L'horreur
Denise Bombardier
15 mai 2004
Hélas, l'horreur aussi est humaine. C'est une leçon qu'on apprend très vite, même si elle rebute notre foi en un monde meilleur. Cette conscience de l'inhumanité de l'homme départage souvent les optimistes des pessimistes. Les premiers traversent la vie blessés et heurtés de façon quasi permanente par les dérives humaines. Les seconds, paradoxalement, parce qu'ils ont tendance à toujours imaginer le pire, en arrivent à connaître des bonheurs furtifs, éblouis, en découvrant que l'héroïsme existe, que l'homme réussit à se surpasser, à se policer et à se dépouiller de ses instincts de tueur.
Les tortures infligées par l'armée américaine aux prisonniers irakiens, aussi choquantes soient-elles, étonneront avant tout ceux qui croient qu'une démocratie, fût-elle en guerre, échappe à la dérive. La haine distillée par des dirigeants qui incarnent l'État entraîne le mépris et la terreur de l'autre, nommé ennemi. Elle conduit une fille de 20 ans à tenir en laisse un homme dénudé et meurtri, suscite chez des garçons le désir pervers d'humilier, de chosifier et, éventuellement, de tuer à mains nues des victimes exécrées qu'on aura préalablement photographiées, une indication de la disparition de toute censure morale chez ces boys par ailleurs si prompts à se mettre la main sur le coeur en entonnant leur hymne national.
Le système démocratique qui permet à la presse de publier ces preuves insoutenables, qui tolère qu'une opposition scandalisée se fasse entendre haut et fort, n'arrive pas à créer un barrage bétonné pour faire face aux tortionnaires potentiels. La culture démocratique prouve ainsi à la fois sa force et sa fragilité mais ne permet à personne de clamer son innocence. En ce sens, chacun est susceptible de dérapage, chacun est soumis à la tentation de l'intolérance, chacun s'est laissé un jour habiter par un fantasme de tuer ou de frapper l'ennemi idéologique, le traître à son coeur, l'adversaire de ses intérêts ou le bourreau de ses proches.
La psychologie des profondeurs éclairerait cet aspect dérangeant, à savoir le besoin de mettre en scène les exactions, de les filmer et de les photographier. Cela procède de la pornographie, dont on peut imaginer qu'elle n'est pas ignorée de ces soldats pour lesquels sexe et mort, sexe et humiliation, sexe et cruauté semblent intimement associés. En ce sens, ces troupiers et ceux qui les dirigent jusqu'au plus haut niveau de la hiérarchie rejoignent d'une certaine manière les fondamentalistes, aussi obsédés de sexe au point de nier aux femmes le droit à l'existence sociale, à la liberté et parfois — nous en avons des exemples — à la vie même. La haine des uns et des autres les soude plus étroitement que tout ce qui, apparemment, les distingue. Saddam Hussein et ses fils ont aussi filmé des meurtres, voire des partouzes, preuve supplémentaire qu'il existe une mondialisation de l'horreur et de la perversité sexuelle. Qu'en sera-t-il lorsque les archives de l'Arabie Saoudite, du Yémen, de la Tchétchénie, de la Corée du Nord, nous seront accessibles?
***
La violence institutionnalisée, à quelque niveau que ce soit, ouvre la porte à des horreurs abyssales. Chaque négation du droit marque une étape vers plus de violence, surtout lorsque celle-ci est le fait des institutions de répression que sont l'État, l'armée, la police. Réprimer la répression n'est pas contradictoire. Lorsque la Loi sur les mesures de guerre a aboli les libertés civiles au Canada en octobre 1970, ouvrant la porte à des arrestations aussi arbitraires que farfelues, des policiers, ivres d'un pouvoir illimité, se sont amusés à simuler des assassinats par balle en braquant leur arme sur la tête de certains détenus. C'est l'assurance de la punition et la peur de la condamnation, autrement dit un plus grand contrôle répressif, qui ont peu à peu réduit chez nous ce qu'on appelle les bavures policières. Les tenants du volontarisme et de la pédagogie incitative ont aussi besoin de cet appareil punitif pour parvenir à civiliser, dans le sens le plus accompli du terme, certains détenteurs du pouvoir policier. Mais l'un ne va pas sans l'autre.
L'homme ne devient un animal raisonnable qu'au terme d'un long combat contre ses instincts, ses peurs, ses désirs, son agressivité et son sens de la survie, parfois incompatible avec celle d'autrui. L'histoire nous enseigne depuis l'époque des Lumières que l'humanisme, seul rempart contre la barbarie personnelle et collective, est moins contagieux qu'on ne le croit. Le respect de l'autre, en particulier lorsqu'il s'agit de l'adversaire ou de l'ennemi du moment, exige un effort surhumain. L'abolition de la peine de mort et le rejet de la torture sont des gains obtenus par une minorité de gens qui se sont battus contre des adversaires mais surtout contre leurs propres démons, contre leur propre nature. Avant que d'être un sentiment moral, la vengeance est un réflexe. Tuer ceux qui nous assassinent, décapiter ceux qui représentent ceux qui nous humilient, profaner le corps de l'ennemi, voilà une liste interminable d'horreurs qui donne la nausée.
Se croire soi-même à l'abri de toute barbarie relève à la fois de l'imprudence et du début de l'aveuglement. Car la vigilance est ici la première des vertus à acquérir.
denbombardier@earthlink.net
Les tortures infligées par l'armée américaine aux prisonniers irakiens, aussi choquantes soient-elles, étonneront avant tout ceux qui croient qu'une démocratie, fût-elle en guerre, échappe à la dérive. La haine distillée par des dirigeants qui incarnent l'État entraîne le mépris et la terreur de l'autre, nommé ennemi. Elle conduit une fille de 20 ans à tenir en laisse un homme dénudé et meurtri, suscite chez des garçons le désir pervers d'humilier, de chosifier et, éventuellement, de tuer à mains nues des victimes exécrées qu'on aura préalablement photographiées, une indication de la disparition de toute censure morale chez ces boys par ailleurs si prompts à se mettre la main sur le coeur en entonnant leur hymne national.
Le système démocratique qui permet à la presse de publier ces preuves insoutenables, qui tolère qu'une opposition scandalisée se fasse entendre haut et fort, n'arrive pas à créer un barrage bétonné pour faire face aux tortionnaires potentiels. La culture démocratique prouve ainsi à la fois sa force et sa fragilité mais ne permet à personne de clamer son innocence. En ce sens, chacun est susceptible de dérapage, chacun est soumis à la tentation de l'intolérance, chacun s'est laissé un jour habiter par un fantasme de tuer ou de frapper l'ennemi idéologique, le traître à son coeur, l'adversaire de ses intérêts ou le bourreau de ses proches.
La psychologie des profondeurs éclairerait cet aspect dérangeant, à savoir le besoin de mettre en scène les exactions, de les filmer et de les photographier. Cela procède de la pornographie, dont on peut imaginer qu'elle n'est pas ignorée de ces soldats pour lesquels sexe et mort, sexe et humiliation, sexe et cruauté semblent intimement associés. En ce sens, ces troupiers et ceux qui les dirigent jusqu'au plus haut niveau de la hiérarchie rejoignent d'une certaine manière les fondamentalistes, aussi obsédés de sexe au point de nier aux femmes le droit à l'existence sociale, à la liberté et parfois — nous en avons des exemples — à la vie même. La haine des uns et des autres les soude plus étroitement que tout ce qui, apparemment, les distingue. Saddam Hussein et ses fils ont aussi filmé des meurtres, voire des partouzes, preuve supplémentaire qu'il existe une mondialisation de l'horreur et de la perversité sexuelle. Qu'en sera-t-il lorsque les archives de l'Arabie Saoudite, du Yémen, de la Tchétchénie, de la Corée du Nord, nous seront accessibles?
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La violence institutionnalisée, à quelque niveau que ce soit, ouvre la porte à des horreurs abyssales. Chaque négation du droit marque une étape vers plus de violence, surtout lorsque celle-ci est le fait des institutions de répression que sont l'État, l'armée, la police. Réprimer la répression n'est pas contradictoire. Lorsque la Loi sur les mesures de guerre a aboli les libertés civiles au Canada en octobre 1970, ouvrant la porte à des arrestations aussi arbitraires que farfelues, des policiers, ivres d'un pouvoir illimité, se sont amusés à simuler des assassinats par balle en braquant leur arme sur la tête de certains détenus. C'est l'assurance de la punition et la peur de la condamnation, autrement dit un plus grand contrôle répressif, qui ont peu à peu réduit chez nous ce qu'on appelle les bavures policières. Les tenants du volontarisme et de la pédagogie incitative ont aussi besoin de cet appareil punitif pour parvenir à civiliser, dans le sens le plus accompli du terme, certains détenteurs du pouvoir policier. Mais l'un ne va pas sans l'autre.
L'homme ne devient un animal raisonnable qu'au terme d'un long combat contre ses instincts, ses peurs, ses désirs, son agressivité et son sens de la survie, parfois incompatible avec celle d'autrui. L'histoire nous enseigne depuis l'époque des Lumières que l'humanisme, seul rempart contre la barbarie personnelle et collective, est moins contagieux qu'on ne le croit. Le respect de l'autre, en particulier lorsqu'il s'agit de l'adversaire ou de l'ennemi du moment, exige un effort surhumain. L'abolition de la peine de mort et le rejet de la torture sont des gains obtenus par une minorité de gens qui se sont battus contre des adversaires mais surtout contre leurs propres démons, contre leur propre nature. Avant que d'être un sentiment moral, la vengeance est un réflexe. Tuer ceux qui nous assassinent, décapiter ceux qui représentent ceux qui nous humilient, profaner le corps de l'ennemi, voilà une liste interminable d'horreurs qui donne la nausée.
Se croire soi-même à l'abri de toute barbarie relève à la fois de l'imprudence et du début de l'aveuglement. Car la vigilance est ici la première des vertus à acquérir.
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