Libre opinion: Kigali, 6 avril 1994: plus jamais?
Jean-Pierre de Margerie - Sherbrooke
7 avril 2004
Les rafales de mitraillettes à ma fenêtre à 3h15 du matin me réveillent en sursaut. Instinctivement, je me réfugie dans un coin de mur. J'ouvre la radio, où la programmation régulière de la chaîne d'État est remplacée par une messe funèbre, ce qui n'augure rien de bon. Rapidement, on me confirme l'écrasement de l'avion présidentiel et l'édification de barricades et barrages routiers à travers la ville. Je pense d'abord à un coup d'État éphémère (tellement fréquent dans l'Afrique post-coloniale) qui pourrait peut-être se conclure rapidement, sans bain de sang.
Les nouvelles d'assassinats politiques et d'exactions sommaires apparaissent dès les premières heures. Consigné à ma demeure, je suis l'évolution de la situation à la BBC, ne me doutant pas de l'ampleur que prendra cette déroute.
Le drapeau bleu de l'ONU flottant au devant de mon véhicule me permet de faire quelques sorties d'urgence, durant lesquelles j'aperçois des premiers signes de pillages ainsi que des bandes de jeunes armés de machettes et errant dans les rues désertes de la capitale. J'entends des premiers témoignages d'attaques et de meurtres ethniques, avant d'apercevoir des premiers corps chauds, gisant dans la rue.
Explosions de grenades et sifflements de balles rendent la situation encore plus réelle. Pourtant, je ne me sens que simple observateur, ne faisant pas partie de cette réalité. Québécois, mes seules références à une telle violence sont celles de la presse, du cinéma, de la télévision.
Indifférence
Mon boulot humanitaire des prochains jours au Rwanda me confronte pleinement aux pires cas de violence, de cruauté, de barbarie et de misère humaines (dont les méfaits sont aujourd'hui bien documentés). Ces cas dépassent souvent mon entendement, avec une conscience qui ne réussit pas à s'ajuster à la réalité. Ce refus de compréhension reflète l'éducation et la socialisation reçues dans un environnement occidental privilégié, à l'abri d'expériences de guerre et de violence extrême. Le choc post-traumatique me fera comprendre la véritable signification de la guerre, de la terreur, du génocide.
Ma déception et ma colère demeurent cependant face aux sociétés occidentales, dont le Québec et le Canada, qui ont abandonné en 1994 le Rwanda à ce destin maudit.
Notre société québécoise, pour ne nommer que celle-là, n'ayant jamais dû faire face à des drames sociaux d'une telle ampleur, ne peut pleinement comprendre et apprécier l'incidence et les conséquences de ces actes de guerre. Cette incapacité explique-t-elle l'acceptation et l'indifférence relative du Québec et des Québécois pour des atrocités telles que le génocide rwandais?
Cela explique peut-être aussi pourquoi notre société occidentale privilégiée se refuse d'intervenir ou d'aider les causes humanitaires internationales, à moins qu'elles ne soient porteuses d'intérêt politique, économique ou géostratégique.
Cette acceptation et cette indifférence démontrent également les limites des concepts d'équité sociale et même de démocratie au niveau international. Notre société contemporaine, si on la juge par ses actions, galvaude des valeurs et des principes d'équité et de démocratie (pourtant universels dans bien des cas) dans une logique qui ne transcende pas, hélas, ses frontières nationales.
Les avancées énormes au niveau de la communication et de l'information ne semblent pas avoir changé les positions des gouvernements et des opinions publiques sur leur responsabilité d'aide et d'appui internationaux lors de situations de crise. La société occidentale ne réussit pas (au-delà des déclarations de bonnes intentions) à véritablement s'engager et à adhérer à des principes d'équité et de démocratie universels qui seraient reflétés dans leurs positions et leurs interventions dans un cadre de politique étrangère, celle-ci demeurant l'apanage des impératifs économiques et politiques au détriment de l'impératif humanitaire.
Dans cette logique de suprématie du politique et de l'économie nationale, il n'est que trop triste de pouvoir prédire que le Québec et le Canada adopteront probablement la même logique d'acceptation et d'indifférence lorsque les prochains actes génocidaires se perpétueront, qu'ils se produisent en 2004, 2014 ou 2024.
Les nouvelles d'assassinats politiques et d'exactions sommaires apparaissent dès les premières heures. Consigné à ma demeure, je suis l'évolution de la situation à la BBC, ne me doutant pas de l'ampleur que prendra cette déroute.
Le drapeau bleu de l'ONU flottant au devant de mon véhicule me permet de faire quelques sorties d'urgence, durant lesquelles j'aperçois des premiers signes de pillages ainsi que des bandes de jeunes armés de machettes et errant dans les rues désertes de la capitale. J'entends des premiers témoignages d'attaques et de meurtres ethniques, avant d'apercevoir des premiers corps chauds, gisant dans la rue.
Explosions de grenades et sifflements de balles rendent la situation encore plus réelle. Pourtant, je ne me sens que simple observateur, ne faisant pas partie de cette réalité. Québécois, mes seules références à une telle violence sont celles de la presse, du cinéma, de la télévision.
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Mon boulot humanitaire des prochains jours au Rwanda me confronte pleinement aux pires cas de violence, de cruauté, de barbarie et de misère humaines (dont les méfaits sont aujourd'hui bien documentés). Ces cas dépassent souvent mon entendement, avec une conscience qui ne réussit pas à s'ajuster à la réalité. Ce refus de compréhension reflète l'éducation et la socialisation reçues dans un environnement occidental privilégié, à l'abri d'expériences de guerre et de violence extrême. Le choc post-traumatique me fera comprendre la véritable signification de la guerre, de la terreur, du génocide.
Ma déception et ma colère demeurent cependant face aux sociétés occidentales, dont le Québec et le Canada, qui ont abandonné en 1994 le Rwanda à ce destin maudit.
Notre société québécoise, pour ne nommer que celle-là, n'ayant jamais dû faire face à des drames sociaux d'une telle ampleur, ne peut pleinement comprendre et apprécier l'incidence et les conséquences de ces actes de guerre. Cette incapacité explique-t-elle l'acceptation et l'indifférence relative du Québec et des Québécois pour des atrocités telles que le génocide rwandais?
Cela explique peut-être aussi pourquoi notre société occidentale privilégiée se refuse d'intervenir ou d'aider les causes humanitaires internationales, à moins qu'elles ne soient porteuses d'intérêt politique, économique ou géostratégique.
Cette acceptation et cette indifférence démontrent également les limites des concepts d'équité sociale et même de démocratie au niveau international. Notre société contemporaine, si on la juge par ses actions, galvaude des valeurs et des principes d'équité et de démocratie (pourtant universels dans bien des cas) dans une logique qui ne transcende pas, hélas, ses frontières nationales.
Les avancées énormes au niveau de la communication et de l'information ne semblent pas avoir changé les positions des gouvernements et des opinions publiques sur leur responsabilité d'aide et d'appui internationaux lors de situations de crise. La société occidentale ne réussit pas (au-delà des déclarations de bonnes intentions) à véritablement s'engager et à adhérer à des principes d'équité et de démocratie universels qui seraient reflétés dans leurs positions et leurs interventions dans un cadre de politique étrangère, celle-ci demeurant l'apanage des impératifs économiques et politiques au détriment de l'impératif humanitaire.
Dans cette logique de suprématie du politique et de l'économie nationale, il n'est que trop triste de pouvoir prédire que le Québec et le Canada adopteront probablement la même logique d'acceptation et d'indifférence lorsque les prochains actes génocidaires se perpétueront, qu'ils se produisent en 2004, 2014 ou 2024.
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