Le mot de l'académie - Liberté
Yves Beauchemin
8 juillet 2002
Le mot retentit comme une sonnerie de trompettes au grand air. Il est beau à l'oreille, mais encore plus au coeur, parce que l'idée qu'il exprime est belle, jusqu'au sublime. Être libre, n'est-ce pas pouvoir développer dans le bonheur et l'harmonie ses potentialités profondes? Tout le monde y aspire, même les tyrans! Mais chez ces derniers, le désir de liberté, devenu monstrueux, dévore la liberté des autres.
Il n'y a pas de grands écrivains sans conquête de la liberté intérieure. C'est elle seule qui permet la liberté de l'écriture, souveraine chez les plus grands. Lisez Rimbaud, Shakespeare, Tolstoï: leur aisance royale dans l'utilisation des mots, des images et des idées ne procède que de là. Ils malaxent la langue et créent des mondes avec la puissance tranquille des dieux. On a l'impression que cela se fait dans la facilité et presque dans l'insouciance. Et pourtant, eux aussi ont dû gagner leur liberté. Après l'imitation studieuse des maîtres — grâce à laquelle on apprend le métier — ils s'échappent un beau jour de l'école et partent sur les grands chemins à la conquête du nouveau.
À l'inverse, l'écrivain médiocre est celui qui n'arrive pas à s'extirper du carcan de l'apprentissage, de la tradition servile, du convenu et de la recette, qui n'arrive pas à devenir, d'une certaine façon, sa propre aune et son point de départ. Pourquoi n'accède-t-il pas à cette liberté? Peut-être parce qu'il n'en sent pas le besoin. Constatation qui est un jugement.
La liberté paraît si essentielle à certains qu'ils sont prêts à lui sacrifier leur vie. C'est l'action poussée jusqu'à l'absolu. Selon cette vision, la vie sans liberté n'a aucun sens ni intérêt; la mort et le néant lui sont préférables. Les exemples de sacrifices abondent. Les Patriotes du soulèvement de 1837-1838 agissaient à cette hauteur. Il est à la mode dans certains milieux de les trouver un peu ringards. Cela ne me surprend guère. Plus on vole haut, disait Philippe Séguin, plus on paraît petit à ceux qui ne peuvent pas voler. Ces Patriotes, je les admire — et, d'une certaine façon, je les jalouse.
Car je dois vous faire un aveu. Ce mot que je célèbre aujourd'hui, je ne suis pas sûr de le comprendre comme ils le comprenaient, d'en sentir les résonances profondes, d'éprouver à l'entendre la même soif insatiable. J'appartiens, en effet, à un peuple un peu bizarre qui, de toute son histoire, n'a jamais connu la liberté collective dans sa plénitude — avec ses joies et aussi ses risques. De sujets du roi de France, nous sommes devenus sujets du roi d'Angleterre et nous voici depuis 135 ans sujets canadiens avec une sorte de demi-liberté, boitillant de la patte gauche, une chaîne dorée à la patte droite. En somme, nous avons toujours vécu plus ou moins en tutelle. Pour beaucoup d'entre nous — et pour tous à divers degrés — il est difficile de concevoir une autre façon de vivre. À ce point de vue, le Québec constitue une curiosité anthropologique. Depuis des générations, ses habitants souffrent, sans trop le savoir, de ce que j'appellerais le syndrome de l'oiseau élevé en cage. La vue des barreaux les frustre mais en même temps les rassure. L'air libre les attire mais les étourdit. Des gens qui ne nous estiment pas beaucoup disent même à voix basse que nous sommes devenus des poules politiques aux ailes atrophiées.
Il est difficile et peut-être impossible d'aimer à fond ce qu'on n'a jamais possédé dans son intégrité. Comment regretter vraiment ce qu'on n'a jamais perdu? Les peuples à qui on a ravi leur liberté n'aspirent qu'à une chose: la retrouver. À l'écroulement de l'Empire soviétique, on tient en Lituanie un référendum sur l'avenir politique du pays. Parmi les électeurs, 91 % choisissent l'indépendance, que leur pays, dans toute son histoire, n'a connue que 20 ans. Les 9 % qui la rejettent sont Russes. Chez nous, bizarre de peuple, les choses se sont déroulées autrement. Deux référendums ont montré que nous avons les ailesÉ un peu raidies par le confinement! Mais le deuxième, où la victoire nous a échappé de justesse dans des circonstances nébuleuses, a montré aussi que l'exercice fait du bien. Dur apprentissage!
Suis-je hors de mon sujet? Je ne le crois pas. Le manque de liberté d'une collectivité affecte celle de chacun de ses membres. Les artistes québécois savent cela. Il n'est pas toujours facile pour eux, quand ils sont en mission à l'étranger, de représenter un peuple-fantôme qui n'a pas encore enseigne sur rue. Cela n'aide pas à se faire connaître. Et cela ne donne pas d'inspiration!
«Quand deux esclaves se rencontrent, ils disent du mal de la liberté.» Proverbe terrible qui, en 12 mots, décrit le réflexe du colonisé comme un coup de bistouri ouvre un abcès.
On donnera les noms qu'on veut aux deux esclaves. Moi, j'ai mes prénoms: Jean et Stéphane. Car il y a des esclaves-gérants fort puissants, et parfois même couronnés.
Je termine par une deuxième citation, de Chateaubriand celle-là, pour finir sur un frisson:
«La liberté qui capitule, ou le pouvoir qui se dégrade, n'obtient point merci de ses ennemis.»
Tant il est vrai que, pour avoir le droit de vivre — et de vivre libre —, il faut le mériter.
À l'invitation du Devoir, l'Académie des lettres du Québec offre à nos lecteurs cette série estivale inspirée des mots du temps. L'Académie a été fondée en 1944, par un groupe d'écrivains de la modernité réunis autour de l'essayiste Victor Barbeau. Yves Beauchemin a publié récemment Une nuit à l'hôtel, nouvelles, (Québec Amérique, 2000).
Il n'y a pas de grands écrivains sans conquête de la liberté intérieure. C'est elle seule qui permet la liberté de l'écriture, souveraine chez les plus grands. Lisez Rimbaud, Shakespeare, Tolstoï: leur aisance royale dans l'utilisation des mots, des images et des idées ne procède que de là. Ils malaxent la langue et créent des mondes avec la puissance tranquille des dieux. On a l'impression que cela se fait dans la facilité et presque dans l'insouciance. Et pourtant, eux aussi ont dû gagner leur liberté. Après l'imitation studieuse des maîtres — grâce à laquelle on apprend le métier — ils s'échappent un beau jour de l'école et partent sur les grands chemins à la conquête du nouveau.
À l'inverse, l'écrivain médiocre est celui qui n'arrive pas à s'extirper du carcan de l'apprentissage, de la tradition servile, du convenu et de la recette, qui n'arrive pas à devenir, d'une certaine façon, sa propre aune et son point de départ. Pourquoi n'accède-t-il pas à cette liberté? Peut-être parce qu'il n'en sent pas le besoin. Constatation qui est un jugement.
La liberté paraît si essentielle à certains qu'ils sont prêts à lui sacrifier leur vie. C'est l'action poussée jusqu'à l'absolu. Selon cette vision, la vie sans liberté n'a aucun sens ni intérêt; la mort et le néant lui sont préférables. Les exemples de sacrifices abondent. Les Patriotes du soulèvement de 1837-1838 agissaient à cette hauteur. Il est à la mode dans certains milieux de les trouver un peu ringards. Cela ne me surprend guère. Plus on vole haut, disait Philippe Séguin, plus on paraît petit à ceux qui ne peuvent pas voler. Ces Patriotes, je les admire — et, d'une certaine façon, je les jalouse.
Car je dois vous faire un aveu. Ce mot que je célèbre aujourd'hui, je ne suis pas sûr de le comprendre comme ils le comprenaient, d'en sentir les résonances profondes, d'éprouver à l'entendre la même soif insatiable. J'appartiens, en effet, à un peuple un peu bizarre qui, de toute son histoire, n'a jamais connu la liberté collective dans sa plénitude — avec ses joies et aussi ses risques. De sujets du roi de France, nous sommes devenus sujets du roi d'Angleterre et nous voici depuis 135 ans sujets canadiens avec une sorte de demi-liberté, boitillant de la patte gauche, une chaîne dorée à la patte droite. En somme, nous avons toujours vécu plus ou moins en tutelle. Pour beaucoup d'entre nous — et pour tous à divers degrés — il est difficile de concevoir une autre façon de vivre. À ce point de vue, le Québec constitue une curiosité anthropologique. Depuis des générations, ses habitants souffrent, sans trop le savoir, de ce que j'appellerais le syndrome de l'oiseau élevé en cage. La vue des barreaux les frustre mais en même temps les rassure. L'air libre les attire mais les étourdit. Des gens qui ne nous estiment pas beaucoup disent même à voix basse que nous sommes devenus des poules politiques aux ailes atrophiées.
Il est difficile et peut-être impossible d'aimer à fond ce qu'on n'a jamais possédé dans son intégrité. Comment regretter vraiment ce qu'on n'a jamais perdu? Les peuples à qui on a ravi leur liberté n'aspirent qu'à une chose: la retrouver. À l'écroulement de l'Empire soviétique, on tient en Lituanie un référendum sur l'avenir politique du pays. Parmi les électeurs, 91 % choisissent l'indépendance, que leur pays, dans toute son histoire, n'a connue que 20 ans. Les 9 % qui la rejettent sont Russes. Chez nous, bizarre de peuple, les choses se sont déroulées autrement. Deux référendums ont montré que nous avons les ailesÉ un peu raidies par le confinement! Mais le deuxième, où la victoire nous a échappé de justesse dans des circonstances nébuleuses, a montré aussi que l'exercice fait du bien. Dur apprentissage!
Suis-je hors de mon sujet? Je ne le crois pas. Le manque de liberté d'une collectivité affecte celle de chacun de ses membres. Les artistes québécois savent cela. Il n'est pas toujours facile pour eux, quand ils sont en mission à l'étranger, de représenter un peuple-fantôme qui n'a pas encore enseigne sur rue. Cela n'aide pas à se faire connaître. Et cela ne donne pas d'inspiration!
«Quand deux esclaves se rencontrent, ils disent du mal de la liberté.» Proverbe terrible qui, en 12 mots, décrit le réflexe du colonisé comme un coup de bistouri ouvre un abcès.
On donnera les noms qu'on veut aux deux esclaves. Moi, j'ai mes prénoms: Jean et Stéphane. Car il y a des esclaves-gérants fort puissants, et parfois même couronnés.
Je termine par une deuxième citation, de Chateaubriand celle-là, pour finir sur un frisson:
«La liberté qui capitule, ou le pouvoir qui se dégrade, n'obtient point merci de ses ennemis.»
Tant il est vrai que, pour avoir le droit de vivre — et de vivre libre —, il faut le mériter.
À l'invitation du Devoir, l'Académie des lettres du Québec offre à nos lecteurs cette série estivale inspirée des mots du temps. L'Académie a été fondée en 1944, par un groupe d'écrivains de la modernité réunis autour de l'essayiste Victor Barbeau. Yves Beauchemin a publié récemment Une nuit à l'hôtel, nouvelles, (Québec Amérique, 2000).
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