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Bilan d'une invasion un an plus tard - Bush et Blair ont provoqué une crise sans précédent

Aller en Irak avant de stabiliser l'Afghanistan était une erreur fondamentale

Houchang Hassan-Yari - Spécialiste du Moyen-Orient, Collège militaire royal du Canada, Kingston  19 mars 2004 
L'invasion de l'Irak a finalement eu lieu conformément aux souhaits des néoconservateurs américains. Le résultat est plutôt mitigé et la controverse continue de hanter les libérateurs de Bagdad, George Bush et Tony Blair.

Partenaires plutôt inconfortables, Bush et Blair ont conduit la communauté internationale dans une crise sans précédent. La déchirure euroatlantique, la division profonde au sein de l'OTAN et du Conseil de sécurité de l'ONU ainsi que les énormes manifestations antiguerre dans plusieurs pays ont été les effets les plus spectaculaires de l'aventure anglo-saxonne. La détermination du duo Bush-Blair d'aller en guerre contre le régime baasiste plonge le monde dans une incertitude profonde avec des conséquences difficiles à calculer un an plus tard.

Mais pourquoi l'urgence de cette guerre et son inévitabilité? Quel est l'état de l'Irak et du Moyen-Orient un an après?

La guerre était inévitable, et les États-Unis ont tout fait pour qu'elle ait lieu. Washington cherchait à réaliser trois objectifs principaux à travers l'invasion d'Irak.

D'abord, le gouvernement américain souhaitait l'établissement d'un nouvel ordre régional, projet inachevé de George Bush père. La réalisation de ce plan est la suite logique de la consolidation de l'hégémonie de la seule puissance militaire universelle, sans rival sérieux depuis la disparition de l'empire soviétique.

L'Irak se trouve au coeur de la région la plus sensible du monde. En dominant l'Irak, les États-Unis complètent l'encerclement de l'Iran et endiguent la «menace» verte, couleur de l'islam. Une telle présence libérerait les États-Unis de leur dépendance au territoire saoudien, qui abritait une force américaine depuis la guerre du Koweït, en 1991. Elle mettrait également fin aux reproches islamistes à l'endroit du gouvernement de Riyad, qui avait autorisé le stationnement de la force américaine. L'accès aux territoires turc, jordanien et surtout syrien se réaliserait grâce à la domination de l'Irak.

Les États-Unis sont maintenant en mesure d'exercer de plus grandes pressions sur le régime islamique iranien pour que celui-ci change de comportement. Le contentieux américain tourne autour de trois questions: les armes de destruction massive, le terrorisme et le processus de paix israélo-arabe. La dénonciation du non-respect des droits humains par les conservateurs installés à Téhéran est plutôt une manoeuvre de diversion. Washington ne cache pas son désir de changer certains régimes encombrants au Moyen-Orient; celui de l'Iran est un excellent candidat!

Le deuxième objectif de Washington porte sur la question du pétrole. Le régime baasiste était une source de tension en maintenant une attitude belliqueuse face aux voisins de l'Irak. Huit ans de guerre avec l'Iran (1980-88) seront suivis par l'invasion du Koweït en août 1990, la guerre de 1991 et sa poursuite jusqu'à l'invasion de 2003. Cet état de tension était une source permanente d'instabilité du marché de pétrole.

L'Irak possède aussi la deuxième réserve de pétrole en importance au sein de l'Organisation des pays exportateurs du pétrole (OPEP). Influencer le nouvel Irak constitue une pression sur le marché, le prix et le volume de pétrole à exporter. Reste à voir quand la capacité de production irakienne atteindra un niveau respectable, capable d'influencer le prix du brut. Les compagnies américaines sont les vraies gagnantes dans ce jeu pétrolier.

Troisième objectif américain: le conflit israélo-arabe. La destruction de la nuisance irakienne par l'invasion de 2003 a éliminé un prétendant à la défense des droits des Palestiniens. La récompense que Saddam Hussein s'était montré prêt à verser aux familles des suicidaires palestiniens de l'intifada d'al-Aqsa avait provoqué la colère américaine et israélienne.

L'arrivée des États-Unis et l'installation d'un régime proaméricain à Bagdad mettrait la Syrie, le seul pays arabe relativement puissant qui soit toujours en état de guerre avec Israël, dans une position très inconfortable, entre l'Irak et l'État hébreu. Les pressions américaines et israéliennes sur la Syrie vont de l'accusation d'abriter les «terroristes» palestiniens à la menace d'attaques militaires en passant par des sanctions économiques et politiques. La tactique israélo-américaine consistant à signer des accords de paix séparés avec les voisins d'Israël, contrairement aux termes des résolutions nos 242 et 338 du Conseil de sécurité et à la volonté de la Ligue des États arabes, a porté fruits. L'Égypte et la Jordanie ont signé des accords séparés avec Israël, les Palestiniens tentent leur chance depuis 1993 et, isolée, la Syrie cherche à récupérer la partie occupée de son territoire.

L'affrontement sanglant entre Israël et les Palestiniens se poursuit dans l'indifférence quasi totale des Arabes, préoccupés par leurs problèmes internes et par la question irakienne. Le désarmement de la Libye, un effet secondaire de la chute de Saddam Hussein, et l'approfondissement des divisions dans le monde arabe ne peuvent qu'alléger la menace — molle — qui a été entretenue, tant bien que mal, à l'endroit d'Israël.

L'Irak

Le régime de Saddam Hussein était cruel et dictatorial. Ses excès, cependant, prenaient comme cible première le peuple irakien, en particulier depuis la fin de la guerre du Koweït. Il n'avait aucune affinité idéologique ou politique avec les organisations islamistes en général et al-Qaïda en particulier. Exerçant le terrorisme d'État contre sa propre population, la répression saddamiste ne laissait aucun espace de manoeuvre pour des actes terroristes qui échapperaient à son contrôle.

Le démantèlement de l'appareil répressif de Saddam Hussein a créé un environnement particulièrement propice pour divers groupes violents, qui ont pu surgir comme des champignons dans le bourbier irakien. Le nouvel Irak est devenu le nid de centaines d'opposants antiaméricains, terroristes pour les uns, résistants pour les autres. Le nombre d'attaques meurtrières contre les forces de la coalition, contre des policiers irakiens, des lieux saints et des mosquées illustre l'incapacité des forces d'occupation à maintenir la sécurité en Irak.

Les erreurs majeures des Américains au lendemain de la chute de Bagdad ont contribué à plonger l'Irak dans l'insécurité quasi totale. Le démantèlement des forces armées, des services de renseignement et de la police de l'Irak a été une erreur stratégique. En faisant cela, les Américains ont instantanément créé des millions de mécontents. En laissant se poursuivre le pillage des ministères, des banques, des hôpitaux, des universités et d'autres institutions vitales pour le fonctionnement normal de l'Irak post-Saddam Hussein, les Américains se sont tiré dans le pied. Ils ont permis que germent la violence, l'anarchie et l'insécurité qui ravagent la société irakienne.

Effets salutaires

L'invasion a également eu des retombées positives. La fin de la dictature sanguinaire, la création d'un certain espace d'expression libre, le «printemps de Bagdad», la reconnaissance écrite des droits des Kurdes et d'autres minorités, de ceux des femmes et de la majorité ne peuvent que contribuer à l'épanouissement du peuple irakien meurtri.

Le changement de régime à Bagdad a aussi des effets secondaires salutaires dans certains coins du Moyen-Orient. Les gouvernements conservateurs dans la région sont ainsi forcés d'introduire des changements modestes dans leurs façons de traiter les peuples. Même si les interventions passées et actuelles des États-Unis dans les régions du Tiers-Monde démontrent leur irrespect pour les valeurs démocratiques et leur soutien aux dictatures, le contexte mondial de l'après-11 septembre 2001 et la rhétorique de démocratisation obligent les régimes corrompus du Moyen-Orient à réagir.

Cependant, la continuation de l'occupation des territoires arabes par Israël et le traitement infligé au peuple palestinien diminuent grandement la portée du discours réconciliant de Washington. La résolution du conflit israélo-palestinien (israélo-arabe par extension) bouleverserait les données régionales et l'image américaine dans le monde arabo-musulman. Le peuple israélien sera l'autre gagnant d'un tel développement.

Les États-Unis ont tout intérêt à freiner l'ardeur des néoconservateurs au pouvoir à Washington et à ne pas poursuivre une politique de changement de régime au Moyen-Orient. Aller en Irak avant de stabiliser l'Afghanistan était une erreur fondamentale. Mais il semble que les administrations américaines n'apprennent pas des leçons des conflits qu'elles ont déclenchés par le passé. Ce qui importe n'est pas de multiplier les interventions militaires; le plus important, c'est leur résultat.
 
 
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