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Centrale du Suroît: y aurait-il de l'eau dans le gaz?

Les énergies renouvelables et les économies d'énergie apparaissent comme notre seule option

Yvan Dutil - Astrophysicien, Sainte-Foy  6 mars 2004 
Lors de l'annonce, le 6 février 2004, du renvoi pour examen du projet du Suroît devant la Régie de l'énergie, le gouvernement du Québec affirmait qu'il continuait de croire que le projet du Suroît faisait partie des solutions au déficit énergétique tel que présenté par Hydro-Québec ainsi que de sa responsabilité de ne pas mettre en péril la sécurité énergétique des générations futures.

De deux choses l'une: ou bien notre gouvernement a du mal à communiquer sa pensée (selon sa propre expression), ou bien il est mal conseillé. En effet, l'expression «générations futures» implique une durée minimale de 40 à 50 ans. Or, de l'avis de nombreux experts, il est bien peu probable que l'approvisionnement en gaz naturel sera assuré sur une période aussi longue en Amérique du Nord!

Le problème fondamental provient de la nature gazeuse de cette source d'énergie. Forer un puits gazier, c'est l'équivalent, à très grande échelle, de l'action de crever un ballon. La production, très importante au début, chute rapidement, diminuant d'un quart chaque année. Il devient donc rapidement nécessaire de forer un nouveau puits afin de compenser cette baisse de production. À ce petit jeu, la nature finit toujours par gagner car il n'y a qu'une quantité finie de gaz exploitable.

De plus, la faible densité du gaz entraîne des coûts de transport très élevés. Si les gazoducs permettent des échanges à l'échelle d'un continent, les importations intercontinentales exigent que le gaz naturel soit d'abord liquéfié et maintenu à très basse température pour toute la durée du trajet sur des navires spéciaux. À l'arrivée, on réchauffe le gaz afin qu'il retourne à l'état gazeux et on l'injecte dans le réseau de distribution. La complexité de cette opération fait en sorte que les coûts de transport sont au moins dix fois supérieurs à ceux du pétrole. Il faut donc en conclure ceci: pour des raisons fondamentales, maintenir la production de gaz naturel requiert un effort constant, et il ne faut pas trop compter sur les importations d'outre-mer pour se dépanner en cas de pénurie.

Augmentation fulgurante

S'il est difficile d'accroître la production de gaz naturel, sa consommation progresse néanmoins rapidement. En effet, on assiste en Amérique du Nord à une augmentation fulgurante du nombre de centrales électriques au gaz naturel car les délais d'implantation sont très courts. On prévoit que 275 projets seront mis en marche au cours des cinq prochaines années en Amérique du Nord. À cette demande supplémentaire s'ajoute celle causée par le développement de l'exploitation des sables bitumineux, qui exigent une quantité phénoménale d'énergie, en grande partie comblée par la combustion du gaz naturel. Pas besoin d'être un écologiste aguerri pour s'apercevoir que cette situation ne peut pas continuer très longtemps.

La sécurité des approvisionnements de gaz est suffisamment préoccupante pour que plusieurs instances commencent à émettre des signaux d'alarme. Ainsi, l'Office national de l'énergie du Canada, lors d'une allocution devant le Barreau canadien le 3 février dernier, notait que l'approvisionnement en gaz du continent sera un défi clé, particulièrement dans la perspective de la production d'électricité.

Déjà, en 1999, le Canadian Gas Potential Committee notait qu'on pouvait observer une diminution des réserves de gaz depuis 1982. D'après cet organisme, ce n'est qu'au prix de programmes d'exploration de très grande envergure qu'on peut espérer maintenir la production au niveau actuel. Et encore, dans le meilleur des cas, cela ne serait possible que jusqu'en 2010. Ces inquiétudes rejoignent celles de Paul Wilkinson, vice-président de l'American Gas Association, qui prévoit des approvisionnements «serrés» à l'avenir.

L'inquiétude de Greenspan

Alan Greenspan, directeur de la Réserve fédérale des États-Unis, que l'on peut difficilement qualifier d'écologiste enragé, a fait part de ses inquiétudes à la Commission du commerce et de l'énergie de la Chambre des représentants le 13 juin 2003. Il s'inquiétait du fait que la principale source de gaz importé, le Canada, pouvait difficilement augmenter ses exportations aux États-Unis et que les infrastructures permettant d'importer du gaz liquéfié étaient largement insuffisantes. Pour Greenspan, il est clair qu'il n'y a pas d'autre solution que de développer à grande échelle l'importation de gaz liquéfié afin de répondre aux besoins énergétiques des Américains.

À l'heure actuelle, il n'y a que quatre terminaux de gaz naturel sur le continent. Afin de faire face à la demande, 25 nouveaux terminaux sont en développement. La mise en place de ces terminaux prendra du temps et il n'est pas clair qu'ils arriveront à temps pour résorber les problèmes d'approvisionnement. Entre-temps, l'économie américaine commence à souffrir de cette situation périlleuse. En septembre dernier, un rapport du National Petroleum Council avertissait que les Américains devront payer un billion (mille milliards) de dollars supplémentaires au cours des 20 prochaines années pour le gaz naturel en raison des problèmes d'approvisionnement!

Tous ces intervenants, comparativement à d'autres, sont optimistes. Par exemple, selon Matthew Simmons, directeur de Simmons and Co. à Houston, une banque spécialisée dans l'industrie énergétique, la situation est terriblement sérieuse et commence à prendre la forme d'un désastre incontrôlé. Pour Jean Laherrère, géologue retraité de Total et chef de file d'un groupe de chercheurs s'intéressant aux réserves d'hydrocarbures, la production de gaz en Amérique du Nord est tout simplement sur le point de s'effondrer. Il en vient à cette conclusion en se basant sur de nombreux indicateurs statistiques liés à l'état des réserves et au niveau de production.

Face à cette incertitude liée à l'approvisionnement en gaz naturel, la meilleure solution pour assurer notre sécurité énergétique ne serait-elle pas d'abandonner le projet de centrale du Suroît pendant que cela est encore possible? Dans ce contexte, les énergies renouvelables et les économies d'énergie apparaissent comme notre seule option à court, moyen et long terme pour assurer notre sécurité énergétique.
 
 
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