L'industrie cinématographique - Des orientations qui soulèvent la colère
Téléfilm joue au producteur avec notre argent !
Serge Losique - Président-directeur général du Festival des films du monde
17 avril 2004
J'ai déjà soulevé en 2002 des questions sur les politiques étranges de Téléfilm, que je qualifie de contre-productives pour la culture et l'industrie cinématographique du pays. Si je reviens sur le sujet, c'est que Téléfilm, avec ses politiques, perturbe maintenant tout le monde. On ne construit pas une industrie viable et encore moins une culture avec de telles politiques aberrantes.
Le problème essentiel de Téléfilm est qu'il s'est érigé en producteur de facto au lieu d'être un législateur bienveillant avec des politiques à long terme. Rien d'étonnant alors que le milieu qui a à coeur le développement du cinéma canadien soit aujourd'hui révolté contre Téléfilm.
La dernière trouvaille de Téléfilm est d'engager une grosse agence d'Hollywood (CAA) pour s'occuper de notre production et de notre diversité culturelle ! Pourtant, le puissant ex-patron de cette même agence a échoué à la tête de Walt Disney ! Je comprends la colère de l'Alliance of Canadian Cinema, Television and Radio Artists (ACTRA) qui, la semaine dernière, a enchaîné sur celle de nos cinéastes.
Il faut être naïf ou irresponsable pour croire que les sirènes d'Hollywood vont aider l'industrie canadienne à se développer. Cela va sans doute aider deux ou trois producteurs canadiens, en association avec des requins américains, à s'enrichir encore une fois sur le dos des contribuables canadiens. On connaît la faune d'Hollywood qui a siphonné des fortunes : pensons aux milliards perdus de Gaumont, Canal +, Le Crédit Lyonnais, Vivendi — sans oublier notre propre Caisse de dépôt et placement, qui a « investi » presque 500 millions de dollars à Hollywood —, et on verra que le tableau n'est pas réjouissant.
Qu'un producteur privé souhaite s'associer avec un producteur américain, c'est son droit le plus strict, mais l'État n'a aucun droit moral d'utiliser l'argent des contribuables dans ces sphères hautement spéculatives, et ce, contre sa propre identité culturelle.
Téléfilm avait projeté d'annoncer cette « grande nouvelle » de colonisation totale de notre culture le mois prochain au Festival de Cannes. Quelle insulte pour nos créateurs et nos contribuables ! S'il y a un débat, il doit se faire entre notre gouvernement et tous les professionnels canadiens et non pas avec les sirènes d'Hollywood payées et envoyées par Téléfilm.
À savoir
- La Société de développement de l'industrie cinématographique canadienne (la SDICC, ancêtre de Téléfilm) a été créée en 1967 pour implanter l'industrie cinématographique canadienne face aux Américains et échapper à leur mainmise sur notre culture cinématographique. Ce fut un geste louable.
- On encourage cette industrie, dans les années 70, avec l'introduction du fameux tax shelter. De graves abus se produisent. On fait appel à tous les has been canadiens d'Hollywood, on magouille avec les coproductions internationales. Résultat de tout cela : trop de mauvais films, dont le public ne voulait pas, des investisseurs floués et l'État qui perd beaucoup d'argent dans cette aventure que des gens sérieux qualifièrent de « fraude légalisée ».
- Au début des années 80, la SDICC abandonne à toutes fins utiles le long métrage. On change le nom de la SDICC pour celui de Téléfilm Canada sous prétexte qu'il « n'y avait plus d'avenir pour les films destinés aux salles de cinéma ». Nous avons protesté contre cet abandon du long métrage.
- Nos distributeurs ont essayé d'avoir le minimum d'espace économique avec une loi nationale pour contrer les abus des Américains. Avec une distribution forte, on aurait pu aider la production. En effet, il est utopique de songer aux marchés étrangers tant qu'on ne contrôle pas son propre marché national.
Téléfilm a créé un fonds plus que généreux, concentré sur quatre ou cinq gros distributeurs, signant du coup l'arrêt de mort de presque tous les autres. Parmi ces gros distributeurs, trois n'existent plus : l'un a été vendu aux Américains et un autre vit surtout en représentant les compagnies américaines.
Téléfilm n'a jamais voulu corriger l'anomalie de la mainmise américaine sur notre marché. Pourtant, la solution est simple : appliquons envers les Américains le Traité de libre-échange, qui stipule que le contenu d'un produit exporté d'un pays à un autre doit être produit à 70 % dans le pays signataire du traité. Une loi d'importation (Importation Act), que j'ai proposée il y a plusieurs années, réglerait beaucoup de ces irritants.
Personne ne songe à chasser les films américains, mais les Américains doivent nous laisser au moins les films étrangers dont ils ne sont pas producteurs à au moins 70 %. Sans le commerce direct avec l'étranger, il n'y aura ni de distribution économiquement viable au pays ni de production rentable. À quoi bon se gargariser de mots comme « exception culturelle » quand celle-ci n'existe pas sur le terrain ? Les films asiatiques sont à la mode actuellement, ainsi que quelques gros noms européens, mais ce sont les Américains qui les achètent pour le Canada. [...]
- Finalement, après tant de protestations, on s'est réveillé ces dernières années au niveau fédéral pour s'occuper un peu plus du long métrage canadien. Mais voilà, le box-office ne marche pas au Canada anglais. On fait maintenant appel à Hollywood pour sauver l'industrie canadienne ! [...]
Plusieurs questions
Cette nouvelle politique, si elle est appliquée, laisse de grandes questions sans réponses. [...]
- Qui est Canadien, un ex-Canadien has been d'Hollywood qui a quitté le Canada depuis belle lurette, qui n'a pas de résidence permanente au pays et qui ne paye pas ses impôts au Canada ? Pourquoi les contribuables canadiens devraient-ils lui donner un travail lucratif alors que 14 000 acteurs professionnels résident au pays ? Pour moi, un vrai Canadien ou un vrai Québécois actif, c'est celui qui se gèle le cul tous les hivers avec nous !
- Si on accepte déjà les « acteurs américains », on acceptera les coproducteurs, les scénaristes, les distributeurs américains, les spécialistes en marketing, les prête-noms, etc. Où commence et où s'arrête le robinet des contribuables canadiens ?
- Se fixer des objectifs pour avoir 5 % du box-office pour les films canadiens est pathétique. Va-t-on abandonner à jamais 95 % du box-office aux Américains ? L'objectif de Téléfilm et de l'État devrait être d'assurer aux Canadiens la maîtrise de leur propre marché national au lieu d'être une simple colonie, un simple domestic market.
L'État devrait également obtenir, par le truchement du Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC), que les télédiffuseurs s'impliquent financièrement dans la production du long métrage canadien, comme cela se fait dans plusieurs pays, à même leurs propres tiroirs au lieu de ceux de l'État... Au Québec, les émissions de télévision, avec leur star-système, ne sont pas étrangères aux plus gros succès commerciaux du cinéma québécois (Un homme et son péché, Dans une galaxie près de chez vous). Que le Canada anglais fasse la même chose !
- Personne ne peut juger d'avance du succès d'un film au box-office. De grands films de qualité peuvent être très populaires. Le rôle de l'État est de viser la création et le cinéma de qualité.
- Le mandat de Téléfilm est ambigu. Est-il un « investisseur » ou un subventionnaire, ce qu'il est de facto à l'heure actuelle ? Téléfilm peut-il être juge et partie ? Peut-il établir toutes les politiques du film au pays et, en même temps, s'occuper de toute la quincaillerie sur le terrain ? [...] Doit-il être un studio d'État en situation de monopole (car c'est lui qui décide de tout, du scénario au marketing) ? [...]
- Cette absurdité kafkaïenne de la politique actuelle de Téléfilm est bien résumée dans ses politiques portant sur les festivals internationaux au Canada : un festival comme le Festival des films du monde (FFM) doit présenter au moins 20 % de films canadiens dans sa programmation. Mais le calcul se fait en mesurant la longueur totale des films étrangers et canadiens ! Depuis quand et dans quel pays au monde mesure-t-on en pieds la valeur culturelle d'une oeuvre ?
Ce n'est pas par des échappatoires et de nouveaux trucs financiers que nous créerons une industrie viable et appréciée de notre public. Cette industrie est trop fragile, dominée qu'elle est par le géant américain. Notre « exception culturelle » a besoin d'aide de l'État et, pour cette raison, un mandat clair de Téléfilm est plus que jamais nécessaire. Le gouvernement fédéral précédent a trop joué au Ponce Pilate dans le cas qui nous préoccupe.
Le problème essentiel de Téléfilm est qu'il s'est érigé en producteur de facto au lieu d'être un législateur bienveillant avec des politiques à long terme. Rien d'étonnant alors que le milieu qui a à coeur le développement du cinéma canadien soit aujourd'hui révolté contre Téléfilm.
La dernière trouvaille de Téléfilm est d'engager une grosse agence d'Hollywood (CAA) pour s'occuper de notre production et de notre diversité culturelle ! Pourtant, le puissant ex-patron de cette même agence a échoué à la tête de Walt Disney ! Je comprends la colère de l'Alliance of Canadian Cinema, Television and Radio Artists (ACTRA) qui, la semaine dernière, a enchaîné sur celle de nos cinéastes.
Il faut être naïf ou irresponsable pour croire que les sirènes d'Hollywood vont aider l'industrie canadienne à se développer. Cela va sans doute aider deux ou trois producteurs canadiens, en association avec des requins américains, à s'enrichir encore une fois sur le dos des contribuables canadiens. On connaît la faune d'Hollywood qui a siphonné des fortunes : pensons aux milliards perdus de Gaumont, Canal +, Le Crédit Lyonnais, Vivendi — sans oublier notre propre Caisse de dépôt et placement, qui a « investi » presque 500 millions de dollars à Hollywood —, et on verra que le tableau n'est pas réjouissant.
Qu'un producteur privé souhaite s'associer avec un producteur américain, c'est son droit le plus strict, mais l'État n'a aucun droit moral d'utiliser l'argent des contribuables dans ces sphères hautement spéculatives, et ce, contre sa propre identité culturelle.
Téléfilm avait projeté d'annoncer cette « grande nouvelle » de colonisation totale de notre culture le mois prochain au Festival de Cannes. Quelle insulte pour nos créateurs et nos contribuables ! S'il y a un débat, il doit se faire entre notre gouvernement et tous les professionnels canadiens et non pas avec les sirènes d'Hollywood payées et envoyées par Téléfilm.
À savoir
- La Société de développement de l'industrie cinématographique canadienne (la SDICC, ancêtre de Téléfilm) a été créée en 1967 pour implanter l'industrie cinématographique canadienne face aux Américains et échapper à leur mainmise sur notre culture cinématographique. Ce fut un geste louable.
- On encourage cette industrie, dans les années 70, avec l'introduction du fameux tax shelter. De graves abus se produisent. On fait appel à tous les has been canadiens d'Hollywood, on magouille avec les coproductions internationales. Résultat de tout cela : trop de mauvais films, dont le public ne voulait pas, des investisseurs floués et l'État qui perd beaucoup d'argent dans cette aventure que des gens sérieux qualifièrent de « fraude légalisée ».
- Au début des années 80, la SDICC abandonne à toutes fins utiles le long métrage. On change le nom de la SDICC pour celui de Téléfilm Canada sous prétexte qu'il « n'y avait plus d'avenir pour les films destinés aux salles de cinéma ». Nous avons protesté contre cet abandon du long métrage.
- Nos distributeurs ont essayé d'avoir le minimum d'espace économique avec une loi nationale pour contrer les abus des Américains. Avec une distribution forte, on aurait pu aider la production. En effet, il est utopique de songer aux marchés étrangers tant qu'on ne contrôle pas son propre marché national.
Téléfilm a créé un fonds plus que généreux, concentré sur quatre ou cinq gros distributeurs, signant du coup l'arrêt de mort de presque tous les autres. Parmi ces gros distributeurs, trois n'existent plus : l'un a été vendu aux Américains et un autre vit surtout en représentant les compagnies américaines.
Téléfilm n'a jamais voulu corriger l'anomalie de la mainmise américaine sur notre marché. Pourtant, la solution est simple : appliquons envers les Américains le Traité de libre-échange, qui stipule que le contenu d'un produit exporté d'un pays à un autre doit être produit à 70 % dans le pays signataire du traité. Une loi d'importation (Importation Act), que j'ai proposée il y a plusieurs années, réglerait beaucoup de ces irritants.
Personne ne songe à chasser les films américains, mais les Américains doivent nous laisser au moins les films étrangers dont ils ne sont pas producteurs à au moins 70 %. Sans le commerce direct avec l'étranger, il n'y aura ni de distribution économiquement viable au pays ni de production rentable. À quoi bon se gargariser de mots comme « exception culturelle » quand celle-ci n'existe pas sur le terrain ? Les films asiatiques sont à la mode actuellement, ainsi que quelques gros noms européens, mais ce sont les Américains qui les achètent pour le Canada. [...]
- Finalement, après tant de protestations, on s'est réveillé ces dernières années au niveau fédéral pour s'occuper un peu plus du long métrage canadien. Mais voilà, le box-office ne marche pas au Canada anglais. On fait maintenant appel à Hollywood pour sauver l'industrie canadienne ! [...]
Plusieurs questions
Cette nouvelle politique, si elle est appliquée, laisse de grandes questions sans réponses. [...]
- Qui est Canadien, un ex-Canadien has been d'Hollywood qui a quitté le Canada depuis belle lurette, qui n'a pas de résidence permanente au pays et qui ne paye pas ses impôts au Canada ? Pourquoi les contribuables canadiens devraient-ils lui donner un travail lucratif alors que 14 000 acteurs professionnels résident au pays ? Pour moi, un vrai Canadien ou un vrai Québécois actif, c'est celui qui se gèle le cul tous les hivers avec nous !
- Si on accepte déjà les « acteurs américains », on acceptera les coproducteurs, les scénaristes, les distributeurs américains, les spécialistes en marketing, les prête-noms, etc. Où commence et où s'arrête le robinet des contribuables canadiens ?
- Se fixer des objectifs pour avoir 5 % du box-office pour les films canadiens est pathétique. Va-t-on abandonner à jamais 95 % du box-office aux Américains ? L'objectif de Téléfilm et de l'État devrait être d'assurer aux Canadiens la maîtrise de leur propre marché national au lieu d'être une simple colonie, un simple domestic market.
L'État devrait également obtenir, par le truchement du Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC), que les télédiffuseurs s'impliquent financièrement dans la production du long métrage canadien, comme cela se fait dans plusieurs pays, à même leurs propres tiroirs au lieu de ceux de l'État... Au Québec, les émissions de télévision, avec leur star-système, ne sont pas étrangères aux plus gros succès commerciaux du cinéma québécois (Un homme et son péché, Dans une galaxie près de chez vous). Que le Canada anglais fasse la même chose !
- Personne ne peut juger d'avance du succès d'un film au box-office. De grands films de qualité peuvent être très populaires. Le rôle de l'État est de viser la création et le cinéma de qualité.
- Le mandat de Téléfilm est ambigu. Est-il un « investisseur » ou un subventionnaire, ce qu'il est de facto à l'heure actuelle ? Téléfilm peut-il être juge et partie ? Peut-il établir toutes les politiques du film au pays et, en même temps, s'occuper de toute la quincaillerie sur le terrain ? [...] Doit-il être un studio d'État en situation de monopole (car c'est lui qui décide de tout, du scénario au marketing) ? [...]
- Cette absurdité kafkaïenne de la politique actuelle de Téléfilm est bien résumée dans ses politiques portant sur les festivals internationaux au Canada : un festival comme le Festival des films du monde (FFM) doit présenter au moins 20 % de films canadiens dans sa programmation. Mais le calcul se fait en mesurant la longueur totale des films étrangers et canadiens ! Depuis quand et dans quel pays au monde mesure-t-on en pieds la valeur culturelle d'une oeuvre ?
Ce n'est pas par des échappatoires et de nouveaux trucs financiers que nous créerons une industrie viable et appréciée de notre public. Cette industrie est trop fragile, dominée qu'elle est par le géant américain. Notre « exception culturelle » a besoin d'aide de l'État et, pour cette raison, un mandat clair de Téléfilm est plus que jamais nécessaire. Le gouvernement fédéral précédent a trop joué au Ponce Pilate dans le cas qui nous préoccupe.
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