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L'école d'un pays créatif et productif

21 mai 2004 
«Une société produit toujours une école qui lui ressemble; et une société sans projet ne peut qu'inventer une école vide de sens.»
- Gil Courtemanche, «L'école malade de sens», Le Devoir, 8 mai 2004

La Révolution tranquille, par souci de démocratisation, a fermé les collèges classiques, a ouvert grand les portes des écoles secondaires et a mis fin, du même coup, à l'apprentissage précoce des humanités dont se nourrissaient les instigateurs de cette même révolution. Nostalgie? Non: constat.

Elle a aussi donné place, dans les décennies qui ont suivi, à une lente mais implacable dilapidation de la formation professionnelle. Les écoles d'arts et métiers ont disparu au profit de cheminements en formation professionnelle perçus, vécus et présentés comme les voies d'évitement à ceux pour qui le programme régulier n'avait pas d'autre attrait que celui de l'ennui. Résultat: démotivation, décrochage et taux de diplômes en formation professionnelle le plus bas dans les pays de l'OCDE.

La transformation de l'école reflétait la société d'alors: il fallait sortir de la grande noirceur, devenir moderne, donner à tous l'occasion de s'instruire et de s'enrichir («Qui s'instruit s'enrichit», pouvait-on lire partout... ). Cette réforme de l'école se déployait aussi au moment où tout commençait à basculer: urbanisation, féminisation de la main-d'oeuvre, appropriation du contrôle de leur vie par les femmes, reconfiguration des familles et de la dynamique familiale, abandon des pratiques religieuses, mondialisation des marchés, automatisation du travail, baisse dramatique de la fécondité, course effrénée au profit spéculatif.

L'insécurité économique allait aussi suivre avec ses cycles de récessions et de reprises toussotantes. La boussole des valeurs rassembleuses se détraquait. Adieu, cohésion et homogénéité des valeurs claires entre l'école, la famille, la religion et l'État. Bienvenue, éclatement, égarement, tâtonnement, nivellement: toutes les valeurs seront devenues tout aussi acceptables les unes que les autres dans la recherche timide d'un sens perdu.

Nous sommes passés du conservatisme bête à l'insignifiance béate. Nous sommes par conséquent passés de l'école autoritaire et unitaire à l'école servile et fourre-tout.

Quelle destinée?

Peut-être René Lévesque aurait-il pu nous sortir de cette insignifiance. Il proposait un projet inspirant: celui de se donner un pays, de dessiner ensemble et par nous-mêmes notre destinée. L'école en aurait été à la fois le ferment et le reflet. Comme dans toute société normale. Mais voilà, Lévesque a été poignardé lors d'une nuit des longs couteaux; nous l'avons ensuite abandonné, frileux et inconscients de nos compétences et de nos talents.

Mais aussi confus, ignorants de notre destination. Se donner un pays, oui, contrôler notre destinée, oui, mais quel pays, pour quelle destinée? La question ne s'est pas vraiment (im)posée: nous sommes restés avec un projet de pays malade de volonté parce qu'imaginé à partir de valeurs confuses ou contradictoires. Et, par conséquent, cette école, certes avec ses qualités mais malade de sens, dont nous parle Gil Courtemanche.

Nous voilà rendus là où il nous faut absolument être: à définir le pays que nous voulons avant d'y accéder pleinement et consciemment. À le définir avant de le choisir pour mieux y adhérer et pour mieux le construire de la force vive de ceux qui apprennent. En l'énonçant, nous définissons aussi l'école, instrument de socialisation et de développement premier.

Proposons à nos enfants un pays solidaire, pacifique, responsable, créatif et productif. Un pays que nous portons déjà dans nos traditions d'entraide et d'accueil, dans notre attachement à la négociation, à la coopération, à la résolution pacifique des conflits. Un pays qui trace la voie nord-américaine à Kyoto, qui se cambre devant les aventures gazières et qui s'est hissé parmi les cultures les plus créatives et les plus innovatrices au monde. Un pays généreux et riche à la fois.

Ce pays nous habite déjà: lorsque nos dirigeants tentent de s'en éloigner, la population se rebiffe, elle ne se reconnaît pas. Il n'y a aucune autre nation en Amérique du Nord mieux placée que le Québec pour contribuer à un monde plus humain. Le Québec apparaît au palmarès des nations les plus productives du monde. On y retrouve le taux de pauvreté parmi les plus bas au Canada, les écarts les moins grands entre riches et pauvres et le meilleur pouvoir d'achat pour les familles à bas revenus.

Nous pouvons désormais offrir consciemment à nos enfants, les yeux grand ouverts, ce pays que nous bricolons depuis des décennies. Et l'école qui vient avec.

Une solidarité qui s'effrite

Et il est plus que temps. Il nous deviendra bientôt impossible de le faire parce que nous aurons laissé s'étioler la fibre même, la base sociale même de ce que nous sommes en négligeant d'asseoir l'école sur des valeurs trempées, forgées, dessinées clairement. Parce que nous aurons permis trop longtemps que le vide s'installe et laisse de plus en plus de place à des valeurs d'une américanité dont le bien-être et la réussite se mesurent à l'aune de la consommation et du chacun-pour-soi.

Il n'y a qu'à constater le degré d'endettement de jeunes et de jeunes familles pour se rendre compte que nous sommes en train de fabriquer des ennemis, souvent inconscients d'en être, de la justice sociale, sauf pour de courtes bouffées de compassion, Guignolée aidant! Ceux-ci qu'on voit dériver vers la droite se sentent étranglés par le poids des impôts. Ils ne les voient plus comme un instrument de développement collectif mais comme un empêchement de vivre pleinement leur consommation.

À l'inverse, il y a un autre groupe, celui de l'échec, du décrochage scolaire, fait de ceux à qui on indique ultimement qu'ils ne sont pas des contribuables normaux capables de verser des impôts! Ce groupe de nos semblables renie l'État parce qu'il se sent trahi; il méprise les politiques, les fonctionnaires, la classe dirigeante, et, loin de chercher un pays, il se cherche une vengeance qui prend parfois la forme d'un sauveur démagogue. Ceux-là menacent aussi la social-démocratie parce qu'ils se méfient de l'équité et de l'égalité, qui sonnent creux à leurs oreilles. Ils aimeraient y croire mais y renoncent de peur d'être floués. Encore une fois.

Notre solidarité s'effrite. Il faut lui redonner une âme et des défenseurs: nos enfants et nos jeunes. Le pays solidaire, responsable, pacifique, créatif et productif ne se fera pas sans eux; il se fera pour et par eux.

École verte

À eux, il faut proposer une école où l'autonomie responsable devient la référence commune des apprentissages. Une école où chaque enfant, chaque jeune, apprend dès le plus jeune âge et jusqu'à la fin de ses études son rôle apprécié et indispensable de citoyen, où il devient possible de rêver par soi, pour et avec les autres. Une école où l'initiative et la créativité personnelles sont mises à contribution dans l'amélioration de l'environnement, de la communauté, de la société, du pays et du monde. [...]

Pour déployer cette école, nous disposons encore pour un temps de valeurs fortes, mais aussi d'initiatives inspirantes. La réforme de l'éducation amorcée depuis quelques années peut servir d'assise à cette école. Le Programme de soutien à l'école montréalaise, laboratoire de démonstration de cette réforme, en est un bon exemple. Installé dans les écoles de milieux défavorisés de Montréal, on y tâte des approches pédagogiques qui tiennent compte des caractéristiques des enfants et de leurs besoins. On y encourage une connexion plus serrée entre l'école, les familles et la communauté; on y soutient l'autonomie et la responsabilité des professeurs et des directions d'école. [...]

Mais il manque à ce programme un ancrage délibéré sur des valeurs bien cernées et cohésives, capables de rallier le réseau des partenaires du développement des enfants autour d'un projet de société. C'est ce que propose le réseau des établissements verts Brundtland (EVB).

Soutenu par la Centrale des syndicats du Québec et par Recyc-Québec, le réseau EVB rassemble des écoles où l'apprentissage se fait à partir de projets pour la réduction de la consommation, la récupération et le recyclage. Une école verte Brundtland enseigne, apprend et agit dans une perspective de développement durable. Elle réalise des actions de non-violence, de résolution pacifique des conflits, de paix. Les adultes et les enfants qui fréquentent ces écoles abordent les questions de désarmement, de coopération internationale, des droits de la personne, de solidarité locale, nationale et internationale. [...] Nous voilà devant une sorte d'«innovation pédagogique extrême» où on fait, notamment, la démonstration de la compatibilité entre humanisme et pédagogie appliquée.

Cela ne donne-t-il pas envie de faire un pied de nez à la morosité, envie de se sortir d'un «Québec hôpital» hanté par les soins de santé et d'entrer joyeusement dans un «Québec école», porteur de nos espérances et de notre développement?






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