La succession en Chine - Les «jeunes» contre papa
Photo : Agence Reuters
Le président Jiang Zemin: l’empereur rouge.
Deux années de guerre de succession acharnée en Chine arrivent à leur terme, alors que s'ouvre dans le secret le plus absolu le sommet de Beidaihe, villégiature balnéaire à une heure de Pékin par hélicoptère (moyen de déplacement privilégié des dignitaires vers cette base sous contrôle militaire).
Durant ces deux ans, les intrigues de palais se sont succédées autour d'un homme tout-puissant en apparence, Jiang Zemin, maître des trois pouvoirs: politique, civil et militaire. En même temps, le bureau politique, véritable centre de décision, avait décrété que les leaders de plus de 70 ans — c'est à dire tous, Jiang y compris — démissionneraient en fin de mandat à l'automne 2002, pour laisser place à une équipe nouvelle.
La bataille avait donc consisté pour chaque baron, dans l'intervalle, à placer ses poulains dans ce directoire dit «de la quatrième génération»: Zeng Qinghong pour Jiang Zemin, Wu Bangguo pour Li Peng (tous ces gens, plutôt conservateurs), Wen Jiabao (le probable prochain premier ministre, libéral) pour Zhu Rongji. Tandis que deux hommes avaient été implantés 10 ans plus tôt par Deng Xiaoping en personne, intouchables de ce fait: Hu Jintao, futur président et (peut-être) secrétaire du Parti communiste, et Li Ruihuan, prochain patron du Parlement.
Mais cette guerre avait en superposition, au moins deux autres champs de bataille: l'une des factions tentait de ravaler la seule façade de la Chine n'ayant jamais été modernisée, à savoir le Parti communiste chinois (PCC). Il s'agissait de reconnaître, tout en douceur, le rôle des patrons privés, avec leurs 29 millions de PME, plus de la moitié du produit national brut et 60 % des exportations. Et là, l'aile gauche, historique, du Parti s'insurgeait, refusant l'abandon de la lutte des classes. Pour les contrer, Jiang, en juillet 2001, lançait sa campagne «historique» dite «des trois représentativités» pour imposer, dans l'appareil, une place à la classe d'affaires: ce thème divise toujours tout autant — y compris à Beidaihe. Le PCC était déchiré entre son passé et son avenir, et voyait son unité menacée, notamment entre les provinces de l'intérieur, pauvres et volontiers nostalgiques de Mao Zedong, et celles de la côte et du sud, plus confiantes en la compétition et les échanges planétaires.
Le dernier front est plus subtil et discret: le combat d'arrière-garde de Jiang Zemin pour garder le pouvoir. Par deux fois en deux ans, l'empereur rouge a tenté de conserver sa position. Une fois, en réclamant le rétablissement d'un poste de «président du Parti», que seul Mao avant lui avait exercé. La seconde fois, en demandant un changement de la Constitution, pour lui permettre de briguer un troisième mandat de secrétaire général du PCC: à chaque tentative, le bureau politique a voté «non» sans appel. Enfin, pas plus tard que ce mois-ci, à travers les médias se sont multipliés les appels de journalistes, cadres du Parti et hommes d'affaires, thuriféraires réclamant son maintien, sous prétexte que «la Chine ne pourrait pas se passer de l'expérience du leader [É] pour lui faire passer le cap de l'entrée à l'OMC [É] et gérer comme il faut les difficiles relations avec les USA [É] tout en assurant le retour sans embûches [c'est-à-dire la reddition pacifique] de Taïwan». Du coup, soudain, la rumeur donnait Jiang Zemin prochain secrétaire du Parti, tandis que Hu Jintao et Zeng Qinghong recevaient chacun un poste nouveau et potiche de vice-secrétaireÉ
Mais une fois encore, on vit les autres poids lourds au bureau politique s'élever pour s'y opposer: aux dernières nouvelles (fraîches de 24 heures), l'équipe des «jeunes leaders» devrait obtenir son ticket non rogné pour le pouvoir, au nom de cette phrase d'un politologue proche de l'appareil: «La Chine a une chance unique de dépasser l'ère du culte de la personnalité [É] à condition que Jiang passe entièrement la main [É] autrement, des nouvelles tensions risquent d'émerger»! Au passage, les «fans» de Jiang Zemin ne sont pas forcément les godillots du Parti, et expriment peut-être une opinion sincère: d'autres pays comme la France ou l'Italie expriment eux aussi leur mal à s'affranchir du mythe d'un père de la nation ou homme providentiel!
On voit donc les enjeux immenses et les tensions entourant cette réunion capitale. Cette nation composée d'un quart de l'humanité fait face à des crises graves, nécessitant des décisions urgentes dans les domaines de la santé, la démocratie, la misère des campagnes, la corruption galopante. Face à cela, elle a le choix entre un pouvoir de «jeunes» technocrates dont on ne sait rien (ayant formidablement caché leur jeu), et un jeu politique «à la papa» notoirement incapable de faire bouger les choses. Et finalement, apparaît la raison du secret absolu autour de ce conclave balnéaire: moins pour se protéger de la curiosité de l'étranger que des peurs et spectres de l'intérieur, afin de donner aux leaders anciens et nouveaux une chance de faire les bons choix. Dans la désignation de l'équipe future, toute erreur de manipulation pourrait se traduire, à court terme, par l'effondrement du système entier!
Durant ces deux ans, les intrigues de palais se sont succédées autour d'un homme tout-puissant en apparence, Jiang Zemin, maître des trois pouvoirs: politique, civil et militaire. En même temps, le bureau politique, véritable centre de décision, avait décrété que les leaders de plus de 70 ans — c'est à dire tous, Jiang y compris — démissionneraient en fin de mandat à l'automne 2002, pour laisser place à une équipe nouvelle.
La bataille avait donc consisté pour chaque baron, dans l'intervalle, à placer ses poulains dans ce directoire dit «de la quatrième génération»: Zeng Qinghong pour Jiang Zemin, Wu Bangguo pour Li Peng (tous ces gens, plutôt conservateurs), Wen Jiabao (le probable prochain premier ministre, libéral) pour Zhu Rongji. Tandis que deux hommes avaient été implantés 10 ans plus tôt par Deng Xiaoping en personne, intouchables de ce fait: Hu Jintao, futur président et (peut-être) secrétaire du Parti communiste, et Li Ruihuan, prochain patron du Parlement.
Mais cette guerre avait en superposition, au moins deux autres champs de bataille: l'une des factions tentait de ravaler la seule façade de la Chine n'ayant jamais été modernisée, à savoir le Parti communiste chinois (PCC). Il s'agissait de reconnaître, tout en douceur, le rôle des patrons privés, avec leurs 29 millions de PME, plus de la moitié du produit national brut et 60 % des exportations. Et là, l'aile gauche, historique, du Parti s'insurgeait, refusant l'abandon de la lutte des classes. Pour les contrer, Jiang, en juillet 2001, lançait sa campagne «historique» dite «des trois représentativités» pour imposer, dans l'appareil, une place à la classe d'affaires: ce thème divise toujours tout autant — y compris à Beidaihe. Le PCC était déchiré entre son passé et son avenir, et voyait son unité menacée, notamment entre les provinces de l'intérieur, pauvres et volontiers nostalgiques de Mao Zedong, et celles de la côte et du sud, plus confiantes en la compétition et les échanges planétaires.
Le dernier front est plus subtil et discret: le combat d'arrière-garde de Jiang Zemin pour garder le pouvoir. Par deux fois en deux ans, l'empereur rouge a tenté de conserver sa position. Une fois, en réclamant le rétablissement d'un poste de «président du Parti», que seul Mao avant lui avait exercé. La seconde fois, en demandant un changement de la Constitution, pour lui permettre de briguer un troisième mandat de secrétaire général du PCC: à chaque tentative, le bureau politique a voté «non» sans appel. Enfin, pas plus tard que ce mois-ci, à travers les médias se sont multipliés les appels de journalistes, cadres du Parti et hommes d'affaires, thuriféraires réclamant son maintien, sous prétexte que «la Chine ne pourrait pas se passer de l'expérience du leader [É] pour lui faire passer le cap de l'entrée à l'OMC [É] et gérer comme il faut les difficiles relations avec les USA [É] tout en assurant le retour sans embûches [c'est-à-dire la reddition pacifique] de Taïwan». Du coup, soudain, la rumeur donnait Jiang Zemin prochain secrétaire du Parti, tandis que Hu Jintao et Zeng Qinghong recevaient chacun un poste nouveau et potiche de vice-secrétaireÉ
Mais une fois encore, on vit les autres poids lourds au bureau politique s'élever pour s'y opposer: aux dernières nouvelles (fraîches de 24 heures), l'équipe des «jeunes leaders» devrait obtenir son ticket non rogné pour le pouvoir, au nom de cette phrase d'un politologue proche de l'appareil: «La Chine a une chance unique de dépasser l'ère du culte de la personnalité [É] à condition que Jiang passe entièrement la main [É] autrement, des nouvelles tensions risquent d'émerger»! Au passage, les «fans» de Jiang Zemin ne sont pas forcément les godillots du Parti, et expriment peut-être une opinion sincère: d'autres pays comme la France ou l'Italie expriment eux aussi leur mal à s'affranchir du mythe d'un père de la nation ou homme providentiel!
On voit donc les enjeux immenses et les tensions entourant cette réunion capitale. Cette nation composée d'un quart de l'humanité fait face à des crises graves, nécessitant des décisions urgentes dans les domaines de la santé, la démocratie, la misère des campagnes, la corruption galopante. Face à cela, elle a le choix entre un pouvoir de «jeunes» technocrates dont on ne sait rien (ayant formidablement caché leur jeu), et un jeu politique «à la papa» notoirement incapable de faire bouger les choses. Et finalement, apparaît la raison du secret absolu autour de ce conclave balnéaire: moins pour se protéger de la curiosité de l'étranger que des peurs et spectres de l'intérieur, afin de donner aux leaders anciens et nouveaux une chance de faire les bons choix. Dans la désignation de l'équipe future, toute erreur de manipulation pourrait se traduire, à court terme, par l'effondrement du système entier!
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