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L'individu avant le peuple - Les Patriotes et le libéralisme

28 mai 2004 
Lundi dernier, beaucoup de Québécois se sont réveillés étonnés de vivre la Journée nationale des Patriotes. On avait évincé Dollard des Ormeaux, qui alternait dans notre mémoire avec la reine.

Dollard avait une toute petite place dans notre histoire et son geste courageux n'en fit pas moins un perdant. Les Patriotes, en dépit de la noblesse de leurs intentions, furent aussi des victimes et des perdants. Ils prirent les armes, non préparés et avec peu de minutions; une toute petite victoire à Saint-Denis se transforma en une cuisante défaite. Cette période nous a profondément marqués.

Si je mentionne qu'ils ont été perdants, c'est pour souligner qu'on a peu ou pas de gagnants à honorer ou à vénérer et qu'on peut sans doute trouver là notre penchant à nous identifier aux victimes et aux démunis. Puisque ce sont leurs intentions et non leur succès qui ont inspiré leur nouvelle reconnaissance, allons voir un peu ce qu'elles étaient.

La pierre d'assise de tout ce mouvement fut le vote des 92 Résolutions. Pour certains historiens, ces résolutions dirigées contre l'empire britannique pour diminuer son emprise avaient comme indéniable avantage de retourner au législateur britannique les principes de la démocratie constitutionnelle qui lui étaient très chers. Louis-Joseph Papineau y voyait là un moyen de prendre les Britanniques au mot.

Or ces résolutions, et les idées dont elles procédaient, visaient certes l'émancipation d'un peuple mais d'abord et avant tout la liberté des individus. Fortement inspirées par la Constitution américaine et le mouvement de libération qui l'avait précédé, ces idées venaient des philosophes des Lumières. Il s'agissait pour l'individu de s'affranchir du joug du roi. Les individus s'organisant entre eux n'ont plus besoin de guide; la main de Dieu qui soutenait le bras du roi était en fait un sérieux obstacle à leur émancipation. Ce mouvement fut appelé libéralisme pour des raisons bien évidentes.

Dans une lithographie qu'il aurait lui-même commandée, on voit Louis-Joseph Papineau à Londres, en 1823, avec, à ses pieds, quatre livres: un de Montesquieu (Le Doux Commerce), un de Cicéron, un autre de Benjamin Franklin, l'infatigable émissaire qui fut chargé de nourrir spirituellement la Constitution américaine, et un de Charles James Fox, un libertaire romantique. Ainsi, au moment où, dans le monde occidental, le capitalisme et la démocratie s'implantaient, l'un allant essentiellement avec l'autre, ce puissant courant d'idées avait ses antennes ici, au Bas-Canada.

The Sons of Liberty

Les 92 Résolutions étaient aussi très proaméricaines; on reconnaissait que la France n'avait pas réussi son virage libéral. D'ailleurs, Papineau écrivait: «De tous ces gouvernements, celui dont le régime a sans comparaison produit les plus heureux fruits a été le républicanisme pur ou légèrement modifié des États confédérés de la Nouvelle-Angleterre.» Qui plus est, les Patriotes se sont eux-mêmes nommés les Fils de la liberté, une traduction littérale de Sons of Liberty, qui fut le ralliement de ceux qui évincèrent les Britanniques chez nos voisins du Sud.

Du libéralisme presque pur et de la complaisance, voire une admiration sans borne pour les Américains: voilà donc ce qui se cache derrière ce mouvement à la vie trop brève et dont l'échec nous fit manquer un passage crucial dans l'évolution de notre société.

Il va sans dire que l'opposition était aussi forte en dedans qu'au dehors. Ceux qui détenaient le pouvoir d'opinion d'alors, le clergé, ne pouvaient qu'être frappés de front par cet américanisme complaisant. N'oublions pas que la Constitution américaine prône la séparation de l'Église et de l'État.

Le libéralisme qui donne le pouvoir à l'individu pour l'ôter aux guides du peuple ne convenait pas davantage. Voici une citation puisée dans le livre d'Yvan Lamonde et attribuée au curé St-Germain: «Je ne puis m'empêcher de vous parler d'un autre genre de maladie qui travaille le corps social, fait des progrès rapides, et dont les suites sont d'autant plus fâcheuses que c'est le moral qu'il attaque. Cette peste, dont je veux parler, c'est le Libéralisme dont on peut dire avec l'Apôtre: Serguit ut Cancer.» Le clergé invoqua l'origine divine du pouvoir civil...

Fernand Dumont, parlant de ces années, écrira: «L'avortement des premières idéologies tient essentiellement à la structure sociale de l'époque. Seule la transformation économique radicale de la société traditionnelle aurait permis d'accéder à une existence nationale à la ressemblance de l'image que représentait l'élite bourgeoise; la politique ne pouvait être, comme pour la bourgeoisie elle-même d'ailleurs, qu'une impasse.» Sauf que... si le putsch avait réussi et que l'union du Bas-Canada avec le Haut-Canada n'avait pas été faite, on se serait probablement replié sur l'idéologie des Patriotes.

Le monde n'a pas beaucoup changé au Bas-Canada d'aujourd'hui. Nos élites d'opinion qui ont troqué la chaire pour le microphone sont très rince-Bush dans leur regard vers les États-Unis et, dans leur bouche, le libéralisme n'est qu'un quolibet dérogatoire, un fast food de la pensée pour nourrir les préjugés de l'orthodoxie.

Par ailleurs, je ne suis pas certain que ceux qui ont fêté les Patriotes aient pris toute la mesure des idées que ceux-ci exprimaient; je doute aussi qu'ils soient prêts à épouser la cause dans sa version moderne. À l'inverse, si les Patriotes revenaient aujourd'hui, il n'est pas farfelu de penser que leurs cibles politiques seraient ceux qui les appuient si fortement.






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