La culture dans l'encre rouge
Le coût de la Grande Bibliothèque atteint déjà les 176 millions. Le service de la dette du ministère de la Culture gonfle de 65 %
Stéphane Baillargeon
18 mars 2004
La culture baigne dans l'encre rouge au Québec. Le coût réel de la Grande Bibliothèque du Québec dépasse maintenant les 175 millions. Ce chantier montréalais et d'autres projets culturels de moindre envergure font gonfler le service de la dette du ministère de la Culture et des Communications (MCCQ), dont les charges annuelles passeront de 90 millions en 2003-04 à 140 millions dans deux ans.
Les créateurs ne veulent pas faire les frais de ce découvert. Les associations d'artistes professionnels regroupées au sein du Mouvement pour les arts et les lettres (MAL) réclament donc 65 millions de plus pour le ministère de la Culture dans le budget qui sera déposé à la fin du mois.
L'argent supplémentaire compenserait le gonflement du remboursement de la dette (30 millions dès cette année) et les «coûts de système» (environ cinq millions). En même temps, le MAL demande une hausse des budgets du Conseil des arts et des lettres (20 millions) et de la Société de développement des entreprises culturelles (10 millions.) Au total, selon ces souhaits combinés, l'enveloppe ministérielle passerait de 515 millions à l'heure actuelle à 570 millions en 2004-05.
«On ne peut pas parler avant un budget: on sera fixé le 30 mars», a dit Isabelle Melançon, porte-parole du ministère de la Culture. Elle a toutefois rappelé que le gouvernement péquiste de Lucien Bouchard avait imposé un moratoire sur les constructions dans le secteur culturel — sauf pour la Grande Bibliothèque — quand la dette avait atteint 20 % du budget total du MCCQ.
«Nous allons largement dépasser ce seuil, a poursuivi Mme Melançon. C'est pour cela que nous ne voulons plus investir dans le béton. Nous voulons plutôt investir dans la création. Finalement, nous avons raison de miser sur le partenariat entre le privé et le public. Nous en avons besoin. Au cours des dernières années, nous avons demandé aux entrepreneurs de ne pas investir en culture puisque le gouvernement s'en chargeait. Il faut peut-être changer le cour des choses.»
Le total de la facture de la Grande Bibliothèque du Québec (GBQ) atteint les 176 millions de dollars, selon les derniers chiffres obtenus par Le Devoir. Le chantier de la rue Berri comprend 2900 places de consultation assises, un auditorium de 300 places, un centre de conférence, une salle d'exposition, des salles de formation et d'initiation aux technologies, 400 postes multimédias et un café-restaurant.
Aux 97,6 millions nécessaires à la construction et à l'équipement de base de l'immeuble, il faut maintenant ajouter quelque 35 millions pour l'achat de la collection de la Bibliothèque centrale de Montréal et 44 autres millions pour le «développement informatique» (12,7 millions), les nouvelles acquisitions de documents (17,2 millions) et le traitement documentaire (14,1 millions), c'est-à-dire la préparation matérielle de tous les documents qui seront rendus disponibles à l'intérieur de la GBQ. «Ces dépenses ont déjà été acceptées», a dit Isabelle Melançon, soulignant que son gouvernement ne peut donc pas sabrer de ce côté.
Le décret portant sur le financement à long terme de l'achat par la Bibliothèque nationale de la collection de la Bibliothèque centrale de Montréal «et des ressources matérielles afférentes» a été adopté le 18 février. À l'origine, Montréal devait céder ses livres et documents gratuitement.
«En ce qui a trait aux 35 millions versés à la Ville de Montréal pour obtenir la collection de la Bibliothèque centrale de Montréal, il faut se rappeler que cette dépense a été imputée au budget de la Bibliothèque nationale du Québec dans le cadre d'un pacte financier global entre le gouvernement du Québec et la Ville de Montréal pour résoudre les problèmes financiers de la Ville», a écrit Daniel Dubeau, directeur des communications et des relations publiques de l'institution, dans un courriel envoyé au Devoir la semaine dernière à la suite d'une demande d'entrevue. «La Grande Bibliothèque du Québec (GBQ) et, par la suite, la Bibliothèque nationale du Québec (BNQ) n'ont jamais demandé qu'une telle décision soit prise étant donné que la BNQ avait signé une entente, le 19 juin 2002, avec la Ville de Montréal afin que la collection de la Bibliothèque centrale de Montréal soit prêtée de façon permanente à la BNQ. [...] De ce fait, on ne peut additionner le montant de 35 millions aux coûts de réalisation de la Grande Bibliothèque. [...] En conclusion, les coûts relatifs à la mise sur pied de la nouvelle institution qu'est la Bibliothèque nationale du Québec et la réalisation du projet de la Grande Bibliothèque s'élèvent précisément à 141,6 millions. Cette somme est tout à fait raisonnable comparativement à bien d'autres projets similaires à travers le monde.»
M. Dubeau a ensuite refusé de répondre aux questions portant sur les effets de ce budget, qu'il soit de 141 millions ou de 176 millions, sur le reste du financement de la culture au Québec, ou à toute autre question d'ailleurs. «La GBQ coûte 176 millions à l'État», a pour sa part repris Isabelle Melançon.
Pour l'année budgétaire en cours, en 2003-04, le ministère a consacré 90 millions à son service de la dette sur un budget annuel total d'environ 515 millions. La somme sert à rembourser les investissements dans les théâtres, les musées et autres lieux construits ou rénovés depuis deux décennies. Selon les projections obtenues par Le Devoir, dans quelques jours, dans le budget 2004-05, le service accaparera 120 millions. Selon les estimations, les charges grimperont à 140 millions en 2005-06. En clair, la part du ministère consacrée au remboursement de l'hypothèque passera de moins de un dollar sur cinq à l'heure actuelle à plus de un dollar sur quatre dans deux ans.
«Il n'y a pas que la Grande Bibliothèque, même s'il est clair que ce projet va accaparer la majorité des nouvelles charges du service de la dette au cours des prochaines années», a alors dit la porte-parole du ministère. Il faut ajouter les autres projets immobiliers financés par le dernier gouvernement, par exemple la bibliothèque de L'Assomption, qui sera inaugurée en mai et qu'il faudra commencer à payer.
Un emprunt dit temporaire tient le chantier de la GBQ sous perfusion financière. À la fermeture du chantier, prévue en octobre 2004, le MCCQ contractera un emprunt dit permanent. Les remboursements se feront dans le cadre de l'année financière 2005-06. «Nous ne savons évidemment pas encore quels seront les taux d'intérêt en vigueur, a noté la porte-parole du ministère. Les versements pourraient donc être plus ou moins importants.»
À la GBQ comme à Québec, les porte-parole répètent qu'aucun dépassement de coût du chantier de la rue Berri n'est prévu, malgré les retards accumulés. Le programme initial prévoyait une ouverture pour 2003. On parle maintenant du printemps 2005.
La Grande Bibliothèque compensera alors une nonchalance proverbiale du Québec, la province dépensant moins dans ce secteur par habitant que les autres provinces du pays, et ce, depuis des décennies. La direction des communications de la GBQ en a rajouté en fournissant une liste des coûts comparatifs d'autres grandes bibliothèques à travers le monde: la nouvelle British Library coûtera plus de un milliard de dollars; la bibliothèque centrale de Seattle, qui doit ouvrir le 23 mai, coûtera près de 210 millions.
«Cette Grande Bibliothèque du Québec sera la locomotive du secteur», a alors commenté Isabelle Melançon. «Ce sera le navire amiral de la flotte. [...] Mais les Québécois sont déjà les plus taxés en Amérique du Nord. Où doit-on s'arrêter?»
En tout cas, les artistes comme d'autres acteurs culturels tiennent à de nouveaux investissements gouvernementaux. Hier, c'était au tour de la Société des musées québécois de «proposer» au gouvernement du Québec «d'investir davantage dans son réseau muséal» avec 18 millions de dollars en argent récurrent, répartis sur trois ans (voir texte en page B 8).
La semaine dernière, le MAL organisait une manifestation dans le Vieux-Montréal, près des bureaux du ministère de la Culture, pour claironner sa propre demande. «Les sommes que nous réclamons [65 millions] ne nous semblent pas excessives, a dit Éric Chalifoux, du MAL. Il serait inacceptable que les créateurs fassent les frais des nouvelles charges imposées par l'immobilier.»
Les créateurs ne veulent pas faire les frais de ce découvert. Les associations d'artistes professionnels regroupées au sein du Mouvement pour les arts et les lettres (MAL) réclament donc 65 millions de plus pour le ministère de la Culture dans le budget qui sera déposé à la fin du mois.
L'argent supplémentaire compenserait le gonflement du remboursement de la dette (30 millions dès cette année) et les «coûts de système» (environ cinq millions). En même temps, le MAL demande une hausse des budgets du Conseil des arts et des lettres (20 millions) et de la Société de développement des entreprises culturelles (10 millions.) Au total, selon ces souhaits combinés, l'enveloppe ministérielle passerait de 515 millions à l'heure actuelle à 570 millions en 2004-05.
«On ne peut pas parler avant un budget: on sera fixé le 30 mars», a dit Isabelle Melançon, porte-parole du ministère de la Culture. Elle a toutefois rappelé que le gouvernement péquiste de Lucien Bouchard avait imposé un moratoire sur les constructions dans le secteur culturel — sauf pour la Grande Bibliothèque — quand la dette avait atteint 20 % du budget total du MCCQ.
«Nous allons largement dépasser ce seuil, a poursuivi Mme Melançon. C'est pour cela que nous ne voulons plus investir dans le béton. Nous voulons plutôt investir dans la création. Finalement, nous avons raison de miser sur le partenariat entre le privé et le public. Nous en avons besoin. Au cours des dernières années, nous avons demandé aux entrepreneurs de ne pas investir en culture puisque le gouvernement s'en chargeait. Il faut peut-être changer le cour des choses.»
Le total de la facture de la Grande Bibliothèque du Québec (GBQ) atteint les 176 millions de dollars, selon les derniers chiffres obtenus par Le Devoir. Le chantier de la rue Berri comprend 2900 places de consultation assises, un auditorium de 300 places, un centre de conférence, une salle d'exposition, des salles de formation et d'initiation aux technologies, 400 postes multimédias et un café-restaurant.
Aux 97,6 millions nécessaires à la construction et à l'équipement de base de l'immeuble, il faut maintenant ajouter quelque 35 millions pour l'achat de la collection de la Bibliothèque centrale de Montréal et 44 autres millions pour le «développement informatique» (12,7 millions), les nouvelles acquisitions de documents (17,2 millions) et le traitement documentaire (14,1 millions), c'est-à-dire la préparation matérielle de tous les documents qui seront rendus disponibles à l'intérieur de la GBQ. «Ces dépenses ont déjà été acceptées», a dit Isabelle Melançon, soulignant que son gouvernement ne peut donc pas sabrer de ce côté.
Le décret portant sur le financement à long terme de l'achat par la Bibliothèque nationale de la collection de la Bibliothèque centrale de Montréal «et des ressources matérielles afférentes» a été adopté le 18 février. À l'origine, Montréal devait céder ses livres et documents gratuitement.
«En ce qui a trait aux 35 millions versés à la Ville de Montréal pour obtenir la collection de la Bibliothèque centrale de Montréal, il faut se rappeler que cette dépense a été imputée au budget de la Bibliothèque nationale du Québec dans le cadre d'un pacte financier global entre le gouvernement du Québec et la Ville de Montréal pour résoudre les problèmes financiers de la Ville», a écrit Daniel Dubeau, directeur des communications et des relations publiques de l'institution, dans un courriel envoyé au Devoir la semaine dernière à la suite d'une demande d'entrevue. «La Grande Bibliothèque du Québec (GBQ) et, par la suite, la Bibliothèque nationale du Québec (BNQ) n'ont jamais demandé qu'une telle décision soit prise étant donné que la BNQ avait signé une entente, le 19 juin 2002, avec la Ville de Montréal afin que la collection de la Bibliothèque centrale de Montréal soit prêtée de façon permanente à la BNQ. [...] De ce fait, on ne peut additionner le montant de 35 millions aux coûts de réalisation de la Grande Bibliothèque. [...] En conclusion, les coûts relatifs à la mise sur pied de la nouvelle institution qu'est la Bibliothèque nationale du Québec et la réalisation du projet de la Grande Bibliothèque s'élèvent précisément à 141,6 millions. Cette somme est tout à fait raisonnable comparativement à bien d'autres projets similaires à travers le monde.»
M. Dubeau a ensuite refusé de répondre aux questions portant sur les effets de ce budget, qu'il soit de 141 millions ou de 176 millions, sur le reste du financement de la culture au Québec, ou à toute autre question d'ailleurs. «La GBQ coûte 176 millions à l'État», a pour sa part repris Isabelle Melançon.
Pour l'année budgétaire en cours, en 2003-04, le ministère a consacré 90 millions à son service de la dette sur un budget annuel total d'environ 515 millions. La somme sert à rembourser les investissements dans les théâtres, les musées et autres lieux construits ou rénovés depuis deux décennies. Selon les projections obtenues par Le Devoir, dans quelques jours, dans le budget 2004-05, le service accaparera 120 millions. Selon les estimations, les charges grimperont à 140 millions en 2005-06. En clair, la part du ministère consacrée au remboursement de l'hypothèque passera de moins de un dollar sur cinq à l'heure actuelle à plus de un dollar sur quatre dans deux ans.
«Il n'y a pas que la Grande Bibliothèque, même s'il est clair que ce projet va accaparer la majorité des nouvelles charges du service de la dette au cours des prochaines années», a alors dit la porte-parole du ministère. Il faut ajouter les autres projets immobiliers financés par le dernier gouvernement, par exemple la bibliothèque de L'Assomption, qui sera inaugurée en mai et qu'il faudra commencer à payer.
Un emprunt dit temporaire tient le chantier de la GBQ sous perfusion financière. À la fermeture du chantier, prévue en octobre 2004, le MCCQ contractera un emprunt dit permanent. Les remboursements se feront dans le cadre de l'année financière 2005-06. «Nous ne savons évidemment pas encore quels seront les taux d'intérêt en vigueur, a noté la porte-parole du ministère. Les versements pourraient donc être plus ou moins importants.»
À la GBQ comme à Québec, les porte-parole répètent qu'aucun dépassement de coût du chantier de la rue Berri n'est prévu, malgré les retards accumulés. Le programme initial prévoyait une ouverture pour 2003. On parle maintenant du printemps 2005.
La Grande Bibliothèque compensera alors une nonchalance proverbiale du Québec, la province dépensant moins dans ce secteur par habitant que les autres provinces du pays, et ce, depuis des décennies. La direction des communications de la GBQ en a rajouté en fournissant une liste des coûts comparatifs d'autres grandes bibliothèques à travers le monde: la nouvelle British Library coûtera plus de un milliard de dollars; la bibliothèque centrale de Seattle, qui doit ouvrir le 23 mai, coûtera près de 210 millions.
«Cette Grande Bibliothèque du Québec sera la locomotive du secteur», a alors commenté Isabelle Melançon. «Ce sera le navire amiral de la flotte. [...] Mais les Québécois sont déjà les plus taxés en Amérique du Nord. Où doit-on s'arrêter?»
En tout cas, les artistes comme d'autres acteurs culturels tiennent à de nouveaux investissements gouvernementaux. Hier, c'était au tour de la Société des musées québécois de «proposer» au gouvernement du Québec «d'investir davantage dans son réseau muséal» avec 18 millions de dollars en argent récurrent, répartis sur trois ans (voir texte en page B 8).
La semaine dernière, le MAL organisait une manifestation dans le Vieux-Montréal, près des bureaux du ministère de la Culture, pour claironner sa propre demande. «Les sommes que nous réclamons [65 millions] ne nous semblent pas excessives, a dit Éric Chalifoux, du MAL. Il serait inacceptable que les créateurs fassent les frais des nouvelles charges imposées par l'immobilier.»
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