Les nouveaux monuments - « L'homme empaillé » ou la misère de notre réalisme
Antoine Robitaille - Journaliste
31 mars 2004
Extrait d'un texte du numéro printemps-été 2004 de la revue Argument - L'installation, devant le local du Syndicat des cols bleus de Montréal, d'un monument représentant leur chef Jean Lapierre a fait grand bruit, fin octobre 2003. L'oeuvre a provoqué l'hilarité générale. Toute cette raillerie est bien légitime. Mais en matière de statuaire politique, le reste du Québec fait-il mieux que les cols bleus? Non. En effet, ces dernières années, en voulant célébrer la mémoire de certains personnages, il a fait preuve de la même incapacité à allier mémoire et style, commémoration et geste artistique fort, que les syndicalistes radicaux de la métropole.
Il suffit pour en prendre conscience d'observer les hommes de bronze qui se sont multipliés récemment au Québec. La chose est frappante aux environs de la colline parlementaire, dans la capitale. De beaux bonshommes historiques tout aussi réalistes que le buste de Lapierre, mais en complet-cravate, ceux-là. À Québec, on en ajoutera encore quelques-uns et les merceries se battront pour venir y tourner leurs pubs. On voit ça d'ici: «Bovet habillait René Lévesque».
Le problème est plus grave qu'on peut le penser. Si, comme dit le proverbe, une maison appartient aussi à celui qui la regarde et pas seulement à l'architecte qui la dessine, la statuaire publique est à plus forte raison la propriété de tous. Propriété intellectuelle, même, puisque nous sommes là dans l'univers de la mémoire et du symbolisme collectifs.
Les débats sur les sculptures, pourtant, ne décollent pas chez nous. Il y a bien eu controverse sur l'horrible statue de l'ancien premier ministre péquiste [...] à Québec. Mais on s'est limité à un aspect seulement: sa taille. Il était trop petit. Alors, deux ans plus tard, on en a coulé une version plus grande en gardant la même esthétique qu'on pourrait qualifier de «réaliste péquiste». [...] Ce débat pauvre fait l'impasse sur l'essentiel: en guise d'esprit commémoratif, les autorités québécoises optent systématiquement, de nos jours, pour une piètre esthétique de musée de cire.
Esthétique qui rejoint celle des «modèles à coller» dans le souci maniaque du détail insignifiant. Dans le rapport à l'oeuvre, elle nous met en position de celui qui joue à «cherchez l'erreur». [...] Tous, en sortant de quelque musée Grevin, avons déjà eu cette impression: les reproductions ne sont jamais tout à fait exactes. Roch Voisine a la crinière un peu trop raide; Jean-Paul II semble loucher; [...], etc.
Nos nouveaux monuments ne peuvent que provoquer le même impitoyable réflexe. Le de Gaulle des plaines d'Abraham, oeuvre d'un certain Fabien Pagé (le même à qui on doit le petit Lévesque), repose sur des pieds ridiculement longs; ses oreilles décollées, son air crispé, sa posture de bloc de foie gras, tout cela donne l'impression d'un homme d'inaction. [...] Le Jean Lesage d'Annick Bourgeau, quant à lui, avec ses yeux creusés et son torse bizarrement bombé, a vraiment l'air d'un tranquille révolutionnaire, voire d'un révolutionnaire sur les tranquillisants.
Le mépris des Montréalais pour la capitale-grand village n'est pas de mise ici. [...] Voyez le Jean Drapeau d'Annick Bourgeau (encore elle!) devant l'hôtel de ville de Montréal, engoncé dans une raideur inimaginable.
«Cherchez l'erreur»: en contemplant l'oeuvre d'un Michel-Ange, d'un Rodin, d'un Louis-Philippe Hébert ou d'un Alfred Laliberté, notre attitude est tout autre. Pourtant, les «erreurs» ne manquent pas: les bras trop longs du David, le visage d'obèse de Balzac [...]. Erreurs? Plutôt extrapolations au service du propos de l'artiste, qui use de l'illusion pour mieux saisir le réel. L'art n'est-il pas précisément cela: illusion du réel? Bref, une interprétation. Sûrement pas une imitation servile de celui-ci.
Fin de l'allégorie
Que signifie, dans notre réalisme québécois, l'évacuation de l'allégorie? Peut-être qu'à l'heure de l'envahissement du virtuel électronique et numérique, nous nous habituons malgré nous au prêt-à-voir, aux simulations collant de plus en plus au réel. Plus besoin d'imaginer la Rome antique. On nous en présente une en 3D. Dans le cybermonde, «le signe aspire à être la chose et à abolir la différence du renvoi, le mécanisme de substitution», écrivait Umberto Eco. D'autres formes de virtuel, plus sophistiquées, plus exigeantes pour l'esprit, comme l'allégorie, tendraient donc à disparaître. [...]
Mais l'art exige du style, l'a-t-on oublié? Pourquoi nos sculpteurs contemporains se sont-ils contentés de représenter nos grands hommes raides comme des mannequins de vitrine? Plusieurs d'entre eux tiennent la bordure de leur veste, comme dans les réclames de Sears. Le gros Félix Leclerc aux airs aryens du parc Lafontaine tient simplement un manteau sur son épaule trop musclée. Mais où sont les grands gestes emportés, tel celui d'Honoré Mercier, devant le parlement, qui nous fait saisir sur-le-champ son talent de grand tribun? [...] Trop pompeux pour notre postmodernité ironique? Et il y a sans doute là un vrai problème: comment représenter la grandeur en notre époque revenue de tout?
Certains exemples nous indiquent quelques voies qui ne sombrent pas dans le piège inverse: celui de l'abstraction nihiliste. [...] Par exemple, alors que le de Gaulle des Plaines apparaît totalement confit, celui récemment installé sur les Champs-Élysées fait un grand pas décidé, évoquant la marche de l'histoire de la France à laquelle il a tant contribué. Pompeux? Répondons avec Chesterton qu'un «monument doit, à proprement parler, être pompeux. La pompe est son objet même. Il serait absurde que des colonnes et des pyramides fussent cachées timidement dans un coin comme les violettes dans les bois du printemps».
Réalisme «québécois»
Chaque esthétique révèle un esprit particulier. Le réalisme socialiste magnifiait de valeureux travailleurs et des ouvrières à fichu [...], résolus à cheminer vers l'avenir radieux du socialisme. Il n'y avait pas là que de la raideur mais aussi, souvent, de la grandeur. C'est pourquoi, malgré ce qu'on a cru, le Jean Lapierre de bronze ne peut même pas aspirer au «réalisme socialiste». Tout comme les statues de nos hommes politiques, il est une sorte de moulage. Un «homme empaillé», comme Lénine? Non! Le réalisme socialo-québécois ne serait jamais capable d'une telle momification délirante, soulignée par un mausolée grandiose.
Notre réalisme se contente de peu. Craintif à l'égard de la grandeur, allergique à l'allégorie, il incarne un tiraillement bien de chez nous entre, d'une part, la volonté ferme de se souvenir et, d'autre part, l'idée que nous sommes «trop petits pour l'histoire». D'où l'incapacité de magnifier les personnages, par la taille ou par le geste. Incapacité que René Lévesque, justement, a déjà exprimée dans une déclaration invraisemblable par sa sinuosité: «On est peut-être quelque chose comme un grand peuple.» Les grands personnages tels que représentés par notre réalisme? Peut-être quelque chose comme de grands hommes.
Il suffit pour en prendre conscience d'observer les hommes de bronze qui se sont multipliés récemment au Québec. La chose est frappante aux environs de la colline parlementaire, dans la capitale. De beaux bonshommes historiques tout aussi réalistes que le buste de Lapierre, mais en complet-cravate, ceux-là. À Québec, on en ajoutera encore quelques-uns et les merceries se battront pour venir y tourner leurs pubs. On voit ça d'ici: «Bovet habillait René Lévesque».
Le problème est plus grave qu'on peut le penser. Si, comme dit le proverbe, une maison appartient aussi à celui qui la regarde et pas seulement à l'architecte qui la dessine, la statuaire publique est à plus forte raison la propriété de tous. Propriété intellectuelle, même, puisque nous sommes là dans l'univers de la mémoire et du symbolisme collectifs.
Les débats sur les sculptures, pourtant, ne décollent pas chez nous. Il y a bien eu controverse sur l'horrible statue de l'ancien premier ministre péquiste [...] à Québec. Mais on s'est limité à un aspect seulement: sa taille. Il était trop petit. Alors, deux ans plus tard, on en a coulé une version plus grande en gardant la même esthétique qu'on pourrait qualifier de «réaliste péquiste». [...] Ce débat pauvre fait l'impasse sur l'essentiel: en guise d'esprit commémoratif, les autorités québécoises optent systématiquement, de nos jours, pour une piètre esthétique de musée de cire.
Esthétique qui rejoint celle des «modèles à coller» dans le souci maniaque du détail insignifiant. Dans le rapport à l'oeuvre, elle nous met en position de celui qui joue à «cherchez l'erreur». [...] Tous, en sortant de quelque musée Grevin, avons déjà eu cette impression: les reproductions ne sont jamais tout à fait exactes. Roch Voisine a la crinière un peu trop raide; Jean-Paul II semble loucher; [...], etc.
Nos nouveaux monuments ne peuvent que provoquer le même impitoyable réflexe. Le de Gaulle des plaines d'Abraham, oeuvre d'un certain Fabien Pagé (le même à qui on doit le petit Lévesque), repose sur des pieds ridiculement longs; ses oreilles décollées, son air crispé, sa posture de bloc de foie gras, tout cela donne l'impression d'un homme d'inaction. [...] Le Jean Lesage d'Annick Bourgeau, quant à lui, avec ses yeux creusés et son torse bizarrement bombé, a vraiment l'air d'un tranquille révolutionnaire, voire d'un révolutionnaire sur les tranquillisants.
Le mépris des Montréalais pour la capitale-grand village n'est pas de mise ici. [...] Voyez le Jean Drapeau d'Annick Bourgeau (encore elle!) devant l'hôtel de ville de Montréal, engoncé dans une raideur inimaginable.
«Cherchez l'erreur»: en contemplant l'oeuvre d'un Michel-Ange, d'un Rodin, d'un Louis-Philippe Hébert ou d'un Alfred Laliberté, notre attitude est tout autre. Pourtant, les «erreurs» ne manquent pas: les bras trop longs du David, le visage d'obèse de Balzac [...]. Erreurs? Plutôt extrapolations au service du propos de l'artiste, qui use de l'illusion pour mieux saisir le réel. L'art n'est-il pas précisément cela: illusion du réel? Bref, une interprétation. Sûrement pas une imitation servile de celui-ci.
Fin de l'allégorie
Que signifie, dans notre réalisme québécois, l'évacuation de l'allégorie? Peut-être qu'à l'heure de l'envahissement du virtuel électronique et numérique, nous nous habituons malgré nous au prêt-à-voir, aux simulations collant de plus en plus au réel. Plus besoin d'imaginer la Rome antique. On nous en présente une en 3D. Dans le cybermonde, «le signe aspire à être la chose et à abolir la différence du renvoi, le mécanisme de substitution», écrivait Umberto Eco. D'autres formes de virtuel, plus sophistiquées, plus exigeantes pour l'esprit, comme l'allégorie, tendraient donc à disparaître. [...]
Mais l'art exige du style, l'a-t-on oublié? Pourquoi nos sculpteurs contemporains se sont-ils contentés de représenter nos grands hommes raides comme des mannequins de vitrine? Plusieurs d'entre eux tiennent la bordure de leur veste, comme dans les réclames de Sears. Le gros Félix Leclerc aux airs aryens du parc Lafontaine tient simplement un manteau sur son épaule trop musclée. Mais où sont les grands gestes emportés, tel celui d'Honoré Mercier, devant le parlement, qui nous fait saisir sur-le-champ son talent de grand tribun? [...] Trop pompeux pour notre postmodernité ironique? Et il y a sans doute là un vrai problème: comment représenter la grandeur en notre époque revenue de tout?
Certains exemples nous indiquent quelques voies qui ne sombrent pas dans le piège inverse: celui de l'abstraction nihiliste. [...] Par exemple, alors que le de Gaulle des Plaines apparaît totalement confit, celui récemment installé sur les Champs-Élysées fait un grand pas décidé, évoquant la marche de l'histoire de la France à laquelle il a tant contribué. Pompeux? Répondons avec Chesterton qu'un «monument doit, à proprement parler, être pompeux. La pompe est son objet même. Il serait absurde que des colonnes et des pyramides fussent cachées timidement dans un coin comme les violettes dans les bois du printemps».
Réalisme «québécois»
Chaque esthétique révèle un esprit particulier. Le réalisme socialiste magnifiait de valeureux travailleurs et des ouvrières à fichu [...], résolus à cheminer vers l'avenir radieux du socialisme. Il n'y avait pas là que de la raideur mais aussi, souvent, de la grandeur. C'est pourquoi, malgré ce qu'on a cru, le Jean Lapierre de bronze ne peut même pas aspirer au «réalisme socialiste». Tout comme les statues de nos hommes politiques, il est une sorte de moulage. Un «homme empaillé», comme Lénine? Non! Le réalisme socialo-québécois ne serait jamais capable d'une telle momification délirante, soulignée par un mausolée grandiose.
Notre réalisme se contente de peu. Craintif à l'égard de la grandeur, allergique à l'allégorie, il incarne un tiraillement bien de chez nous entre, d'une part, la volonté ferme de se souvenir et, d'autre part, l'idée que nous sommes «trop petits pour l'histoire». D'où l'incapacité de magnifier les personnages, par la taille ou par le geste. Incapacité que René Lévesque, justement, a déjà exprimée dans une déclaration invraisemblable par sa sinuosité: «On est peut-être quelque chose comme un grand peuple.» Les grands personnages tels que représentés par notre réalisme? Peut-être quelque chose comme de grands hommes.
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