Le monde sans Saddam
Photo : Agence Reuters
«La force brute employée par les Américains a ouvert une boîte de Pandore qui a libéré les pires démons»
Un an jour pour jour après le déclenchement de la «guerre préventive» contre l'Irak, un attentat terroriste continue d'en chasser un autre. Tout le contraire de ce qu'avait laissé miroiter aux opinions publiques le président George W. Bush. Un an plus tard et un Saddam Hussein en moins, les troupes américaines s'enlisent en Irak, aucune arme de destruction massive n'a été découverte et les promesses de démocratie, censée faire tache d'huile dans tout le Proche-Orient, peinent à se concrétiser à Bagdad, grevées par les tensions ethniques.
En lieu et place, à ce jour, 550 soldats américains et des milliers d'Irakiens ont été tués, des radicaux islamistes ont cherché à se mêler des élections espagnoles de dimanche dernier par attentat interposé pendant que ses «mensonges» sur la présence d'ADM n'arrêtent pas de hanter M. Bush. Une tuile est encore tombée hier sur la tête du président alors que la Pologne, très fidèle alliée des États-Unis, a déclaré avoir été «leurrée» par le recours à la «menace imminente» des armes irakiennes évoquée par la Maison-Blanche pour partir en guerre.
«La force brute employée par les Américains a ouvert une boîte de Pandore qui a libéré les pires démons», affirme le spécialiste Errol Mendes, qui regrette peut-être moins que la guerre ait été menée que le fait qu'elle se soit produite sans la collaboration des Nations unies. «Les faucons de l'administration Bush ont cru que la puissance suffirait à régler tous les problèmes, au mépris des principes du droit international. On se rend compte, un an plus tard, que l'erreur a été totale», dit ce professeur de droit international à l'Université d'Ottawa.
Quel sens tirer d'une guerre qui ne semble en avoir aucun, sauf pour donner l'impression que le recours à la terreur a pris une incroyable expansion depuis un an? Les experts affichent généralement beaucoup de pessimisme pour la suite des choses. Mais pas tous. Sami Aoun, historien et politologue à l'Université de Sherbrooke, est de ceux, oiseaux rares, à penser que la situation actuelle ouvre d'authentiques perspectives démocratiques, en Irak comme au Proche-Orient. Bref, que les événements sont en train de justifier a posteriori la guerre américaine, malgré les manipulations qui l'ont lancée et le fait que l'ONU ait été mise de côté. «Le fait est que cette dictature n'aurait jamais pu être renversée sans intervention étrangère. Et des sondages ont été menés qui montrent que les Irakiens dans leur ensemble, et malgré tous les écueils, sont plus à l'aise depuis la fin de la dictature.» Vu d'ici, on a tendance à oublier, souligne-t-il, que les Irakiens ont été délivrés d'une dictature d'une brutalité indicible.
D'où un dilemme à peine avouable dans le monde arabe. «Il y a un vrai paradoxe entre l'évident projet hégémonique américain dans la région, qui est pétrolier, et l'occasion qui se présente aux Arabes de faire des progrès démocratiques.» Malaise d'autant plus grand que cette conjoncture favorable est donnée par les néoconservateurs qui entourent M. Bush, ces «nouveaux révolutionnaires de droite». «C'est pourquoi les libéraux arabes sont embarrassés. Je le lis chaque jour. Embarrassés à l'idée de jouer le jeu des Américains.»
Son de cloche similaire de la part du journaliste libanais Fadi Hammoud, qui n'en pense pas moins que l'évolution des choses en Irak pourrait déboucher sur une guerre civile entre chiites et sunnites, susceptible de déstabiliser l'ensemble de la région. «Il y a une crainte mêlée d'un espoir dans des pays comme la Syrie, l'Égypte, l'Arabie Saoudite. Crainte face aux visées américaines de recolonisation du Proche-Orient, auquel il n'est évidemment pas question de s'associer, y compris, par exemple, parmi des leaders de l'opposition en Syrie qui ont passé 15 ou 20 ans en prison pour leur opposition politique; mais espoir que la situation actuelle oblige les régimes à s'ouvrir et à se démocratiser.»
Reste que dans l'immédiat, dit ce journaliste qui a travaillé à Beyrouth pendant 22 ans avant de s'installer à Montréal l'année dernière, les régimes se durcissent et renforcent leur credo nationaliste. «C'est le cas notamment d'Hosni Moubarak, qui gagne en popularité à prendre position contre les influences américaine et israélienne.»
Changement radical?
Parallèlement, M. Hammoud relève un «changement radical» dans les opinions publiques arabes face au terrorisme pratiqué par al-Qaïda. La complaisance a cédé le pas à une répulsion partagée avec l'Occident dans la foulée des attentats commis l'année dernière à Riyad, qui avaient fait des victimes arabes, des attaques à Bagdad, qui tuent par dizaines des civils irakiens, et des attentats de Madrid la semaine dernière. «L'illusion selon laquelle le terrorisme était cantonné au conflit avec les États-Unis et Israël sur la question palestinienne a éclaté. Sauf pour la résistance palestinienne, jugée légitime, il y a conscience que le terrorisme est devenu une menace pour les sociétés arabes elles-mêmes.»
Aussi semble-t-il y avoir conjonction au moins partielle entre M. Bush et le monde arabe dans la guerre américaine contre le terrorisme. «Les opérations terroristes vont continuer, affirme M. Hammoud, car la nébuleuse se développe en se décentralisant. L'un des aspects négatifs essentiels de la guerre d'Irak, c'est qu'elle facilite le recrutement des opposants au colonialisme américain pur et dur qui se met en place dans le monde arabe. Mais il y a un aspect qui est plus important et plus intéressant et que je relève dans les journaux, dans les oppositions et dans les opinions publiques, à savoir que le discours terroriste et ceux qui le soutiennent sont de plus en plus isolés, rejetés.»
M. Aoun le constate aussi: «Le progressiste arabe n'est plus prêt à appuyer un Ben Laden simplement parce qu'il résiste à l'Amérique. C'est un subterfuge qui ne passe plus, y compris dans la rue arabe, où le discours intégriste perd des plumes.»
Rachad Antonius, sociologue à l'UQAM, n'en est pas si sûr. «Les voix discordantes qui réclament la démocratie et qui sont très conscientes des dangers de l'intégrisme, elles sont là depuis 30 ans. Et on continue de les mettre en prison.»
Démocratie vassale
La guerre d'Irak a un an et, dans l'intervalle, Saddam Hussein a été capturé, mais rien n'est encore achevé. D'abord à l'international où, croit M. Aoun, «nous allons vivre avec le terrorisme pour les 20 prochaines années, au moins». Ensuite à l'interne, où les Américains appliquent, dans le climat ambiant d'insécurité économique et sociale, une stratégie qui a récemment donné lieu à l'adoption d'une constitution provisoire et qui doit rendre aux nouvelles élites irakiennes la souveraineté du pays le 30 juin.
«L'Irak était une bouilloire-pression dont Saddam Hussein était le couvercle. On a fait sauter le couvercle», dit M. Antonius, selon qui toute la difficulté pour les Américains est de jongler avec la contradiction suivante: «Mettre sur pied à l'interne un système qui soit démocratique mais qui, à l'externe, soit leur vassal.»
Et maintenant, quoi? L'optimiste Sami Aoun voit dans la Constitution provisoire adoptée il y a quelques semaines le début d'une démocratie consensuelle en Irak. Oui, l'octroi de droits de veto pour chacune des communautés kurde, sunnite et chiite pourrait paralyser le système politique, mais M. Aoun préfère y voir le signe que «les Irakiens ont compris qu'il n'y a aucune majorité, ethnique ou autre, qui pourra s'imposer sur tout le pays».
M. Mendes craint tout le contraire, doutant que la majorité chiite ne veuille pas faire jouer son poids démographique: «L'apparence actuelle de consensus risque de ne pas durer. J'ai bien peur que certains acteurs ne prennent pour l'instant leur mal en patience. Les choses pourraient éclater après le 30 juin.» Auquel cas, dit-il, il faudra peut-être accepter d'envisager «une espèce de solution balkanique où il existe en théorie un seul pays mais en pratique plusieurs». M. Hammoud n'est pas moins sévère: «En institutionnalisant le communautarisme, cette constitution va perpétuer les conflits et accroître les tensions, ce qui est de l'intérêt des Américains qui, ne se retirant qu'en apparence, pourront jouer les uns contre les autres.»
En lieu et place, à ce jour, 550 soldats américains et des milliers d'Irakiens ont été tués, des radicaux islamistes ont cherché à se mêler des élections espagnoles de dimanche dernier par attentat interposé pendant que ses «mensonges» sur la présence d'ADM n'arrêtent pas de hanter M. Bush. Une tuile est encore tombée hier sur la tête du président alors que la Pologne, très fidèle alliée des États-Unis, a déclaré avoir été «leurrée» par le recours à la «menace imminente» des armes irakiennes évoquée par la Maison-Blanche pour partir en guerre.
«La force brute employée par les Américains a ouvert une boîte de Pandore qui a libéré les pires démons», affirme le spécialiste Errol Mendes, qui regrette peut-être moins que la guerre ait été menée que le fait qu'elle se soit produite sans la collaboration des Nations unies. «Les faucons de l'administration Bush ont cru que la puissance suffirait à régler tous les problèmes, au mépris des principes du droit international. On se rend compte, un an plus tard, que l'erreur a été totale», dit ce professeur de droit international à l'Université d'Ottawa.
Quel sens tirer d'une guerre qui ne semble en avoir aucun, sauf pour donner l'impression que le recours à la terreur a pris une incroyable expansion depuis un an? Les experts affichent généralement beaucoup de pessimisme pour la suite des choses. Mais pas tous. Sami Aoun, historien et politologue à l'Université de Sherbrooke, est de ceux, oiseaux rares, à penser que la situation actuelle ouvre d'authentiques perspectives démocratiques, en Irak comme au Proche-Orient. Bref, que les événements sont en train de justifier a posteriori la guerre américaine, malgré les manipulations qui l'ont lancée et le fait que l'ONU ait été mise de côté. «Le fait est que cette dictature n'aurait jamais pu être renversée sans intervention étrangère. Et des sondages ont été menés qui montrent que les Irakiens dans leur ensemble, et malgré tous les écueils, sont plus à l'aise depuis la fin de la dictature.» Vu d'ici, on a tendance à oublier, souligne-t-il, que les Irakiens ont été délivrés d'une dictature d'une brutalité indicible.
D'où un dilemme à peine avouable dans le monde arabe. «Il y a un vrai paradoxe entre l'évident projet hégémonique américain dans la région, qui est pétrolier, et l'occasion qui se présente aux Arabes de faire des progrès démocratiques.» Malaise d'autant plus grand que cette conjoncture favorable est donnée par les néoconservateurs qui entourent M. Bush, ces «nouveaux révolutionnaires de droite». «C'est pourquoi les libéraux arabes sont embarrassés. Je le lis chaque jour. Embarrassés à l'idée de jouer le jeu des Américains.»
Son de cloche similaire de la part du journaliste libanais Fadi Hammoud, qui n'en pense pas moins que l'évolution des choses en Irak pourrait déboucher sur une guerre civile entre chiites et sunnites, susceptible de déstabiliser l'ensemble de la région. «Il y a une crainte mêlée d'un espoir dans des pays comme la Syrie, l'Égypte, l'Arabie Saoudite. Crainte face aux visées américaines de recolonisation du Proche-Orient, auquel il n'est évidemment pas question de s'associer, y compris, par exemple, parmi des leaders de l'opposition en Syrie qui ont passé 15 ou 20 ans en prison pour leur opposition politique; mais espoir que la situation actuelle oblige les régimes à s'ouvrir et à se démocratiser.»
Reste que dans l'immédiat, dit ce journaliste qui a travaillé à Beyrouth pendant 22 ans avant de s'installer à Montréal l'année dernière, les régimes se durcissent et renforcent leur credo nationaliste. «C'est le cas notamment d'Hosni Moubarak, qui gagne en popularité à prendre position contre les influences américaine et israélienne.»
Changement radical?
Parallèlement, M. Hammoud relève un «changement radical» dans les opinions publiques arabes face au terrorisme pratiqué par al-Qaïda. La complaisance a cédé le pas à une répulsion partagée avec l'Occident dans la foulée des attentats commis l'année dernière à Riyad, qui avaient fait des victimes arabes, des attaques à Bagdad, qui tuent par dizaines des civils irakiens, et des attentats de Madrid la semaine dernière. «L'illusion selon laquelle le terrorisme était cantonné au conflit avec les États-Unis et Israël sur la question palestinienne a éclaté. Sauf pour la résistance palestinienne, jugée légitime, il y a conscience que le terrorisme est devenu une menace pour les sociétés arabes elles-mêmes.»
Aussi semble-t-il y avoir conjonction au moins partielle entre M. Bush et le monde arabe dans la guerre américaine contre le terrorisme. «Les opérations terroristes vont continuer, affirme M. Hammoud, car la nébuleuse se développe en se décentralisant. L'un des aspects négatifs essentiels de la guerre d'Irak, c'est qu'elle facilite le recrutement des opposants au colonialisme américain pur et dur qui se met en place dans le monde arabe. Mais il y a un aspect qui est plus important et plus intéressant et que je relève dans les journaux, dans les oppositions et dans les opinions publiques, à savoir que le discours terroriste et ceux qui le soutiennent sont de plus en plus isolés, rejetés.»
M. Aoun le constate aussi: «Le progressiste arabe n'est plus prêt à appuyer un Ben Laden simplement parce qu'il résiste à l'Amérique. C'est un subterfuge qui ne passe plus, y compris dans la rue arabe, où le discours intégriste perd des plumes.»
Rachad Antonius, sociologue à l'UQAM, n'en est pas si sûr. «Les voix discordantes qui réclament la démocratie et qui sont très conscientes des dangers de l'intégrisme, elles sont là depuis 30 ans. Et on continue de les mettre en prison.»
Démocratie vassale
La guerre d'Irak a un an et, dans l'intervalle, Saddam Hussein a été capturé, mais rien n'est encore achevé. D'abord à l'international où, croit M. Aoun, «nous allons vivre avec le terrorisme pour les 20 prochaines années, au moins». Ensuite à l'interne, où les Américains appliquent, dans le climat ambiant d'insécurité économique et sociale, une stratégie qui a récemment donné lieu à l'adoption d'une constitution provisoire et qui doit rendre aux nouvelles élites irakiennes la souveraineté du pays le 30 juin.
«L'Irak était une bouilloire-pression dont Saddam Hussein était le couvercle. On a fait sauter le couvercle», dit M. Antonius, selon qui toute la difficulté pour les Américains est de jongler avec la contradiction suivante: «Mettre sur pied à l'interne un système qui soit démocratique mais qui, à l'externe, soit leur vassal.»
Et maintenant, quoi? L'optimiste Sami Aoun voit dans la Constitution provisoire adoptée il y a quelques semaines le début d'une démocratie consensuelle en Irak. Oui, l'octroi de droits de veto pour chacune des communautés kurde, sunnite et chiite pourrait paralyser le système politique, mais M. Aoun préfère y voir le signe que «les Irakiens ont compris qu'il n'y a aucune majorité, ethnique ou autre, qui pourra s'imposer sur tout le pays».
M. Mendes craint tout le contraire, doutant que la majorité chiite ne veuille pas faire jouer son poids démographique: «L'apparence actuelle de consensus risque de ne pas durer. J'ai bien peur que certains acteurs ne prennent pour l'instant leur mal en patience. Les choses pourraient éclater après le 30 juin.» Auquel cas, dit-il, il faudra peut-être accepter d'envisager «une espèce de solution balkanique où il existe en théorie un seul pays mais en pratique plusieurs». M. Hammoud n'est pas moins sévère: «En institutionnalisant le communautarisme, cette constitution va perpétuer les conflits et accroître les tensions, ce qui est de l'intérêt des Américains qui, ne se retirant qu'en apparence, pourront jouer les uns contre les autres.»
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