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    Le gourou de Tremblay de plus en plus critiqué

    5 mars 2004 |Antoine Robitaille
    Les thèses de Richard Florida, un chercheur bien connu chez nous pour son «indice bohémien», ont du succès parce qu'elles «font plaisir aux élites culturelles et intellectuelles» mais sont «très contestables», disent des experts en urbanisme.

    Le maire de Montréal, Gérald Tremblay, et l'organisme Culture Montréal (CM) veulent inviter le chercheur américain Richard Florida, inventeur de l'«indice bohémien», à venir dans la métropole québécoise pour en analyser le caractère «créatif». Ce contrat de consultation avoisinera les 200 000 $. Simon Brault, président de CM, a confirmé au Devoir qu'il est en train de faire le «montage financier» de ce contrat.

    Florida jouit au Québec d'une popularité impressionnante, entre autres grâce à Bernard Landry, qui l'a souvent cité dans ses discours. Aussi, le rapport stratégique Montréal, ville du savoir, présenté le mois dernier par Gérald Tremblay, était entièrement fondé sur les concepts et travaux de ce chercheur. Mais Florida fait l'objet de critiques de plus en plus dures aux États-Unis et au Canada. «Un tsunami de critiques», écrivait récemment le Boston Globe.

    Que dit Richard Florida? Dans The Rise Of The Creative Class (Basic Books), publié en 2002 et qui en est à sa dixième réimpression, le chercheur annonçait l'avènement d'une nouvelle classe de jeunes travailleurs du savoir, les «créatifs». Selon Florida, la croissance et le succès d'une ville dépendent entièrement de la capacité de celle-ci d'attirer cette «classe créative», c'est-à-dire les artistes, musiciens, ingénieurs, scientifiques, financiers et avocats. Au dire de Florida, aujourd'hui, ce ne sont plus les employés qui vont vers l'entreprise mais les entreprises qui se déplacent vers les employés qualifiés. Oubliez donc les anciens incitatifs urbains, du type «taxes peu élevées» et «autoroutes efficaces»: «Notre entreprise ira là où se trouvent les employés qualifiés», selon la citation de Carly Fiorina, p.-d.g. de Hewlett-Packard, souvent utilisée par Florida.

    Et afin d'attirer ces employés, la ville doit déployer ses charmes: s'embellir, multiplier les bistrots et les spectacles, avoir une scène artistique riche, se montrer tolérante, notamment pour les gays et lesbiennes, miser sur la qualité de vie. Bref, être la plus accueillante, la plus «cool», la plus «dans le vent», la plus festive possible. Christopher Shea, dans le Boston Globe, raconte que la gouverneure du Michigan, Jennifer M. Granholm, après avoir lu le livre de Florida, a enfilé des lunettes de soleil et déclaré ceci lors d'une conférence de presse: «Detroit, Dearborn et Grand Rapids deviendront bientôt tellement cool que vous allez être obligés de porter des lunettes comme celles-ci.» Elle a demandé aux maires de 250 villes du Michigan de fonder une association des «cool cities» pour échanger des idées afin de rendre leurs villes plus «hip».

    Partout en Amérique du Nord, les maires convoquent Richard Florida pour savoir comment leur ville pourrait se faire plus «cool» et attirer cette mystérieuse classe de l'avenir, la «classe créative». Florida, devant une telle demande, a donc fondé une entreprise de consultation, Catalytix (http://www.catalytix.biz), laquelle fait actuellement affaire avec Culture Montréal. Florida, pour sa part, est actuellement en «tournée mondiale de conférences», comme on l'explique sur son site Internet plutôt clinquant (www.creativeclass.org).

    Joel Kotkin, essayiste et professeur à l'université Pepperdine, en Californie, a affirmé au Devoir que «Florida est complètement dans le champ». Par exemple, il a souligné qu'en 2003, les villes américaines où le plus d'emplois ont été créés ne se sont classées dans aucun palmarès des villes créatives de Florida: «Atlanta, Riverside-San Bernardino, Las Vegas, San Antonio et West Palm Beach.» Résidant et spécialiste de la Californie, Kotkin a aussi noté que la théorie de Florida ne fonctionne pas lorsqu'on observe l'histoire de Silicon Valley: «Florida laisse entendre qu'il y a un lien entre la tolérance à l'homosexualité et le succès de cette vallée comme incubateur technologique. Mais ce sont des mondes complètement différents, séparés par des kilomètres et très peu liés: d'un côté, il y a les "nerds", qui ne sont pas urbains mais très "banlieue", et, de l'autre, les gays de San Francisco, très urbains.» Au sens de Kotkin, Florida a forgé sa théorie sur un «concept fourre-tout», les créatifs, et «à partir des préjugés de l'époque»; c'est une théorie qui fait plaisir, qui «conforte les bien-pensants mais qui ne vaut rien sur le plan économique». Elle donne l'impression aux gens au pouvoir qu'ils sont une «sorte d'avant-garde révolutionnaire» qui montre la voie. Notons à cet égard que les conclusions du rapport Montréal, ville du savoir sur les faiblesses et les forces de Montréal, sur ce qu'il fallait faire pour qu'elle sorte de sa torpeur, étaient toutes tirées d'une enquête dans laquelle on avait recueilli les opinions de 100 membres de la fameuse «classe créative».

    Un des problèmes de la pensée de Florida, selon Mario Polèse, de l'INRS-Urbanisation, c'est qu'elle confond les conséquences et les causes. «Il n'y a rien qui démontre que c'est parce que vous avez une classe créative que la croissance va survenir. Il y a d'autres causes. Je ne dis pas qu'il est mauvais d'avoir des créateurs, au contraire, mais de là à affirmer que c'est la pilule magique, c'est d'un simplisme! De tout temps, les villes qui étaient d'importants centres de culture étaient attirantes. C'est un problème du type "l'oeuf ou la poule".»

    Par ailleurs, tous soulignent que Richard Florida est un «excellent entrepreneur universitaire» et qu'il a su faire un marketing très créatif pour ses thèses. «Son intuition n'était pas inintéressante, dit Polèse, mais il en a fait un produit. C'est son droit, mais pour le rendre profitable, il a simplifié son message, et c'est ça qu'il faut critiquer.»












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