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L'ONU à la solde des multinationales de l'eau?

L'économiste Riccardo Petrella dénonce «l'évangile de la compétitivité»

Louis-Gilles Francoeur   16 juillet 2002 
L'économiste et politologue Riccardo Petrella accuse les multinationales de l'eau d'avoir fait main basse au cours des dernières années sur les instances onusiennes qui s'occupent de l'environnement et de l'eau, au point d'avoir constitué une «oligarchie mondiale de l'eau», qui répand dans ses différentes instances, y compris au prochain Sommet de la Terre, de Johannesburg, «l'évangile de la compétitivité», des privatisations et de la conception marchande de cette denrée essentielle.

Cette attaque survient à moins de deux mois du deuxième Sommet de la Terre, à Johannesburg, où l'on s'apprête à valoriser les «partenariats» privés-publics comme moyen privilégié d'assurer l'accès à une eau potable et à l'assainissement aux pays en voie de développement les plus démunis.

Petrella est le fondateur du Mouvement pour un contrat mondial de l'eau, qui défend l'idée que l'accès à cette ressource vitale est un «droit» humain synonyme de celui à la vie, et non un «besoin» susceptible d'être satisfait par un marché commercial mieux organisé. Il est aussi l'auteur du Manifeste de l'eau, à l'origine de ce mouvement. Le Devoir publie en page Idées de larges extraits de l'analyse de Riccardo Petrella.

Mais tout n'est pas perdu, conclut néanmoins Petrella, car la «résistance à la marchandisation et à la privatisation de l'eau» est de plus en plus fréquente et massive. Elle a par exemple tenu en échec les multinationales de l'eau au Québec et à Montréal — jusqu'à présent — à Cochabamba (Bolivie), à Vancouver, à Moncton et à La Nouvelle-Orléans, aux États-Unis, ainsi qu'en Inde, en Belgique, dans plusieurs communes françaises, au Costa Rica et en Afrique du Sud, où le gouvernement en moins de dix ans a fourni de l'eau potable à plus de 14 millions de personnes par des investissements publics.

Ce mouvement a d'ailleurs engendré au deuxième Forum mondial-social de Porto Allegre la naissance de la Coalition mondiale contre la privatisation et la marchandisation de l'eau, formellement créée le 23 mai dernier.

La nouvelle «oligarchie mondiale de l'eau» est le résultat du travail acharné de grandes sociétés privées, affirme Petrella, comme Suez, Vivendi, RWE, Bechtel, Nestlé, Danone, etc.

«Ce groupe a réussi à faire basculer dans son champ, notamment à partir des années 1980, le monde de la techno-bureaucratie internationale, représenté par les fonctionnaires d'organisations internationales intergouvernementales de la grande famille de l'ONU (FAO, OMS, Unesco, OMM, PNUD, PNUE, etc.), ainsi que d'organisations gouvernementales continentales comme l'Union européenne et le monde scientifique, et des experts réunis dans de multiples organismes internationaux professionnels, tels que l'International Water Resources Association, l'International Water Services Association, l'International Rivers Organisation Association, l'International Association on Water Quality, l'Office international de l'eau, le Conseil de concertation sur l'eau potable et l'assainissement, etc.»

Les multinationales ont été «aidées et soutenues» dans leur travail, dit-il, par des alliés naturels comme la Banque mondiale, le FMI et l'OMC.

Le lobby international de l'eau, ajoute-t-il, a utilisé toutes ses plateformes publiques, dont il a souvent commandité la tenue pour mettre de l'avant quatre principes qui ont fait leur chemin dans ces différentes instances, au point d'en devenir souvent les piliers de leurs politiques officielles.

Le premier principe est celui de la marchandisation, qui considère l'eau comme un bien économique qu'on vendra au plus offrant et qui serait ainsi moins gaspillée puisqu'elle aura un prix. Ce principe a été officiellement reconnu, rappelle Petrella, en 1992 à la Conférence des Nations unies de Dublin, où se préparait le premier Sommet de la Terre de Rio. Le deuxième principe, celui de la primauté de l'investissement privé, postule que «l'investissement public doit être réduit et limité».

Troisièmement, ajoute Riccardo Petrella, les notions de «droit» d'accès à cette ressource vitale seraient remplacés par une «culture de besoin et de service universel» où le «besoin» d'eau se retrouverait à côté des besoins plus accessoires comme ceux en transport, en énergie, en communications, en logement.

Petrella note qu'à la Conférence mondiale des Nations unies sur le financement du développement, à Monterrey en mars dernier, «les leaders du monde ne croient plus qu'en la primauté de l'investissement privé pour résoudre les problèmes du monde».

Le quatrième principe, ajoute-t-il, est le dogme de la privatisation qui n'enlèverait pas aux élus le pouvoir politique ultime de décision même si la propriété des services publics ne leur appartient plus, une thèse défendue depuis 1993 par la Banque mondiale et qui a «élevé au rang de modèle mondial» le système de gestion déléguée de l'eau appelé le «partenariat privé-public», ou PPP.

Fait étonnant, note Petrella, c'est aux États-Unis que les privatisations ont le moins progressé, ce qui pourrait s'expliquer par le sens très aigu des Américains pour la communauté locale. Mais, dit-il, la Banque mondiale y prévoit un taux de privatisation qui permettra au secteur privé de desservir en services d'eau 30 % de la population d'ici 2015, contre 9 % à l'heure actuelle.

Selon Petrella, la Banque mondiale a aidé à faire naître le Conseil mondial de l'eau, un organisme privé qui a aussi pris son envol grâce à d'autres instances onusiennes et des multinationales comme Suez et Vivendi, dont on retrouve des dirigeants comme membres fondateurs, et des professionnels intéressés aux affaires de ces mêmes sociétés. Le CME, malgré son caractère privé et fort orienté, s'est vu conférer la tâche de définir une «vision mondiale de l'eau» par la Banque mondiale. Il organise depuis un Forum mondial de l'eau dont la version 1996 se tiendra à Montréal. Cette «grand-messe» de l'oligarchie mondiale et privée de l'eau a aussi soutenu, selon Petrella, le Global Water Partnership ou Partenariat mondial de l'eau qui a pour tâche de faire passer sa vision particulière dans les politiques gouvernementales dans le monde.

Selon Petrella, plusieurs ONG qui se sont développées autour des politiques et instances onusiennes liées à l'eau doivent «leur existence au financement octroyé par les grandes organisations publiques internationales», ce qui assure au CME, au GWP, au Forum et à la Banque mondiale «un vaste réseau d'ONG qui oeuvrent et diffusent les principes sous-jacents à la nouvelle conquête de l'eau».

Petrella estime que cet immense «réseau de liens personnels» a engendré une «oligarchie mondiale de l'eau».
 
 
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