Éternel recommencement
Denise Bombardier
6 mars 2004
«L'homme est un loup pour l'homme.» L'affirmer s'impose à nous quand on observe, jour après jour, les événements mondiaux. Et ce qui est grave, c'est la désensibilisation que la répétition des horreurs provoque chez la majorité des gens.
Prenons le cas d'Haïti, un des pays, rappelons-le, les plus pauvres du monde, ballotté depuis son indépendance par les tyrannies de ses dictateurs successifs, enfoncé dans des malheurs devenus endémiques, dont les seuls habitants qui échappent à son destin tragique sont ceux qui vivent à l'étranger. Ce n'est sans doute pas politiquement correct de le dire, mais l'incapacité à gouverner ce pays autrement que dans le chaos et la violence n'est pas le fait de puissances étrangères mais des Haïtiens eux-mêmes. Ne faut-il pas chercher dans la culture haïtienne les causes de cet échec et l'explication première de la fuite des habitants vers des cieux moins cléments sur le plan climatique mais plus vivables sur le plan politique? Comment expliquer, par exemple, que tous ces Haïtiens éduqués, intellectuels sophistiqués, écrivains talentueux, professionnels brillants, qui enrichissent les sociétés qui les accueillent, le Québec au premier chef, aient été incapables de jouer dans leur pays d'origine le rôle de leader qu'ils exercent ailleurs?
Aristide, l'ex-prêtre formé à la démocratie, premier président élu, a lui-même sombré dans la corruption et la violence et s'est en peu de temps transformé en chef exécuteur des meurtres et tortures si caractéristiques du régime depuis plus de cent ans. Le peuple, exsangue, est la victime expiatoire de ses monstres intérieurs, qui ne semblent guère lui donner de répit. «Le mal est infini», affirment les Haïtiens, laissant entendre par là qu'ils ne croient pas que cette descente historique aux enfers puisse arrêter. La désensibilisation de l'opinion mondiale, qui hausse symboliquement les épaules, l'air de dire «que faire?», exprime une impuissance dangereuse car elle alimente le cynisme. Et le cynisme, on le sait, est un poison pour la démocratie.
Désormais, il existe une conception humanitaire des relations internationales qui bouscule l'ancien principe de non-ingérence dans les affaires intérieures d'un pays, soit l'assistance à un peuple en danger. Les troupes américaines, françaises, chiliennes et canadiennes débarquées ces derniers jours n'ont qu'une mission: empêcher les meurtres et les tortures, dont on sent bien par les déclarations de certains nouveaux maîtres des lieux qu'ils pourraient se poursuivre car la mort apparaît ici, hélas, plus attirante que la vie.
Même scénario destructeur en Irak, où les crimes perpétrés au nom de Dieu se répètent depuis des siècles. A-t-on déjà oublié la terrible guerre dont on calcule qu'elle a fait plus de un million de morts entre l'Irak et l'Iran alors que Saddam Hussein sévissait dans un pays dont les nostalgiques aveuglés parlent désormais comme du bon vieux temps? Les fous de Dieu, clé du paradis au cou, à peine sortis de la puberté, ont rougi de leur sang pour l'éternité la terre maudite de ce coin du monde où le destin les a fait naître et grandir. Sunnites et chiites, unis dans une même haine, otages de barbus aussi dingues que terrifiants, se font déchiqueter pour qu'Allah, le vampire, s'abreuve à satiété. Saddam, lui, doit se réjouir que ses ennemis traditionnels, les chiites, meurent et souffrent encore et toujours. Pendant ce temps, l'Occident discourt sur la «modération» des mollahs iraniens qui télécommandent les attentats parce que, désormais, les femmes de Téhéran réussissent à troquer le tchador pour un voile plus léger sans se faire vitrioler dans les rues de la capitale. C'est indéniable, cela marque un progrès par rapport au règne précédent, où Khomeiny s'était empressé de faire diminuer l'âge du mariage à neuf ans pour les filles quand il avait fait son entrée triomphale pour prendre la place du shah. Ce dernier, hélas, avait défendu une modernité sociale en conservant une structure féodale de pouvoir où le bon vouloir du prince écrasait toute velléité de contestation. Les attentats de cette semaine sur le territoire irakien annoncent le pire, et ce, pendant que les Américains, enlisés, recommencent à espérer qu'un patricien de la Nouvelle-Angleterre, terre de tolérance, berceau de leur démocratie, accède à la Maison-Blanche et mette fin à leurs tourments.
Le monde se départage entre les pays où on se tue et les autres où on lutte pour ne pas se tuer. Car telle est la nature humaine. Les sociétés qui entretiennent le culte de la sorcellerie ou qui sont sous l'emprise d'un tyran ou d'un dieu aussi vengeur qu'obsédé de morale sont des sociétés où la violence et la peur minent toute possibilité d'évolution sociale. Chaque peuple doit être maître de son destin, mais ce principe n'exclut pas le jugement que l'on peut porter sur lui. Les peuples peuvent aussi s'autoflageller et se victimiser eux-mêmes en dehors de toute domination étrangère. Les théocraties sont des fossoyeurs de liberté, et la trahison des élites, un crime contre le peuple. Il faut se le répéter sans cesse pour conserver notre espoir de changer les choses.
denbombardier@earthlink.net
Prenons le cas d'Haïti, un des pays, rappelons-le, les plus pauvres du monde, ballotté depuis son indépendance par les tyrannies de ses dictateurs successifs, enfoncé dans des malheurs devenus endémiques, dont les seuls habitants qui échappent à son destin tragique sont ceux qui vivent à l'étranger. Ce n'est sans doute pas politiquement correct de le dire, mais l'incapacité à gouverner ce pays autrement que dans le chaos et la violence n'est pas le fait de puissances étrangères mais des Haïtiens eux-mêmes. Ne faut-il pas chercher dans la culture haïtienne les causes de cet échec et l'explication première de la fuite des habitants vers des cieux moins cléments sur le plan climatique mais plus vivables sur le plan politique? Comment expliquer, par exemple, que tous ces Haïtiens éduqués, intellectuels sophistiqués, écrivains talentueux, professionnels brillants, qui enrichissent les sociétés qui les accueillent, le Québec au premier chef, aient été incapables de jouer dans leur pays d'origine le rôle de leader qu'ils exercent ailleurs?
Aristide, l'ex-prêtre formé à la démocratie, premier président élu, a lui-même sombré dans la corruption et la violence et s'est en peu de temps transformé en chef exécuteur des meurtres et tortures si caractéristiques du régime depuis plus de cent ans. Le peuple, exsangue, est la victime expiatoire de ses monstres intérieurs, qui ne semblent guère lui donner de répit. «Le mal est infini», affirment les Haïtiens, laissant entendre par là qu'ils ne croient pas que cette descente historique aux enfers puisse arrêter. La désensibilisation de l'opinion mondiale, qui hausse symboliquement les épaules, l'air de dire «que faire?», exprime une impuissance dangereuse car elle alimente le cynisme. Et le cynisme, on le sait, est un poison pour la démocratie.
Désormais, il existe une conception humanitaire des relations internationales qui bouscule l'ancien principe de non-ingérence dans les affaires intérieures d'un pays, soit l'assistance à un peuple en danger. Les troupes américaines, françaises, chiliennes et canadiennes débarquées ces derniers jours n'ont qu'une mission: empêcher les meurtres et les tortures, dont on sent bien par les déclarations de certains nouveaux maîtres des lieux qu'ils pourraient se poursuivre car la mort apparaît ici, hélas, plus attirante que la vie.
Même scénario destructeur en Irak, où les crimes perpétrés au nom de Dieu se répètent depuis des siècles. A-t-on déjà oublié la terrible guerre dont on calcule qu'elle a fait plus de un million de morts entre l'Irak et l'Iran alors que Saddam Hussein sévissait dans un pays dont les nostalgiques aveuglés parlent désormais comme du bon vieux temps? Les fous de Dieu, clé du paradis au cou, à peine sortis de la puberté, ont rougi de leur sang pour l'éternité la terre maudite de ce coin du monde où le destin les a fait naître et grandir. Sunnites et chiites, unis dans une même haine, otages de barbus aussi dingues que terrifiants, se font déchiqueter pour qu'Allah, le vampire, s'abreuve à satiété. Saddam, lui, doit se réjouir que ses ennemis traditionnels, les chiites, meurent et souffrent encore et toujours. Pendant ce temps, l'Occident discourt sur la «modération» des mollahs iraniens qui télécommandent les attentats parce que, désormais, les femmes de Téhéran réussissent à troquer le tchador pour un voile plus léger sans se faire vitrioler dans les rues de la capitale. C'est indéniable, cela marque un progrès par rapport au règne précédent, où Khomeiny s'était empressé de faire diminuer l'âge du mariage à neuf ans pour les filles quand il avait fait son entrée triomphale pour prendre la place du shah. Ce dernier, hélas, avait défendu une modernité sociale en conservant une structure féodale de pouvoir où le bon vouloir du prince écrasait toute velléité de contestation. Les attentats de cette semaine sur le territoire irakien annoncent le pire, et ce, pendant que les Américains, enlisés, recommencent à espérer qu'un patricien de la Nouvelle-Angleterre, terre de tolérance, berceau de leur démocratie, accède à la Maison-Blanche et mette fin à leurs tourments.
Le monde se départage entre les pays où on se tue et les autres où on lutte pour ne pas se tuer. Car telle est la nature humaine. Les sociétés qui entretiennent le culte de la sorcellerie ou qui sont sous l'emprise d'un tyran ou d'un dieu aussi vengeur qu'obsédé de morale sont des sociétés où la violence et la peur minent toute possibilité d'évolution sociale. Chaque peuple doit être maître de son destin, mais ce principe n'exclut pas le jugement que l'on peut porter sur lui. Les peuples peuvent aussi s'autoflageller et se victimiser eux-mêmes en dehors de toute domination étrangère. Les théocraties sont des fossoyeurs de liberté, et la trahison des élites, un crime contre le peuple. Il faut se le répéter sans cesse pour conserver notre espoir de changer les choses.
denbombardier@earthlink.net
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