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Dans la gueule du dragon

Éric Meyer   11 juillet 2002 
Près de Tianjin, la brigade n° 196 d'infanterie motorisée, surgeon de l'Armée rouge créé en 1937 pour combattre l'envahisseur nippon, étale son passé maoïste
Photo : François Pesant
Près de Tianjin, la brigade n° 196 d'infanterie motorisée, surgeon de l'Armée rouge créé en 1937 pour combattre l'envahisseur nippon, étale son passé maoïste
Pékin — C'était du jamais vu dans l'histoire de la République populaire de Chine: hier, la presse étrangère accréditée en Chine était conviée à visiter deux unités militaires postées à proximité de Pékin. Quelque 120 journalistes se sont présentés, dont 17 équipes de télévision. L'ouverture subite de la «nouvelle grande muraille» de Chine, comme le veut le surnom idéologique de l'Armée populaire, s'explique, dit-on de source officielle, par un souci de transparence mais sans doute aussi par la volonté de faire un signe d'ouverture à l'Ouest, à quelques jours du conclave balnéaire des maîtres du pays, à Beidaihe, la semaine prochaine.

Près de Tianjin, la brigade n° 196 d'infanterie motorisée, surgeon de l'Armée rouge créé en 1937 pour combattre l'envahisseur nippon, étale son passé maoïste. À grand renfort de photos jaunies et de films flous, elle compte ses ennemis tués et ses canons confisqués 53 ans plus tôt pendant la guerre de Corée. Curieusement, les fusils qu'elle expose au club des officiers, antiques pétoires, semblent plutôt tirés d'un film sur la guerre d'Indépendance américaine.

Idéologie mise à part (à laquelle les troupes ne semblent pas croire plus que quiconque), c'est une caserne comme n'importe quelle caserne ailleurs dans le monde. On y trouve dix bataillons, dont trois d'infanterie et trois d'artillerie, un d'artificiers et un de génie civil, avec cour d'honneur, réfectoires et terrains d'exercice. En 1998, la brigade a perdu beaucoup d'hommes lorsqu'il lui a fallu rendre ses usines, dont un atelier de réservoirs et de tuyaux, à l'État, comme toute l'armée d'ailleurs. Elle comptait 12 000 hommes d'active en 1995; elle n'en a plus que 3500.

On a tout de même pu sauver une ferme de 50 hectares. Bon an, mal an, celle-ci fournit tous les produits de la région nécessaires aux hommes de la brigade: soja (et fromage de tofu), porc, boeuf, chèvre, poulet, oeufs, huile, 150 tonnes de blé (pour le pain et les nouilles) et 500 tonnes de légumes...

Sous tous rapports, il faut le dire, cette caserne fait ringard. On nous a bien montré la salle d'informatique, où des soldats tapent n'importe quoi sur leur clavier. On nous a montré les dortoirs propres, les lits au carré, avec la casquette d'uniforme posée sur la couette (seul endroit où la mettre, l'armoire du soldat étant d'une incroyable exiguïté).

Mais la brigade no 196 semble pratiquer beaucoup plus les pompes que la guerre moderne. Les armements à infrarouge ou au laser des armées de l'Ouest semblent inconnues ici, et les grandes manoeuvres n'ont lieu que tous les deux ans. Il est vrai que la prochaine mission de l'infanterie chinoise pourrait consister à contrôler certaines villes si celles-ci s'aventuraient à réclamer plus de liberté que le pouvoir n'est disposé à en lâcher aujourd'hui.

Des avions obsolètes

Vingt kilomètres plus loin, dans la plaine du Hebei, se trouve la division aérienne n° 24, chargée de la défense de 50 millions d'âmes. Pour cette mission, elle ne dispose que de 70 appareils, sagement alignés au bord du tarmac. Ils sont souvent désuets, comptant 20 ans de service. Ces F7 et F8, copies chinoises des Mig russes, ruineux en carburant et en entretien, sont technologiquement dépassés, devant compter à l'atterrissage sur un parachute de queue, faute de système de freinage correct.

Au hangar d'entretien, un F8 sur cales laisse voir un trou béant de tôles arrachées et froissées sous son nez. Le train avant a disparu: atterrissage raté. Qu'importe: on répare tout, toujours, faute d'avoir les moyens de remplacer. Avec ce matériel de bric et de broc, les 100 pilotes (tous universitaires, militaires de carrière, 30 ans d'âge moyen) ne peuvent voler que deux heures par semaine: «Le matériel et le budget ne nous permettent pas plus», avoue le commandant Wang Wei tout en affirmant que «peu importe, cela suffit pour l'entraînement».

Un peu plus tard, pendant la représentation d'acrobaties aériennes qu'on nous offre, un autre officier ne nous cachera pas que les meilleurs avions sont ailleurs, face à Taïwan et aux frontières: des Sukhoï 27 importés ou produits sous licence à Shenyang (Liaoning), voire des Sukhoï 30 dont la Chine a commandé 80 exemplaires, de même qu'un arsenal de missiles TT 12, de frégates et de sous-marins modernes, pour une note totale de 7,5 milliards $CAN en cinq ans, témoin de l'ambition de la Chine de récupérer Taïwan en lui prenant la suprématie des airs et des mers ainsi qu'en dissuadant la flotte américaine de venir se risquer dans ces eaux désormais armées jusqu'aux dents.

Toutefois, cette armée de l'air, loin d'être survoltée par ce soutien massif des politiques du Parti communiste chinois, apparaît mûre et paisible, comme le trahissent ces propos du commandant: «Nous pensons pouvoir reprendre Taïwan si on nous en donne l'ordre, mais eux comme nous souhaitons un règlement pacifique. Portant l'uniforme, j'estime que l'Armée populaire de libération devrait assumer à l'avenir un plus grand rôle ailleurs que chez nous, dans les missions pacifiques, en coopération mondiale.»

Avant de retourner à Pékin, on voit une série d'appareils en meilleur état que les autres: il s'agit d'une douzaine de F7-E presque neufs, sortis en 2000 de leur usine de Chengdu (Sichuan). La cocarde sur les carlingues désigne leur fonction: la patrouille de Chine, qui produit ses numéros d'acrobaties, célèbres en Asie, lors du salon de l'aéronautique de Zhuhai. Ceci révèle, au dernier moment, la raison d'être de ces deux casernes en attente d'une guerre qui ne vient pas, tout comme dans Le Désert des Tartares de Dino Buzzati. Ce sont des établissements-vitrines, où on donne 245 démonstrations aériennes aux 462 délégations étrangères de passage. C'est l'ouverture au monde, version chinoise.






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