Serge Turgeon : lucide et libre
Bruno Roy - Écrivain
21 mai 2004
J'ai connu Serge Turgeon au Mouvement Québec français alors que je venais d'être élu président de l'Union des écrivaines et des écrivains québécois. C'était en 1987. Certains disaient que nous nous ressemblions physiquement. J'en tirais, je l'avoue, une certaine satisfaction.
Dois-je dire ici qu'à son contact, je ne pouvais qu'apprendre à être meilleur président de mon propre syndicat d'écrivains? D'une certaine manière, il m'a appris à faire de la politique dans le sens le plus noble du mot: servir la cité. Les partis politiques auraient voulu l'avoir de leur côté, à l'Assemblée nationale. Serge m'avait dit ceci un jour, alors qu'il réfléchissait aux offres que les partis lui faisaient: «Tu sais, Bruno, si je vais en politique, la question que je me pose est celle-ci: ce n'est pas tant ce que je vais gagner qui m'importe que ce que je vais perdre.» Lucide et libre. Voilà ce qu'il était, voilà le souvenir que j'en garde.
Cette franchise dans le regard, cette conviction dans la voie, cet horizon dans ses projets, cette solidarité dans sa poignée de main, cette humanité dans sa vision, autant d'éléments qui ont fait de lui un artiste sensible et un homme complet. De surcroît généreux, il possédait une grandeur d'âme à nulle autre pareille. Je veux dire que Serge était capable de respect à l'endroit d'une personne qui pouvait s'opposer à ses opinions ou à ses convictions. Permettez-moi un exemple.
Lors du décès de l'écrivain Roger Lemelin, Serge avait publiquement déploré l'absence d'écrivains aux funérailles de l'auteur des Plouffe sous le prétexte que ce dernier était fédéraliste. Or des écrivains dits souverainistes, il y en avait. J'en étais, avec Victor-Lévy Beaulieu et bien d'autres. Ces derniers toutefois, à l'exception de VLB, avaient le défaut de ne pas être des vedettes, donc de ne pas avoir la visibilité qu'ont plusieurs comédiens. Bref, sur le dos de Roger Lemelin, Serge avait fait de la politique partisane.
J'avais donc écrit une réplique et l'avait envoyée aux journaux, texte qui a été publié le 23 mars 1992. Compte tenu de ma relation d'amitié avec lui, je l'avais appelé pour le prévenir de la parution de mon texte et de son contenu. Au téléphone, il m'avait tenu ces mots: «C'est regrettable que tu prennes cette position, mais si tu crois que mon opinion ne tient pas la route, tu dois défendre la réputation de tes membres.»
Serge avait de la hauteur. De plus, il était conséquent. Plutôt que de m'en vouloir, je suis resté son ami. C'est ainsi qu'il a continué à m'inviter à participer à des activités culturelles, qu'il m'a associé à des débats. Président du Fonds d'investissement en culture, il m'a invité, il y a plus d'un an, à participer à son conseil d'administration. Bref, avec Serge, on pouvait être soi-même et dire ce qu'on pense.
Oui, il était souverain de lui-même. Il n'avait pas peur des débats parce qu'il n'avait pas peur de la liberté. Il assumait la sienne et favorisait celle d'autrui. Qui dit mieux?
Au revoir, mon frère, mon ami!
Dois-je dire ici qu'à son contact, je ne pouvais qu'apprendre à être meilleur président de mon propre syndicat d'écrivains? D'une certaine manière, il m'a appris à faire de la politique dans le sens le plus noble du mot: servir la cité. Les partis politiques auraient voulu l'avoir de leur côté, à l'Assemblée nationale. Serge m'avait dit ceci un jour, alors qu'il réfléchissait aux offres que les partis lui faisaient: «Tu sais, Bruno, si je vais en politique, la question que je me pose est celle-ci: ce n'est pas tant ce que je vais gagner qui m'importe que ce que je vais perdre.» Lucide et libre. Voilà ce qu'il était, voilà le souvenir que j'en garde.
Cette franchise dans le regard, cette conviction dans la voie, cet horizon dans ses projets, cette solidarité dans sa poignée de main, cette humanité dans sa vision, autant d'éléments qui ont fait de lui un artiste sensible et un homme complet. De surcroît généreux, il possédait une grandeur d'âme à nulle autre pareille. Je veux dire que Serge était capable de respect à l'endroit d'une personne qui pouvait s'opposer à ses opinions ou à ses convictions. Permettez-moi un exemple.
Lors du décès de l'écrivain Roger Lemelin, Serge avait publiquement déploré l'absence d'écrivains aux funérailles de l'auteur des Plouffe sous le prétexte que ce dernier était fédéraliste. Or des écrivains dits souverainistes, il y en avait. J'en étais, avec Victor-Lévy Beaulieu et bien d'autres. Ces derniers toutefois, à l'exception de VLB, avaient le défaut de ne pas être des vedettes, donc de ne pas avoir la visibilité qu'ont plusieurs comédiens. Bref, sur le dos de Roger Lemelin, Serge avait fait de la politique partisane.
J'avais donc écrit une réplique et l'avait envoyée aux journaux, texte qui a été publié le 23 mars 1992. Compte tenu de ma relation d'amitié avec lui, je l'avais appelé pour le prévenir de la parution de mon texte et de son contenu. Au téléphone, il m'avait tenu ces mots: «C'est regrettable que tu prennes cette position, mais si tu crois que mon opinion ne tient pas la route, tu dois défendre la réputation de tes membres.»
Serge avait de la hauteur. De plus, il était conséquent. Plutôt que de m'en vouloir, je suis resté son ami. C'est ainsi qu'il a continué à m'inviter à participer à des activités culturelles, qu'il m'a associé à des débats. Président du Fonds d'investissement en culture, il m'a invité, il y a plus d'un an, à participer à son conseil d'administration. Bref, avec Serge, on pouvait être soi-même et dire ce qu'on pense.
Oui, il était souverain de lui-même. Il n'avait pas peur des débats parce qu'il n'avait pas peur de la liberté. Il assumait la sienne et favorisait celle d'autrui. Qui dit mieux?
Au revoir, mon frère, mon ami!
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