Le drame de Vilnius - Pourquoi un artiste sensible bascule-t-il dans un cauchemar?
Jean Dominique Leccia - Psychiatre et professeur adjoint de psychiatrie à l'université McGill
20 mars 2004
La mort violente de Marie Trintignant et la descente aux enfers de Bertrand Cantat ont suscité tout un émoi et un grand malaise. Comment un artiste affichant des positions antitotalitaires et s'engageant contre toute forme d'exclusion peut-il se retrouver incarcéré sous une présomption de meurtre? Isabelle Monnin, du Nouvel Observateur, note avec justesse que «la contradiction est insupportable entre ce qu'il incarnait et ce qu'il a fait. On se demande si l'on s'est trompé sur le personnage».
C'est précisément ce contraste entre l'acte et l'individu ainsi que la confusion entre la personne et son image qui m'ont interpellé. Comme psychiatre, j'ai souhaité apporter des éléments de compréhension allant au-delà des explications qui semblent s'imposer jusqu'ici: violence conjugale, jalousie maladive, drogue, alcool... Tous ces éléments — repris au procès — ne sont certes pas à exclure, mais ils ne peuvent pas à eux seuls rendre compte de la déroute de la star.
Ce qui retient plus précisément mon attention, c'est le contexte environnemental particulier dans lequel s'est déroulé le huis clos fatal: Bertrand Cantat est à Vilnius, où il a rejoint sa nouvelle amie, Marie Trintignant, qui, elle, tourne une série télévisée. Cette ville de Lituanie, dans laquelle le chanteur se sent déplacé, sert de décor à l'actrice. Entourée des membres de sa famille, qui composent en partie l'équipe de tournage, elle y oeuvre à titre professionnel, bien ancrée dans son milieu et solidement enracinée dans le monde de l'image, où le chanteur peut faire figure de nouveau venu. Il se retrouve ainsi déstabilisé, à la fois dans son environnement géographique et dans son panthéon imaginaire.
À Vilnius, tous les signaux spatiaux sont au rouge pour l'artiste. Il se retrouve dans un no man's land, sans filet. Cette fois, sa chambre d'hôtel n'est pas celle d'un chanteur en tournée, reconnu et rassuré par ses fans. Il est de l'autre côté du miroir, à attendre fébrilement les disponibilités d'une actrice en tournage. Son étoile ne peut que pâlir à l'ombre de cette famille-culte du septième art, qui demeure l'aristocratie de l'image.
En déplacement amoureux incertain, cantonné dans une roulotte d'artiste ou une chambre d'hôtel, médiatiquement déstabilisé, au milieu d'un univers géographique insolite, il va se perdre. En situation de stress, séparation, éloignement de ses enfants — notamment le dernier —, ses repères se dérobent et, dans cette étrangeté à la Munch, il est incapable de regagner les rivages d'une existence unidimensionnelle.
Asservissement à l'image
Bertrand Cantat n'est pas la seule star à avoir éprouvé de manière diverse des difficultés à reprendre pied dans une réalité où l'image, ordinairement protectrice, devient soudain sournoisement dangereuse. Les incidents ou accidents qui accompagnent occasionnellement les stars en déplacement témoignent de cette présence insistante de l'image dans leur existence, avec l'éventualité permanente d'une confusion des registres. Pour le chanteur, elle préside à la violence de l'acte, s'impose ensuite au détriment d'une réalité en souffrance et va se perpétuer jusqu'à l'aube, dans son ultime tentative suicidaire.
Cette confusion n'est pas propre aux stars, du spectacle, de la politique, des médias ou du sport. Nous la rencontrons aussi professionnellement, chez des personnes en état de crise personnelle, territorialement fragilisées, dont l'image, dernier espace de recours, est altérée. Toujours la même logique, la même dualité, avec, d'un côté, l'impression de ne plus se reconnaître, de ne plus pouvoir se voir, et, de l'autre, la sensation de ne plus être reconnu, voire d'être rejeté.
Fragilisation des identités spatiales
Cette instabilité, cette disjonction spatiale, nous en mesurons les effets sur les lignes de front psychiatriques avec l'arrivée de patients nous introduisant à de nouvelles formes de symptômes articulées autour de déterminants spatiaux. La fragilisation des identités spatiales, tant physiques que médiatiques, associée aux dissolutions des frontières entre la réalité et l'image, engendre des déséquilibres mentaux qui, de manière inédite, engagent en première ligne le corps avec ses mémoires propres.
Si le drame de Vilnius a provoqué un tel écho, c'est parce qu'il s'inscrit dans une modernité occidentale où le désir de reconnaissance est totalement asservi à l'image. L'imaginaire contemporain se confond avec les univers médiatique. Identification, rôle modèle, starmania parfois dangereuse, cet espace rédempteur — pensons à l'effervescence de la télé-réalité — n'est pourtant pas l'éden retrouvé. Il suscite clairement ses propres manifestations pathologiques: blues postélimination d'une émission de télé-réalité, dérives des délaissés du showbiz, incapacité à conjuguer son existence réelle et sa propre fiction. Le spectre clinique est large et s'étend jusqu'aux véritables chaos spatiaux individuels, où image et réalité se confondent, le plus souvent violemment. Voilà autant de nouvelles figures d'une pathologie encore largement méconnue, donc difficilement prévisibles. «Folie» a été le premier balbutiement du chanteur, conduit des services psychiatrique à la prison.
Au moment où les lieux deviennent problématiques, les déplacements dangereux et les frontières labiles, les médias sont devenus un nouveau terrain d'entente, un double protecteur. En situation difficile, l'altération de l'image, notre moderne miroir, précipite souvent tragiquement les déroutes narcissiques, collectives ou individuelles. La psychiatrie, habituée à des folies plus structurelles, se voit contrainte aujourd'hui à une approche géomentale de manifestations psychiques fugitives qui opèrent au rythme de l'image, selon des modèles qui nous sont encore largement inconnus. La psychiatrie a oublié le corps; il revient sans avoir été pensé.
Même si la neutralité nécessaire à cette nouvelle lecture des événements peut sembler orientée, elle demeure néanmoins indispensable pour que s'exerce notre devoir de compréhension. Au-delà des gestes dont il appartient à la justice de déterminer la responsabilité et la sanction, notre attention s'est portée sur cette force de rupture qui, soudain, a fait totalement basculer cet artiste dit sensible dans un cauchemar fatal.
C'est précisément ce contraste entre l'acte et l'individu ainsi que la confusion entre la personne et son image qui m'ont interpellé. Comme psychiatre, j'ai souhaité apporter des éléments de compréhension allant au-delà des explications qui semblent s'imposer jusqu'ici: violence conjugale, jalousie maladive, drogue, alcool... Tous ces éléments — repris au procès — ne sont certes pas à exclure, mais ils ne peuvent pas à eux seuls rendre compte de la déroute de la star.
Ce qui retient plus précisément mon attention, c'est le contexte environnemental particulier dans lequel s'est déroulé le huis clos fatal: Bertrand Cantat est à Vilnius, où il a rejoint sa nouvelle amie, Marie Trintignant, qui, elle, tourne une série télévisée. Cette ville de Lituanie, dans laquelle le chanteur se sent déplacé, sert de décor à l'actrice. Entourée des membres de sa famille, qui composent en partie l'équipe de tournage, elle y oeuvre à titre professionnel, bien ancrée dans son milieu et solidement enracinée dans le monde de l'image, où le chanteur peut faire figure de nouveau venu. Il se retrouve ainsi déstabilisé, à la fois dans son environnement géographique et dans son panthéon imaginaire.
À Vilnius, tous les signaux spatiaux sont au rouge pour l'artiste. Il se retrouve dans un no man's land, sans filet. Cette fois, sa chambre d'hôtel n'est pas celle d'un chanteur en tournée, reconnu et rassuré par ses fans. Il est de l'autre côté du miroir, à attendre fébrilement les disponibilités d'une actrice en tournage. Son étoile ne peut que pâlir à l'ombre de cette famille-culte du septième art, qui demeure l'aristocratie de l'image.
En déplacement amoureux incertain, cantonné dans une roulotte d'artiste ou une chambre d'hôtel, médiatiquement déstabilisé, au milieu d'un univers géographique insolite, il va se perdre. En situation de stress, séparation, éloignement de ses enfants — notamment le dernier —, ses repères se dérobent et, dans cette étrangeté à la Munch, il est incapable de regagner les rivages d'une existence unidimensionnelle.
Asservissement à l'image
Bertrand Cantat n'est pas la seule star à avoir éprouvé de manière diverse des difficultés à reprendre pied dans une réalité où l'image, ordinairement protectrice, devient soudain sournoisement dangereuse. Les incidents ou accidents qui accompagnent occasionnellement les stars en déplacement témoignent de cette présence insistante de l'image dans leur existence, avec l'éventualité permanente d'une confusion des registres. Pour le chanteur, elle préside à la violence de l'acte, s'impose ensuite au détriment d'une réalité en souffrance et va se perpétuer jusqu'à l'aube, dans son ultime tentative suicidaire.
Cette confusion n'est pas propre aux stars, du spectacle, de la politique, des médias ou du sport. Nous la rencontrons aussi professionnellement, chez des personnes en état de crise personnelle, territorialement fragilisées, dont l'image, dernier espace de recours, est altérée. Toujours la même logique, la même dualité, avec, d'un côté, l'impression de ne plus se reconnaître, de ne plus pouvoir se voir, et, de l'autre, la sensation de ne plus être reconnu, voire d'être rejeté.
Fragilisation des identités spatiales
Cette instabilité, cette disjonction spatiale, nous en mesurons les effets sur les lignes de front psychiatriques avec l'arrivée de patients nous introduisant à de nouvelles formes de symptômes articulées autour de déterminants spatiaux. La fragilisation des identités spatiales, tant physiques que médiatiques, associée aux dissolutions des frontières entre la réalité et l'image, engendre des déséquilibres mentaux qui, de manière inédite, engagent en première ligne le corps avec ses mémoires propres.
Si le drame de Vilnius a provoqué un tel écho, c'est parce qu'il s'inscrit dans une modernité occidentale où le désir de reconnaissance est totalement asservi à l'image. L'imaginaire contemporain se confond avec les univers médiatique. Identification, rôle modèle, starmania parfois dangereuse, cet espace rédempteur — pensons à l'effervescence de la télé-réalité — n'est pourtant pas l'éden retrouvé. Il suscite clairement ses propres manifestations pathologiques: blues postélimination d'une émission de télé-réalité, dérives des délaissés du showbiz, incapacité à conjuguer son existence réelle et sa propre fiction. Le spectre clinique est large et s'étend jusqu'aux véritables chaos spatiaux individuels, où image et réalité se confondent, le plus souvent violemment. Voilà autant de nouvelles figures d'une pathologie encore largement méconnue, donc difficilement prévisibles. «Folie» a été le premier balbutiement du chanteur, conduit des services psychiatrique à la prison.
Au moment où les lieux deviennent problématiques, les déplacements dangereux et les frontières labiles, les médias sont devenus un nouveau terrain d'entente, un double protecteur. En situation difficile, l'altération de l'image, notre moderne miroir, précipite souvent tragiquement les déroutes narcissiques, collectives ou individuelles. La psychiatrie, habituée à des folies plus structurelles, se voit contrainte aujourd'hui à une approche géomentale de manifestations psychiques fugitives qui opèrent au rythme de l'image, selon des modèles qui nous sont encore largement inconnus. La psychiatrie a oublié le corps; il revient sans avoir été pensé.
Même si la neutralité nécessaire à cette nouvelle lecture des événements peut sembler orientée, elle demeure néanmoins indispensable pour que s'exerce notre devoir de compréhension. Au-delà des gestes dont il appartient à la justice de déterminer la responsabilité et la sanction, notre attention s'est portée sur cette force de rupture qui, soudain, a fait totalement basculer cet artiste dit sensible dans un cauchemar fatal.
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