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    Scandale des commandites - Les leçons à tirer du mépris

    Les témoignages devant le comité des Comptes publics sont révélateurs d'une véritable stratégie d'encerclement du Québec

    29 avril 2004 |Jacques Beauchemin - Directeur du département de sociologie de l'Université du Québec à Montréal
    L'enquête qu'a menée le comité des Comptes publics offre un réconfort paradoxal à ceux qui se sont inquiétés de la gestion du programme de commandites. On nous l'assure, le Canada en a eu pour son argent. Certaines opérations comptables ont peut-être été douteuses, mais la situation n'exigeait-elle pas que tous les moyens soient mis en oeuvre, compte tenu de la menace que fait peser le souverainisme québécois sur l'intégrité du Canada?

    Les révélations de ces dernières semaines sont atterrantes. Il n'est pas difficile de partager la colère des Canadiens et des Québécois vis-à-vis de ce scandale. Détourner 100 millions de dollars n'est pas rien. De surcroît, l'enquête actuelle n'a rien pour apaiser la grogne alors que se défilent tous ceux dont on pouvait penser à juste titre qu'ils savent quelque chose ou qu'ils ont eux-mêmes commis des gestes répréhensibles.

    Mais il aura fallu attendre les témoignages d'Alfonso Gagliano et surtout de Charles Guité pour que soient atteintes les limites de l'indécence. La candeur avec laquelle on avoue que les objectifs visés justifiaient les moyens adoptés et le triomphalisme affiché par ceux qui sont parvenus à tapisser le Québec de publicité fédérale sont tout simplement insultantes. Ces témoignages sont révélateurs d'une véritable stratégie d'encerclement du Québec en vertu de laquelle tous les moyens sont bons dans la lutte contre le souverainisme.

    Un déni de la démocratie

    Le nationalisme québécois se caractérise par son ouverture aux Québécois de toutes les allégeances et place en son centre un idéal démocratique que seule la mauvaise foi peut ne pas reconnaître. Malheureusement, on ne peut pas dire que cet idéal soit partagé par ceux qui, depuis 1995, n'ont eu de cesse de le bafouer.

    De la même façon que la loi référendaire n'a pas été respectée à l'occasion de la manifestation d'amour à laquelle les Québécois ont eu droit à la veille du référendum de 1995, les malversations entourant le programme de commandites et la constitution d'un fonds clandestin destiné à préserver l'unité nationale (dont nous apprenons qu'on y a peut-être versé jusqu'à 600 millions) indiquent que rien ne paraît plus pouvoir contenir l'envie d'en finir du côté fédéral.

    Pour la plupart des Québécois, ces manoeuvres sont d'autant plus inacceptables qu'elles heurtent des convictions démocratiques profondes. Bon nombre d'entre eux nourrissent le projet de la souveraineté du Québec. De quelle manière en ont-ils fait la promotion au fil des années? Toujours et en toutes circonstances dans le respect scrupuleux de la démocratie. Même si l'idée d'un référendum sur la question recèle aux yeux de plusieurs des inconvénients sur le plan strictement stratégique, les Québécois tiennent à cette formule, y voyant la manière la plus démocratique et la plus raisonnable d'atteindre l'objectif.

    La loi référendaire encadre clairement la nature et le financement des activités que peuvent abriter les comités sous lesquels doivent se placer les partisans de l'une ou l'autre option. Encore là, les Québécois s'en sont toujours tenus au respect de la loi. Le résultat serré du référendum de 1995, on l'a beaucoup dit mais il faut le réitérer, n'a pas entraîné de débordements. Au contraire, les Québécois ont une nouvelle fois montré leur attachement profond à la démocratie en acceptant calmement le résultat du vote.

    Comment alors ne pas constater l'étrange paradoxe qui veut que le nationalisme québécois soit constamment dépeint sous la figure antidémocratique et ethniciste d'un projet entretenu par les seuls Québécois francophones de souche alors que les entorses à la démocratie se retrouvent plutôt du côté fédéraliste? Ainsi, on ne trouve plus guère d'équivalent du côté fédéral des valeurs d'ouverture que chérissent les Québécois, de leur attachement à la démocratie et de leur volonté jamais démentie de collaboration qui est manifeste dans cette politique de la main tendue qui s'est exprimée sous diverses figures (l'association, le partenariat).

    La fin de l'ambivalence?

    Les malversations dont nous connaissons maintenant l'existence alimentent la thèse d'une impasse politique totale entre le Québec et le Canada. Cependant, objectera-t-on, le sentiment de cette impasse n'est pas nouveau. N'avons-nous pas assisté, depuis le rejet de l'accord du Lac-Meech en 1990 et l'élection du Parti libéral de Jean Chrétien en 1993, au blocage de toutes négociations engageant le Canada et le Québec? Mais les manipulations dont a fait l'objet le programme de commandites et la création du fonds secret pour l'unité nationale confèrent une autre dimension au contentieux et pourraient bien avoir un impact sur la conscience politique québécoise.

    Nous savons que l'histoire intellectuelle du Québec est traversée d'une déchirure entre l'appartenance au Québec et à l'adhésion au fédéralisme et au Canada. De nombreux intellectuels nationalistes ne sont jamais parvenus à renoncer au rêve canadien. André Laurendeau, Léon Dion et Claude Ryan incarnent cette posture. Ils ont défendu les intérêts du Québec dans le cadre du fédéralisme en affichant leur attachement au Canada, pays qu'ils estimaient que les Canadiens français, puis les Québécois, avaient contribué à construire et au sein duquel ils étaient chez eux. Leur parcours a été peuplé de déceptions. Fédéralistes «déçus», «fatigués» ou «perplexes», ils n'ont toutefois jamais désespéré d'une fin heureuse, escomptant que les vertus du dialogue étaient capables d'aplanir les différends.

    Ce courant au sein de notre histoire intellectuelle est peut-être en train de s'éteindre. Certes, Jocelyn Létourneau, qui en est un des derniers interprètes, continue de faire valoir le «capital de bonté» qui se serait accumulé dans l'histoire du Canada. À ses yeux, les Québécois ont toujours pu se tirer d'affaire dans le cadre canadien et les avanies dont ils ont pu être les victimes n'appellent pas de solution aussi radicale que la souveraineté.

    Cette posture typique du paysage intellectuel québécois est en voie de disparition. La suffisance avec laquelle s'affirme aujourd'hui le déni de reconnaissance de la nation québécoise prépare peut-être la fin de l'ambivalence si caractéristique de notre tradition intellectuelle et politique.

    Le cynisme qui se dégage des propos des témoins à l'enquête du comité des Comptes publics et le triomphalisme qui l'accompagne indisposent à juste titre les Québécois. Depuis l'issue du référendum de 1995, ils savent que le Québec est l'objet d'une tentative d'encerclement. Cette stratégie s'est déployée selon trois modalités. La première a consisté en l'adoption de la loi C-20. Il s'agit non seulement dans ce cas de définir sur le plan juridique les règles entourant l'exercice démocratique que représente un référendum mais également de jeter le discrédit sur le projet souverainiste en laissant supposer qu'en l'absence de balises, il risque d'être imposé par la ruse et la manipulation.

    La deuxième modalité réside dans les modifications subreptices apportées à la forme du régime constitutionnel canadien. L'Union sociale de 1999 a ainsi constitué une nouvelle phase de l'offensive fédérale visant à envahir les champs de compétence du Québec (et des provinces en général).

    Nous voyons maintenant plus clairement en quoi consiste la troisième modalité de cette tentative d'encerclement. Pour le gouvernement fédéral, elle tient pour l'essentiel dans l'abandon de toutes les règles éthiques portant sur ses rapports avec le souverainisme québécois. Par rapport aux deux premières modalités, elle signale une disposition nouvelle du Canada à l'endroit du Québec: le mépris.












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