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Le OFF Festival a fait son nid

Serge Truffaut   8 juillet 2002 
Les organisateurs bénévoles, c'est à souligner, du OFF Festival de jazz de Montréal sont parvenus à hisser cet événement sur les marches de la maturité. De cela ils peuvent se féliciter comme ils doivent être félicités. Au terme de la troisième édition, les voilà donc à quelques encablures de territoire de la pleine maturité. Qu'ils peaufinent ici, resserrent là, et hop! Ils auront gagné leur pari qui consiste à doter Montréal d'une fête musicale où la quantification du tout et de ses parties n'est pas l'obsession, voire la fin en soi.

Comparativement à l'édition antérieure, on se rappellera que le nombre de musiciens invités a doublé. Conséquence logique, le réseau de scènes a doublé également. Mais pas question d'imprimer une augmentation à la programmation de la prochaine édition. Dans l'esprit du contrebassiste et principal architecte de l'affiche présentée cette année, Normand Guilbeault, «ce serait une erreur de grossir».

Dans les années qui viennent, la bande du OFF entend capitaliser sur ces belles et grandes choses dont elle a favorisé l'émergence, et qui sans être apparentes de prime abord n'en sont pas moins vitales. La première d'entre elles, pour reprendre les mots de Guilbeault, est la suivante: le OFF a permis une «conscientisation du milieu» qui contraste «avec l'individualisme» qui avait cours auparavant.

Jamais en effet on a assisté à autant de collaborations entre artistes férus de musique actuelle et ceux qui font leur miel du swing ou du bebop. Jamais on a entendu, grâce à l'immense travail accompli par Jean Vanasse durant la saison morte, à autant d'associations entre jazzmen québécois et français. Jamais le souci esthétique n'a été dissolu dans les rapports strictement marchands qui distinguent aujourd'hui les grands festivals, qu'il soit de jazz ou d'humour. Autrement dit, le OFF a permis à ceux et celles qui l'ont fréquenté de faire des découvertes.

De celles-ci, la première qui vient à l'esprit est toute contenue dans le mot résistance. Une résistance à la fois artistique et politique. Pour la douzaine de musiciens français qui ont défilé sur les scènes du OFF ainsi que pour ceux qui ont signé le show Kerouac, la résistance au jazz d'hôtel, au jazz conçu comme un produit d'ambiance propre à satisfaire les clients des agences de publicité, est une obligation. De cela découle un parti pris pour le risque ou l'aventure qui parfois résulte en un échec et qui, plus souvent, aboutit à une réussite remarquable.

Ainsi en fut-il par exemple du show signé par le pianiste Denis Badault. Voilà un artiste rompu à la technique ainsi qu'à la grammaire inhérente à la composition. Et alors? Plutôt que de repiquer les sempiternels plans de Bill Evans, il s'est attardé à signer une prestation faite de musiques qui seront probablement le LA des musiques de demain. Sa musique fut à la fois exigeante et rafraîchissante.

Au fond, l'art de Badault ainsi que du quartette Vanasse-Viret est... logique. Il est dans l'ordre des choses. On s'explique. Les musiciens, s'ils se réclament du jazz, se doivent de creuser les sillons ouverts par leurs aînés. Sinon, à moins de leur rendre un hommage spécifique, ils s'enlisent dans une relecture stérilisante. Brad Meldhau sera aussi grand qu'on le dit, lorsqu'il fera du Meldhau et non le énième coup du nouveau Bill Evans. Si les grandes compagnies ont fermé pratiquement toutes les divisions jazz au cours de la dernière année, c'est bel et bien parce qu'elles ont pris le simple amateur comme un cochon de payant en l'inondant de productions où les relectures étaient dominantes.

Cela étant, lorsque les relectures sont effectuées avec grâce et humour, avec invention et souci de liberté, on nous gratifie de shows remarquables. Ce fut le cas avec le trio formé de Jean Derome au baryton, à l'alto et à la flûte, de Normand Guilbeault à la contrebasse et de Pierre Tanguay à la batterie, dont la puissance du pied droit sur la grosse caisse devrait en faire un membre du onze brésilien. De quoi? Le onze qui a remporté le mondial. Passons et retenons que leur spectacle tenait de la magie pour la bonne et simple raison qu'ils ont joué du Duke Ellington, du Fats Waller, du Sonny Clark et autres en y intégrant les enseignements chers à Ornette Coleman. Ce spectacle était magique et surtout intelligent.

De cette troisième édition, il faut saluer l'emploi, l'usage des mots, des bons mots. Ceux de la poésie. Kerouac, Cendrars et Topor... Entendre, par exemple, que le «moins viril des eunuques ne maîtrise que les langues mortes», c'est nous plonger dans un univers où le nivellement par l'idiotie est banni.

Peut-être bien qu'il y a une chose dont on n'a pas encore pris conscience — on pense notamment aux autorités habilitées à répartir les budgets alloués à la culture — et il faut qu'on le fasse: les Vanasse, Guilbeault, Marcaurelle, Derome et consorts mériteraient d'obtenir la juste part de ce qui leur revient. Et non pas la part congrue.
 
 
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