Ces sans-logis qui agacent
Les ménages qui refusent un logement pour des raisons injustifiées sont une minorité
Josée Boileau
9 juillet 2002
Les sans-logis du 1er juillet suscitent bien des agacements dans les chaumières. Si quelques citoyens s'émeuvent de leur sort et offrent un logement à une famille vue dans le journal ou à la télévision, bien d'autres s'interrogent.
Comment quelqu'un qui dort dans un gymnase peut-il refuser, parfois à répétition, un logement? Comment des gens hébergés, nourris, aidés, peuvent-ils en plus se plaindre de la qualité du service? Et puis ces gens sans ressources n'ont-ils pas contribué eux-mêmes à leur propre malheur?
Des commentaires que tous ceux qui travaillent dans le domaine du logement social ont déjà entendu mille fois. Leur réponse: les cas-problèmes, ceux dont on dit qu'ils exagèrent, ne sont le lot que d'une minorité. De la rectitude politique? Non, dit Louise Hébert, porte-parole de l'Office municipal d'habitation de Montréal (OMH), qui sort ses chiffres.
D'une part, rappelle-t-elle, les victimes de la crise du 1er juillet ne sont pas que les gens hébergés par la ville. Au total, selon les données d'hier, 836 ménages montréalais ont été déclarés admissibles au supplément au loyer octroyé dans le cadre des mesures d'urgence. Ce supplément permet à un ménage sur l'aide sociale de ne consacrer que 25 % de ses revenus à se loger, le gouvernement comblant la différence jusqu'à un certain maximum, établi selon la grandeur du logement. (Les difficultés, et les coûts, rencontrés par les petits travailleurs pour se loger cette année ne sont, eux, comptabilisés nulle part et le plan d'urgence ne s'adressait pas vraiment à eux.)
Des 836 ménages, poursuit Mme Hébert, 358 ont été relogés: «Plus de la moitié, soit 192, ont trouvé eux-mêmes un logement, et 166 en ont obtenu un par l'entremise de l'OMH.» Il reste donc 478 ménages toujours à la recherche d'un logis. Là-dessus, quelque 60 ménages, pour un total de 90 personnes dont 35 adultes seuls, étaient toujours hébergés hier à la polyvalente Saint-Henri.
«Ça signifie que 420 ménages ont un réseau de solidarité composé de parents ou d'amis, qu'ils sont capables de se débrouiller et de se prendre en main», note Mme Hébert. Non sans souligner que la cohabitation n'est pas facile pour autant et que si elle dure trop, «ça va finir par péter!». Mais ces gens, qu'on ne voit pas dans les médias, ne sont pas dépendants de l'aide publique.
Ne reste donc, comme hébergés, que des capricieux ou des poqués? Là aussi, Louise Hébert a des chiffres à faire valoir. Sur les 836 ménages qui ont un supplément au loyer, il y a eu 181 offres de logement refusées. Un même ménage peut avoir refusé plusieurs offres.
Seuls une trentaine de refus ont été considérés injustifiés de la part de l'OMH. «On parle de 29 refus de la part de ménages hébergés par la ville, alors qu'ils avaient la bonne typologie pour habiter le logement proposé. Une famille dans un cinq et demi par exemple, ou une mère de famille avec deux enfants de moins de sept ans dans un quatre et demi, explique Mme Hébert. La plupart du temps, on nous disait que ce n'était pas le bon quartier. Mais pour nous, c'était vraiment difficile de faire mieux vu ce qu'il reste sur le marché.» Dans de tels cas, les ménages perdent quelques places sur la liste des priorités.
Par contre, d'autres refus sont considérés justifiés: un appartement trop petit par exemple. «Ou encore, on a trois ménages qui comptent un handicapé. Il faut absolument trouver un logement adapté à un fauteuil roulant!», précise Louise Hébert.
Il est clair, ajoute-t-elle, que les ménages encore hébergés par la ville recouvrent une foule de réalités. Certains ont un profil de chambreurs, à la limite de l'itinérance; d'autres ont de multiples problèmes (neuf cas ont d'ailleurs été pris en charge par la Régie régionale de la santé et des services sociaux); d'autres sont simplement victimes de malchance.
Mais de quelle malchance parle-t-on? Un reportage diffusé la semaine dernière au Point, sur les ondes de Radio-Canada, a ravivé le débat. La famille dont il était question n'était prête à aucun compromis pour se trouver un logis, attendant l'appartement qui lui tomberait du ciel dans le petit coin de quartier qu'elle ne voulait pas quitter.
Pierre Lagrenade, organisateur communautaire au CLSC de Châteauguay, fulminait quand il a vu le reportage. «Des gens désorganisés à ce point-là, oui ça existe, mais ce n'est pas la majorité! Et même ceux qui sont hyper-désorganisés, qui prennent des décisions inexplicables aux yeux des autres, arrivent à résoudre leurs problèmes avec un support adéquat.»
Lui-même est fortement impliqué depuis des années dans les groupes de logement communautaire de Châteauguay. Il siège, aux côtés de locataires, au conseil d'administration des habitations Aux Baux Soleils, un OSBL (organisme sans but lucratif) de 46 logements qui regroupe des familles à faibles et moyens revenus. Une façon de faire innovatrice et souvent citée en exemple dans le milieu du logement public.
«Nous-mêmes, on a fait des expulsions de locataires, reconnaît M. Lagrenade. Des gens à qui on offrait du support, à qui on a donné toutes les chances, et qu'on a malgré tout dû amener à la Régie du logement. Mais c'est arrivé trois ou quatre fois en dix ans. C'est peu sur la centaine de ménages qui sont passés depuis le début!
«Alors oui, il y a des gens qui ont besoin d'une catastrophe pour se réveiller ou qui sont spécialisés dans l'exploitation de situations de crise. Mais on trouve des gens comme ça partout! Ce qui m'inquiète, c'est qu'on est en train de laisser croire que les gens hébergés sont de gros bébés gâtés. Mais ce n'est pas vrai: objectivement, il y a un problème de logements.»
D'accord, mais il y a des gens — tous les organismes en connaissent — qui ont le don de se mettre les pieds dans les plats et qui passent leur temps à réclamer de l'aide. Vrai, dit M. Lagrenade, qui ajoute: «Passer d'un état de victime à un état de responsabilité, c'est une câline de job!!!» Ça ne vient que par petits pas, à petits gestes.
À la soupe populaire de Châteauguay, par exemple, il n'y a pas de lave-vaisselle: les gens la lavent eux-mêmes. «Il faut mobiliser la personne, qu'elle ne soit pas seulement consommatrice de services. C'est long, ça ne marche pas à tout coup, mais plus souvent qu'on pense», note-t-il.
En fait, souligne Pierre Goyer, coordonnateur du Réseau québécois des OSBL d'habitation — où l'on mise sur le support communautaire —, «la crise du 1er juillet a agi comme un révélateur de la diversité des problèmes reliés au logement. Il y a des gens qui ont strictement des problèmes d'argent; d'autres qui sont des cas purs d'exclusion sociale. Une mère haïtienne avec deux enfants qui se fait refuser un logement a de fortes chances de vivre un problème de discrimination!
«Et il y a les cas où une espèce d'autonomie citoyenne fait défaut, ce qui s'ajoute au problème économique. Pour ces gens, avoir un supplément au loyer ne suffit pas: il leur faut du soutien. Combien sont-ils? On ne le sait pas. Mais dresser ce portrait permettrait d'avoir une analyse plus fine des solutions à apporter.»
Comment quelqu'un qui dort dans un gymnase peut-il refuser, parfois à répétition, un logement? Comment des gens hébergés, nourris, aidés, peuvent-ils en plus se plaindre de la qualité du service? Et puis ces gens sans ressources n'ont-ils pas contribué eux-mêmes à leur propre malheur?
Des commentaires que tous ceux qui travaillent dans le domaine du logement social ont déjà entendu mille fois. Leur réponse: les cas-problèmes, ceux dont on dit qu'ils exagèrent, ne sont le lot que d'une minorité. De la rectitude politique? Non, dit Louise Hébert, porte-parole de l'Office municipal d'habitation de Montréal (OMH), qui sort ses chiffres.
D'une part, rappelle-t-elle, les victimes de la crise du 1er juillet ne sont pas que les gens hébergés par la ville. Au total, selon les données d'hier, 836 ménages montréalais ont été déclarés admissibles au supplément au loyer octroyé dans le cadre des mesures d'urgence. Ce supplément permet à un ménage sur l'aide sociale de ne consacrer que 25 % de ses revenus à se loger, le gouvernement comblant la différence jusqu'à un certain maximum, établi selon la grandeur du logement. (Les difficultés, et les coûts, rencontrés par les petits travailleurs pour se loger cette année ne sont, eux, comptabilisés nulle part et le plan d'urgence ne s'adressait pas vraiment à eux.)
Des 836 ménages, poursuit Mme Hébert, 358 ont été relogés: «Plus de la moitié, soit 192, ont trouvé eux-mêmes un logement, et 166 en ont obtenu un par l'entremise de l'OMH.» Il reste donc 478 ménages toujours à la recherche d'un logis. Là-dessus, quelque 60 ménages, pour un total de 90 personnes dont 35 adultes seuls, étaient toujours hébergés hier à la polyvalente Saint-Henri.
«Ça signifie que 420 ménages ont un réseau de solidarité composé de parents ou d'amis, qu'ils sont capables de se débrouiller et de se prendre en main», note Mme Hébert. Non sans souligner que la cohabitation n'est pas facile pour autant et que si elle dure trop, «ça va finir par péter!». Mais ces gens, qu'on ne voit pas dans les médias, ne sont pas dépendants de l'aide publique.
Ne reste donc, comme hébergés, que des capricieux ou des poqués? Là aussi, Louise Hébert a des chiffres à faire valoir. Sur les 836 ménages qui ont un supplément au loyer, il y a eu 181 offres de logement refusées. Un même ménage peut avoir refusé plusieurs offres.
Seuls une trentaine de refus ont été considérés injustifiés de la part de l'OMH. «On parle de 29 refus de la part de ménages hébergés par la ville, alors qu'ils avaient la bonne typologie pour habiter le logement proposé. Une famille dans un cinq et demi par exemple, ou une mère de famille avec deux enfants de moins de sept ans dans un quatre et demi, explique Mme Hébert. La plupart du temps, on nous disait que ce n'était pas le bon quartier. Mais pour nous, c'était vraiment difficile de faire mieux vu ce qu'il reste sur le marché.» Dans de tels cas, les ménages perdent quelques places sur la liste des priorités.
Par contre, d'autres refus sont considérés justifiés: un appartement trop petit par exemple. «Ou encore, on a trois ménages qui comptent un handicapé. Il faut absolument trouver un logement adapté à un fauteuil roulant!», précise Louise Hébert.
Il est clair, ajoute-t-elle, que les ménages encore hébergés par la ville recouvrent une foule de réalités. Certains ont un profil de chambreurs, à la limite de l'itinérance; d'autres ont de multiples problèmes (neuf cas ont d'ailleurs été pris en charge par la Régie régionale de la santé et des services sociaux); d'autres sont simplement victimes de malchance.
Mais de quelle malchance parle-t-on? Un reportage diffusé la semaine dernière au Point, sur les ondes de Radio-Canada, a ravivé le débat. La famille dont il était question n'était prête à aucun compromis pour se trouver un logis, attendant l'appartement qui lui tomberait du ciel dans le petit coin de quartier qu'elle ne voulait pas quitter.
Pierre Lagrenade, organisateur communautaire au CLSC de Châteauguay, fulminait quand il a vu le reportage. «Des gens désorganisés à ce point-là, oui ça existe, mais ce n'est pas la majorité! Et même ceux qui sont hyper-désorganisés, qui prennent des décisions inexplicables aux yeux des autres, arrivent à résoudre leurs problèmes avec un support adéquat.»
Lui-même est fortement impliqué depuis des années dans les groupes de logement communautaire de Châteauguay. Il siège, aux côtés de locataires, au conseil d'administration des habitations Aux Baux Soleils, un OSBL (organisme sans but lucratif) de 46 logements qui regroupe des familles à faibles et moyens revenus. Une façon de faire innovatrice et souvent citée en exemple dans le milieu du logement public.
«Nous-mêmes, on a fait des expulsions de locataires, reconnaît M. Lagrenade. Des gens à qui on offrait du support, à qui on a donné toutes les chances, et qu'on a malgré tout dû amener à la Régie du logement. Mais c'est arrivé trois ou quatre fois en dix ans. C'est peu sur la centaine de ménages qui sont passés depuis le début!
«Alors oui, il y a des gens qui ont besoin d'une catastrophe pour se réveiller ou qui sont spécialisés dans l'exploitation de situations de crise. Mais on trouve des gens comme ça partout! Ce qui m'inquiète, c'est qu'on est en train de laisser croire que les gens hébergés sont de gros bébés gâtés. Mais ce n'est pas vrai: objectivement, il y a un problème de logements.»
D'accord, mais il y a des gens — tous les organismes en connaissent — qui ont le don de se mettre les pieds dans les plats et qui passent leur temps à réclamer de l'aide. Vrai, dit M. Lagrenade, qui ajoute: «Passer d'un état de victime à un état de responsabilité, c'est une câline de job!!!» Ça ne vient que par petits pas, à petits gestes.
À la soupe populaire de Châteauguay, par exemple, il n'y a pas de lave-vaisselle: les gens la lavent eux-mêmes. «Il faut mobiliser la personne, qu'elle ne soit pas seulement consommatrice de services. C'est long, ça ne marche pas à tout coup, mais plus souvent qu'on pense», note-t-il.
En fait, souligne Pierre Goyer, coordonnateur du Réseau québécois des OSBL d'habitation — où l'on mise sur le support communautaire —, «la crise du 1er juillet a agi comme un révélateur de la diversité des problèmes reliés au logement. Il y a des gens qui ont strictement des problèmes d'argent; d'autres qui sont des cas purs d'exclusion sociale. Une mère haïtienne avec deux enfants qui se fait refuser un logement a de fortes chances de vivre un problème de discrimination!
«Et il y a les cas où une espèce d'autonomie citoyenne fait défaut, ce qui s'ajoute au problème économique. Pour ces gens, avoir un supplément au loyer ne suffit pas: il leur faut du soutien. Combien sont-ils? On ne le sait pas. Mais dresser ce portrait permettrait d'avoir une analyse plus fine des solutions à apporter.»
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