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Une impossible médiation - La désespérance du terrorisme et des États

Albert Legault - Titulaire de la chaire de recherche du Canada en relations internationales, Université du Québec à Montréal  23 avril 2004 
Oui, la démocratie est menacée. Oui, la troisième guerre d'Irak a commencé. Oui, les pays industriels y risquent leur peau et leur survie.

La démocratie est menacée parce qu'elle repose sur le pluralisme et la raison. Or le terrorisme du 11 septembre ou du 11 mars est fondé sur la haine et le meurtre de victimes innocentes. Entre les deux, la médiation est impossible. Les démocraties sont résolues à défendre leurs droits et privilèges; le terrorisme, à faire peur. Et de plus en plus. D'un côté comme de l'autre, entre la mort et la mort, il n'y a aucun espoir, sinon la désespérance.

Tout un groupe d'intellectuels, de Jürgen Habermas à Jacques Derrida (voir Le Monde diplomatique de février 2004), voit en la mondialisation une rhétorique qui permet de masquer les inégalités et, pourquoi pas, l'échec de la modernité et des Lumières, à partir desquelles le progrès a été mesuré par le passé. Or, en la matière, personne n'a encore pu définir la «flèche du temps» ou le «sens de l'histoire», en dépit des travaux antérieurs de Francis Fukuyama ou des néoconservateurs, qui égarent la vérité en s'engageant bec et ongles dans la défense de la démocratie — la dernière conférence de presse du président Bush sur la situation en Irak — plutôt que de l'expliquer.

D'autres parlent d'une nouvelle «guerre de Trente Ans»; d'autres encore, comme l'intellectuel Mahmood Mamdani, de l'université Columbia, d'une perversion issue de la guerre froide, où les États-Unis ont sciemment cultivé la croissance de groupes terroristes transnationaux et proto-terroristes pour finir d'en découdre avec l'ancienne URSS; d'autres, enfin, parlent d'un «choc» des civilisations: la bonne et la mauvaise, l'ancienne et la moderne, la religieuse et la laïque.

Menace sans visage

Or rien de tout cela n'est ni très vrai ni très faux. Ce qui est en cause, c'est le rôle dominant des États-Unis, qui réussissent à être également et uniformément haïs depuis Karachi à Kaboul en passant par Bagdad; c'est aussi l'alliance, au nom de la lutte antiterroriste, entre Israël et les États-Unis, ainsi que la récente bifurcation, dite réaliste, de la politique américaine vis-à-vis des territoires occupés par Israël; et c'est encore la tentation impériale de l'Amérique, incapable de voir que les comportements de la nouvelle Rome autoritaire irritent au plus haut point tous ses alliés, y compris le Canada.

Or, dans tout cela, rien n'est tout à fait vrai ni tout à fait inexact. En réalité, chacun tente de sauver ce qui reste à sauver de la démocratie en prenant, à tour de rôle, des mesures draconiennes pour enrayer le fléau du terrorisme. Pendant ce temps, la question du clivage entre l'Amérique et l'Europe est sans réponse. Personne, pour l'instant, ne veut combattre aux côtés de l'Amérique, mais tous réaffirment leur volonté de ne pas céder au chantage éhonté du terrorisme.

Deux constats peuvent être posés ici. Le premier, rationnel et purement mathématique, consiste à dire que la guerre contre le terrorisme cessera le jour où il y aura plus de gens qui souhaitent vivre plutôt que de mourir. L'équation n'est guère rassurante, ne serait-ce que pour des raisons démographiques.

Le deuxième constat est celui qui nous intéresse. L'apparition du terrorisme aveugle à grande échelle a transformé la raison d'être des États. Leurs armées ne sont plus là pour défendre des citoyens contre une menace extérieure mais bien plutôt contre la menace envahissante, omniprésente et sans visage de la terreur cultivée et érigée en système.

Les conséquences restent dramatiques à long terme. En renforçant les systèmes de surveillance de la police et du renseignement, on empiète inévitablement sur les droits du citoyen. Les mesures sont à ce point draconiennes que la présomption d'innocence disparaît automatiquement en faveur de la sécurité d'État. Or les démocraties sont plurielles et pluralistes, ethniquement mélangées, et loin de partager nécessairement les mêmes sentiments sur les grandes questions internationales. Dans un tel contexte, on ne pourra plus construire ou maintenir des États sur la sacro-sainte base de l'unité nationale ou d'une république laïque. Cette notion est désormais subordonnée au principe de la démocratie et le restera à l'avenir.

La troisième guerre d'Irak

La troisième guerre d'Irak a commencé avec la double révolte irakienne sur les flancs sunnite et chiite. C'est précisément le genre de guérilla urbaine que les États-Unis voulaient éviter et qu'ils ont réussi à retarder pendant un an. Rapts, enlèvements, prises d'otages, assassinats sélectifs, attentats suicide et batailles rangées sont désormais le lot quotidien en Irak.

Dans ces conditions, la reconstruction de ce pays devient impossible. Et les efforts récents de Blair et de Bush visant à saisir l'ONU du dossier ne peuvent être voués qu'à un échec ou à un succès partiel. Même avec la bénédiction de l'ONU, des forces multinationales déployées en Mésopotamie seront toujours considérées par les Irakiens comme «des forces occupantes». Le spectre de la guerre civile point à l'horizon.

Colin Powell avait raison de comparer l'opération à ce qui se passe quand vous entrez dans une boutique de porcelaine: «Ce que vous cassez vous appartient.» Il faut donc payer les pots cassés et recomposer la mosaïque. La tâche sera longue et ardue car le gouvernement fantôme en place, même remplacé par un vaste éventail de représentants «honnêtes et intègres» sous la direction d'«un premier ministre, d'un président et de deux vice-présidents», comme le souhaite Lakhdar Brahimi, l'envoyé spécial du secrétaire général Kofi Annan, n'aura de légitimité qu'à partir d'élections générales que les chiites sont sûrs de gagner.

À la différence de l'Afghanistan, où les solutions sont venues d'en haut (conférence de Bonn), celles qui devront être mises en oeuvre en Irak devront émerger de la base. Or celle-ci s'effrite de plus en plus et semble s'orienter vers la violence plutôt que vers l'apaisement.

Enfin, les pays industriels risquent leur peau tout simplement parce que tous sont indissolublement liés par l'issue du conflit en Irak. Que les États-Unis en ressortent, et c'est la guerre civile; que les États-Unis y restent, et c'est l'impasse qui s'approfondit. La trêve proposée aux pays européens par Oussama ben Laden n'a aucune chance d'être prise au sérieux. Il est absurde de négocier avec la terreur, a déclaré le secrétaire au Foreign Office britannique.

En réalité, la troisième guerre d'Irak vient de commencer. Elle perdurera, quel que soit le président américain élu en 2004. Même un changement de cap à 180 degrés par l'administration américaine n'aura aucun effet sur l'issue du conflit. Tout au plus pourra-t-on parler, comme la langue anglaise le décrit bien, d'un changement «atmosphérique».

Un cri américain à la de Gaulle ne serait pas plus entendu. La bévue impériale ne connaîtra un début de solution que dans l'émergence d'une autorité quelconque à Bagdad. La véritable question qui se pose est celle de savoir si les pays industriels doivent joindre leurs efforts pour mettre la main à la pâte ou s'ils doivent plutôt rester à l'écart...

L'arrogance d'un Cheney ou d'un Rumsfeld ne peut être corrigée. Une fois la pâte sortie du tube de dentifrice, il est impossible de l'y remettre. La conseillère à la sécurité Condoleezza Rice a raison de dire que «l'ONU n'est pas la panacée», mais, au risque d'être banal, il n'y a pourtant que l'ONU et l'OTAN, comme le souhaitent désormais les Britanniques et les Américains, qui puissent faire une différence.

Les pays industriels ont tenté le coup en Afghanistan, avec les résultats mitigés que l'on sait. De deux choses l'une: ou les autres pays laissent les États-Unis croupir dans leur bourbier, et il n'est pas sûr que les démocraties s'en porteront mieux, ou ils répondent au voeu anglo-américain, voire à celui de Kofi Annan, qui n'a d'espoir que de sauver l'ONU, et ce sera encore le désenchantement. Décidément, la désespérance a le mérite d'être partagée également entre les États et tous ceux qui prônent la violence.

Nous avons tous du sang sur les mains dans l'immense bêtise qui jalonne l'histoire humaine: les pays industriels européens avec leurs deux guerres mondiales, et les États-Unis en tête aujourd'hui, pour penser qu'une solution militaire peut encore avoir des vertus; et tous ceux qui pensent, par la terreur, changer le cours de l'histoire. C'est oublier d'admettre que la sottise humaine n'a pas de limites.
 
 
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