La nuit du vide lors du début de la guerre en Irak - L'obsession des médias de faire l'événement
Aimé-Jules Bizimana - Étudiant au doctorat sur les médias et la guerre, Université du Québec à Montréal
19 mars 2004
Dans les salles de rédaction du monde entier, la fébrilité était au rendez-vous le mercredi 19 mars 2003 alors que les États-Unis bombardaient l'Irak. Les médias attendaient avec beaucoup de nervosité le jour J qui allait déclencher une guerre annoncée longtemps à l'avance contre l'Irak de Saddam Hussein.
Malgré une préparation tambour battant, les médias ont été pris au dépourvu par la décision précipitée de l'administration Bush de frapper le leadership irakien au lendemain de la tragi-comédie des Nations unies et de la saga des inspecteurs. Pendant plus de cinq heures, les chaînes de télévision ont diffusé des nouvelles au compte-gouttes même si, sur les écrans, reporters et experts conjecturaient en direct. Ce jour-là, un dicton, «no news is bad news», se concrétisait en ondes, au grand dam des grands réseaux de télévision qui avaient envoyé leurs journalistes et surtout installé leurs caméras sur les toits de Bagdad pour offrir au monde une autre guerre-spectacle après la guerre CNN dans le Golfe en 1991. Que s'est-il donc passé?
Une vraie frappe...
Dans l'après-midi du 19 mars, le conseil de guerre s'était réuni à la Maison-Blanche autour du président George Bush pour décider du déclenchement des opérations militaires en Irak. Au cours de cette réunion, Bush et ses proches conseillers ont autorisé une frappe chirurgicale pour «décapiter le leadership irakien», dont Saddam Hussein et ses deux fils.
Les services secrets américains avaient reçu des renseignements crédibles portant sur l'endroit où se trouvaient alors le président irakien, ses fils et d'autres hauts dirigeants. C'est le patron de la CIA, George Tenet lui-même, qui a transmis cette information au président Bush. Peu après l'expiration de l'ultimatum lancé à Saddam Hussein pour capituler, l'ordre était donné de Washington de frapper le leadership irakien.
En juillet 2003, un ancien garde du corps d'Oudaï, un des fils de Saddam Hussein, a révélé au Times de Londres que l'informateur de la CIA était un capitaine dans le cercle de Saddam Hussein. Soupçonné d'être une taupe, le capitaine avait été chargé de trouver un abri derrière un restaurant. Le restaurant avait alors été bombardé dix minutes après le départ de Saddam Hussein et de ses collaborateurs. Le capitaine a ensuite été exécuté sommairement, a dit le garde du corps au quotidien londonien.
Peu après la frappe chirurgicale, l'agence de presse Associated Press précisait que l'opération visait une cible de circonstance (target of opportunity). L'information avait été vite relayée par les grands réseaux américains CNN, NBC, Fox, ABC et CBS. Au Canada, Radio-Canada et CBC ont battu le rappel de leurs correspondants dans la région pour occuper l'antenne. Les reporters à Bagdad avaient néanmoins beaucoup de difficulté à dire ce qui se passait. Les seules images répétées en boucle étaient celles captées par des caméras braquées sur le ciel de Bagdad. Ces images montraient des tirs de DCA, sans plus.
Alors à la barre du Téléjournal de Radio-Canada, le présentateur Stéphan Bureau avouait qu'on était en train de «spéculer». Eric Margolis, expert du Moyen-Orient et consultant de la CBC, affirmait être «mystifié» par le fait qu'il ne se passait rien à ce moment-là. Sur CTV, Jacques Charmelot, correspondant de l'Agence France-Presse, indiquait au cours d'une liaison téléphonique avoir entendu au moins trois explosions, précisant à Lloyd Robertson, l'anchorman de CTV, qu'il déterminerait plus tard ce qui était arrivé.
À 22h15, le président Bush donnait aux médias de quoi se mettre sous la dent. «Sur mon ordre, les forces de la coalition ont commencé à frapper des cibles choisies d'importance militaire pour entamer la capacité de Saddam Hussein à lancer une guerre», déclarait George Bush dans une courte allocution.
À partir de la frontière koweïtienne, le journaliste vétéran de la chaîne américaine ABC, Ted Koppel, «embedded» avec la troisième division d'infanterie, s'entretenait en direct avec le présentateur-vedette Peter Jennings sans dire rien de nouveau sur l'attaque à Bagdad. Les troupes terrestres étaient massées à la frontière du Koweït en attente d'un ordre pour envahir l'Irak. John McWethy, correspondant d'ABC au Pentagone, affirmait qu'une quarantaine de missiles avaient été tirés à partir de navires mouillés dans le golfe Persique et que certains bombardements avaient été menés par des bombardiers furtifs.
À 22h40, Radio-Canada rediffusait l'allocution du président Bush. À 23h pile (7h à Bagdad), les écrans de toutes les chaînes montraient encore les images des caméras fixes scrutant le ciel sombre de la capitale irakienne. Toujours rien, la guerre tant attendue n'était pas encore là. Ce vide était sans commune mesure avec les images spectaculaires des explosions et des tirs de DCA diffusées par CNN en 1991 lors du déclenchement de la guerre du Golfe.
... mais pas encore la guerre
Personne n'a vu venir la frappe anticipée, qui constitue en fait un véritable événement. La guerre préprogrammée est un pseudo-événement. Elle sied parfaitement à la télévision en direct car les dossiers de presse et les cartes géographiques sont déjà prêts à tenir l'antenne. Tout se passait comme si la vraie guerre avait commencé, et c'est là le piège dans lequel sont tombés les médias. La plupart des réseaux ont décidé d'aller en mode «émission spéciale» pour ne pas rater un moment historique. Cependant, s'il est presque suicidaire pour les médias de ne pas diffuser le déclenchement d'un conflit, il est autant inconséquent de ne pas retirer des ondes un non-événement pour des raisons de concurrence.
À 23h3, la chaîne Fox rapportait une information émanant du Pentagone, disant que la campagne massive ne pouvait commencer le jour, ce qui reportait le tout à la nuit. À 23h13, Henry Champ, le correspondant de la CBC à Washington, affirmait que certaines informations relevaient de la «conjecture totale». À 23h22, Patrick Brown, correspondant de Radio-Canada au Kurdistan, répondait à une question sur les opérations spéciales des forces américaines dans le nord de l'Irak et disait qu'il était difficile de confirmer quoi que ce soit et qu'il attendait comme tout le monde de savoir ce qui se passait. «Tout ça se passe sans caméras», ajoutait-il alors, impuissant.
En fait, les seules nouvelles substantielles de cette soirée effervescente sur les ondes ont été le discours de président Bush pour annoncer l'attaque inopinée et la répartie de Saddam Hussein à la télévision irakienne pour annoncer l'échec de son assassinat. La rédaction de la chaîne ABC n'a pu joindre son correspondant Ron Claiborne dans le golfe Persique qu'à 24h15. À bord du porte-avion USS Lincoln, Claiborne était retenu par la censure militaire et n'a envoyé son reportage que plus de trois heures après l'opération. De son côté, Luc Chartrand, seul journaliste «embedded» de Radio-Canada, a été autorisé par l'armée américaine à s'entretenir avec Stéphan Bureau à 24h28.
Lors de la première conférence de presse du département de la Défense au lendemain de l'attaque, un journaliste américain demandait au secrétaire à la Défense américain, Donald Rumsfeld, quand commencerait le plan initial d'invasion. Avec son arrogance habituelle, Rumsfeld a répondu: «Vous n'avez pas de plan et c'est un fait qui ne me déplaît pas.» La campagne «Choc et stupeur» suivra.
La guerre reste un moment de rupture sociale qui retient l'attention du monde et des médias. Les choix et les décisions des médias doivent être guidés par le désir de rendre compte de l'information et non par l'obsession de faire l'événement.
Malgré une préparation tambour battant, les médias ont été pris au dépourvu par la décision précipitée de l'administration Bush de frapper le leadership irakien au lendemain de la tragi-comédie des Nations unies et de la saga des inspecteurs. Pendant plus de cinq heures, les chaînes de télévision ont diffusé des nouvelles au compte-gouttes même si, sur les écrans, reporters et experts conjecturaient en direct. Ce jour-là, un dicton, «no news is bad news», se concrétisait en ondes, au grand dam des grands réseaux de télévision qui avaient envoyé leurs journalistes et surtout installé leurs caméras sur les toits de Bagdad pour offrir au monde une autre guerre-spectacle après la guerre CNN dans le Golfe en 1991. Que s'est-il donc passé?
Une vraie frappe...
Dans l'après-midi du 19 mars, le conseil de guerre s'était réuni à la Maison-Blanche autour du président George Bush pour décider du déclenchement des opérations militaires en Irak. Au cours de cette réunion, Bush et ses proches conseillers ont autorisé une frappe chirurgicale pour «décapiter le leadership irakien», dont Saddam Hussein et ses deux fils.
Les services secrets américains avaient reçu des renseignements crédibles portant sur l'endroit où se trouvaient alors le président irakien, ses fils et d'autres hauts dirigeants. C'est le patron de la CIA, George Tenet lui-même, qui a transmis cette information au président Bush. Peu après l'expiration de l'ultimatum lancé à Saddam Hussein pour capituler, l'ordre était donné de Washington de frapper le leadership irakien.
En juillet 2003, un ancien garde du corps d'Oudaï, un des fils de Saddam Hussein, a révélé au Times de Londres que l'informateur de la CIA était un capitaine dans le cercle de Saddam Hussein. Soupçonné d'être une taupe, le capitaine avait été chargé de trouver un abri derrière un restaurant. Le restaurant avait alors été bombardé dix minutes après le départ de Saddam Hussein et de ses collaborateurs. Le capitaine a ensuite été exécuté sommairement, a dit le garde du corps au quotidien londonien.
Peu après la frappe chirurgicale, l'agence de presse Associated Press précisait que l'opération visait une cible de circonstance (target of opportunity). L'information avait été vite relayée par les grands réseaux américains CNN, NBC, Fox, ABC et CBS. Au Canada, Radio-Canada et CBC ont battu le rappel de leurs correspondants dans la région pour occuper l'antenne. Les reporters à Bagdad avaient néanmoins beaucoup de difficulté à dire ce qui se passait. Les seules images répétées en boucle étaient celles captées par des caméras braquées sur le ciel de Bagdad. Ces images montraient des tirs de DCA, sans plus.
Alors à la barre du Téléjournal de Radio-Canada, le présentateur Stéphan Bureau avouait qu'on était en train de «spéculer». Eric Margolis, expert du Moyen-Orient et consultant de la CBC, affirmait être «mystifié» par le fait qu'il ne se passait rien à ce moment-là. Sur CTV, Jacques Charmelot, correspondant de l'Agence France-Presse, indiquait au cours d'une liaison téléphonique avoir entendu au moins trois explosions, précisant à Lloyd Robertson, l'anchorman de CTV, qu'il déterminerait plus tard ce qui était arrivé.
À 22h15, le président Bush donnait aux médias de quoi se mettre sous la dent. «Sur mon ordre, les forces de la coalition ont commencé à frapper des cibles choisies d'importance militaire pour entamer la capacité de Saddam Hussein à lancer une guerre», déclarait George Bush dans une courte allocution.
À partir de la frontière koweïtienne, le journaliste vétéran de la chaîne américaine ABC, Ted Koppel, «embedded» avec la troisième division d'infanterie, s'entretenait en direct avec le présentateur-vedette Peter Jennings sans dire rien de nouveau sur l'attaque à Bagdad. Les troupes terrestres étaient massées à la frontière du Koweït en attente d'un ordre pour envahir l'Irak. John McWethy, correspondant d'ABC au Pentagone, affirmait qu'une quarantaine de missiles avaient été tirés à partir de navires mouillés dans le golfe Persique et que certains bombardements avaient été menés par des bombardiers furtifs.
À 22h40, Radio-Canada rediffusait l'allocution du président Bush. À 23h pile (7h à Bagdad), les écrans de toutes les chaînes montraient encore les images des caméras fixes scrutant le ciel sombre de la capitale irakienne. Toujours rien, la guerre tant attendue n'était pas encore là. Ce vide était sans commune mesure avec les images spectaculaires des explosions et des tirs de DCA diffusées par CNN en 1991 lors du déclenchement de la guerre du Golfe.
... mais pas encore la guerre
Personne n'a vu venir la frappe anticipée, qui constitue en fait un véritable événement. La guerre préprogrammée est un pseudo-événement. Elle sied parfaitement à la télévision en direct car les dossiers de presse et les cartes géographiques sont déjà prêts à tenir l'antenne. Tout se passait comme si la vraie guerre avait commencé, et c'est là le piège dans lequel sont tombés les médias. La plupart des réseaux ont décidé d'aller en mode «émission spéciale» pour ne pas rater un moment historique. Cependant, s'il est presque suicidaire pour les médias de ne pas diffuser le déclenchement d'un conflit, il est autant inconséquent de ne pas retirer des ondes un non-événement pour des raisons de concurrence.
À 23h3, la chaîne Fox rapportait une information émanant du Pentagone, disant que la campagne massive ne pouvait commencer le jour, ce qui reportait le tout à la nuit. À 23h13, Henry Champ, le correspondant de la CBC à Washington, affirmait que certaines informations relevaient de la «conjecture totale». À 23h22, Patrick Brown, correspondant de Radio-Canada au Kurdistan, répondait à une question sur les opérations spéciales des forces américaines dans le nord de l'Irak et disait qu'il était difficile de confirmer quoi que ce soit et qu'il attendait comme tout le monde de savoir ce qui se passait. «Tout ça se passe sans caméras», ajoutait-il alors, impuissant.
En fait, les seules nouvelles substantielles de cette soirée effervescente sur les ondes ont été le discours de président Bush pour annoncer l'attaque inopinée et la répartie de Saddam Hussein à la télévision irakienne pour annoncer l'échec de son assassinat. La rédaction de la chaîne ABC n'a pu joindre son correspondant Ron Claiborne dans le golfe Persique qu'à 24h15. À bord du porte-avion USS Lincoln, Claiborne était retenu par la censure militaire et n'a envoyé son reportage que plus de trois heures après l'opération. De son côté, Luc Chartrand, seul journaliste «embedded» de Radio-Canada, a été autorisé par l'armée américaine à s'entretenir avec Stéphan Bureau à 24h28.
Lors de la première conférence de presse du département de la Défense au lendemain de l'attaque, un journaliste américain demandait au secrétaire à la Défense américain, Donald Rumsfeld, quand commencerait le plan initial d'invasion. Avec son arrogance habituelle, Rumsfeld a répondu: «Vous n'avez pas de plan et c'est un fait qui ne me déplaît pas.» La campagne «Choc et stupeur» suivra.
La guerre reste un moment de rupture sociale qui retient l'attention du monde et des médias. Les choix et les décisions des médias doivent être guidés par le désir de rendre compte de l'information et non par l'obsession de faire l'événement.
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