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Kanesatake sous tension - Policiers et dissidents peaufinent leurs stratégies

Louise-Maude Rioux Soucy   6 mai 2004 
Rassemblés aux limites de Kanesatake hier, une vingtaine de warriors cagoulés et vêtus d’habits de camouflage, dont le frère de James Gabriel, Robert, ont longuement discuté de l’attitude à adopter à la suite de la décision de Québec d’ét
Photo : Jacques Nadeau
Rassemblés aux limites de Kanesatake hier, une vingtaine de warriors cagoulés et vêtus d’habits de camouflage, dont le frère de James Gabriel, Robert, ont longuement discuté de l’attitude à adopter à la suite de la décision de Québec d’ét
Sitôt annoncé hier par le ministre de la Sécurité publique, Jacques Chagnon, le plan de patrouilles policières conjointes — impliquant la SQ, la GRC et la police mohawk — qui devait être mis en application l'après-midi même sur le territoire de Kanesatake a été reporté. Selon le grand chef du conseil de bande de la ville, James Gabriel, la logistique nécessaire à l'établissement de telles patrouilles devait encore être peaufinée par les policiers, a-t-il indiqué dans un point de presse tenu un peu plus tard à Laval.

Plus tôt en matinée, à Québec, le ministre de la Sécurité publique avait confirmé que la Sûreté du Québec avait reçu, dans la nuit de mercredi, une lettre du chef de police intérimaire des Peacekeepers de Kanesatake, Ed Thompson, demandant assistance à la SQ et à la Gendarmerie royale du Canada. Dans la soirée de mardi, M. Chagnon, accompagné du ministre délégué aux Affaires autochtones, Benoît Pelletier, avait déjà rencontré James Gabriel pendant plus de trois heures afin de le convaincre d'accepter que la SQ et la GRC viennent appuyer les forces policières mohawks.

Ce sont les gestes commis au cours des derniers jours par des dissidents envers les policiers autochtones, à qui ils ont lancé des pierres — des gestes jugés «inacceptable» et «illégaux» par le ministre et «dégoûtants» par le grand chef Gabriel —, qui ont forcé le grand chef à demander l'aide de Québec. À regret, toutefois, puisqu'il a avoué hier qu'il aurait préféré régler le dossier «entre Mohawks».

À partir de son poste de commandement de la SQ, situé à Oka, aux abords du territoire autochtone, la SQ, la GRC et les Peacekeepers déploieront donc «un plan de gestion policière» comprenant des patrouilles en tout temps à Kanesatake, question d'y assurer l'ordre public et la sécurité 24 heures sur 24, a indiqué M. Chagnon. «C'est un territoire qui devra être policé comme tout autre territoire au Québec, et nous allons prendre les moyens pour faire en sorte qu'il le soit.»

Ni le ministre Chagnon ni le chef Gabriel ne savaient à quel moment les forces policières feraient leur entrée à Kanesatake. À la SQ, on affirmait que l'opération était en préparation et que l'équipe de commandement agirait du poste d'Oka, où on pouvait apercevoir, en début de soirée, plusieurs véhicules de patrouille ainsi qu'une ambulance et beaucoup de va-et-vient.

Territoire sous tension

Sur le territoire hier, la tension semblait avoir monté d'un cran à la suite de cette annonce qui a eu l'heur de déplaire aux dissidents. «Je crois que ce que M. Chagnon a dit est irresponsable. Cette communauté a essayé d'obtenir la paix, nous avons offert de la médiation, à plusieurs reprises. On ne nous a pas écoutés», a dit hier l'un des chefs du conseil de bande de Kanesatake et porte-parole de la communauté, Steven Bonspille.

Rassemblés aux limites du territoire hier après-midi devant le petit commerce de cigarettes Chez Méné, en bordure de la route 344, une vingtaine de warriors cagoulés et vêtus d'habits de camouflage se sont entretenus avec des résidants de la communauté. Refusant d'être interrogés, ils ont dépêché M. Bonspille. Selon lui, la communauté connaît la solution à son problème. «Il y a une solution, a expliqué M. Bonspille. Il faut que les Peacekeepers de Kahnawake reviennent à Kanesatake. C'est la meilleure et la seule solution, même si M. Chagnon ne veut rien y entendre.»

Interrogé sur les intentions des warriors quand les patrouilles commenceront, Steven Bonspille s'est fait plus circonspect. «Je ne connais pas les intentions des warriors. Ils ont parlé de faire des barricades, mais ils pensent aussi ne rien faire, laisser la route ouverte et se débarrasser de James Gabriel lors des élections générales, en juin ou juillet», a-t-il dit, précisant que, pour sa part, il ne voulait pas d'affrontement. Selon lui, des leçons ont d'ailleurs été tirées de la crise de 1990.

Ce n'est pas l'avis de Janet Nicholas, membre du conseil des anciens de la communauté, pour qui cette violence est restée bien présente. «J'ai peur de voir comment ils vont réagir. J'ai de la famille, des amis, je ne veux qu'il leur arrive du mal, a-t-elle raconté. Avec tous ces policiers, on ignore comment cela va tourner, je n'ai pas confiance en eux.» Selon elle, la situation ressemble d'ailleurs dangereusement à celle qui avait précédé la crise de 1990.

Un peu avant 17h, les warriors ont levé le camp et une poignée d'entre eux ont garé leurs véhicules dans la pinède, à l'est, en bordure de la route 344, devenue célèbre en juillet 1990 en raison de l'affrontement armé entre des Mohawks et des policiers de la SQ au cours duquel un policier avait été mortellement atteint par une balle.

Médiateur demandé

Plus tôt en après-midi, le conseil des anciens a rencontré un porte-parole de l'Assemblée des Premières Nations et s'est entendu pour demander à Phil Fontaine de contacter Paul Martin afin de faire en sorte que la médiation suive son cours. «C'est notre ambition, a confirmé Steven Bonspille. Nous avons besoin d'un médiateur. James Gabriel a d'ailleurs accepté en partie l'idée de la médiation.»

Celle-ci apparaît d'autant plus essentielle à la communauté que la plupart des Mohawks s'entendaient pour dire qu'ils s'étaient sentis floués par le ministre hier. «Ils sont déçus parce que toutes les solutions qu'ils ont proposées ont été rejetées par Québec, sans même avoir été étudiées. M. Chagnon ment quand il dit qu'il a parlé au conseil, il ne parle pas aux chefs qui vivent ici», a-t-il dénoncé. Un regret que Janet Nicholas a repris à son compte: «Personne ne nous a jamais contactés. On ne veut pas nous entendre.»

Même son de cloche, paradoxalement, du côté des non-autochtones d'Oka, qui en ont plus qu'assez d'être tenus à l'écart. «On en a assez de ne jamais être informés», a dit l'un d'eux hier. «Ce n'est pas tant qu'on a peur qu'on se sent piégé, a poursuivi l'Okois, qui a préféré garder l'anonymat. On ne sort pas moins, le quotidien suit son cours, mais en même temps, on est exaspérés.»

Le ministre de la Sécurité publique espère toutefois que son plan de patrouilles policières conjointes, impliquant la Sûreté du Québec, la Gendarmerie royale du Canada et les Peacekeepers, saura apaiser les tensions. Ce qui ne l'a pas empêché hier de lancer un appel au calme en vue de préserver l'ordre et la loi, invitant «tous les citoyens de Kanesatake, peu importe leur affiliation politique, peu importe leurs différends», à laisser de côté leurs «velléités afin que soient rétablis la paix, la stabilité et l'ordre sur leur territoire».

Avec Robert Dutrisac et la Presse canadienne
 
 
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