La finale américaine
Serge Truffaut
4 mars 2004
L'état-major démocrate est aux anges. Selon le plan établi, il fallait que son favori, le sénateur John Kerry, remporte l'investiture démocrate le plus rapidement possible afin d'obliger le président Bush à entrer dans la mêlée plus tôt qu'il ne l'avait envisagé. Les thèmes de la campagne? L'économie d'abord, le terrorisme et l'Irak ensuite.
La facilité avec laquelle John Kerry a fait le plein de délégués avant le terme de la saison des primaires permet un constat: la finale qui s'amorce aujourd'hui sera une des plus longues jamais observées dans l'histoire des États-Unis, soit huit mois en tout. Cette facilité favorise aussi la mise au jour d'un autre constat: Kerry dispose d'une remarquable capacité d'adaptation ou de rebondissement. En décembre dernier, sa campagne allait cahin-caha. Dans les sondages, il était loin derrière Howard Dean. Qu'a-t-il fait? Il a mis son équipe à la porte pour la remplacer par les fidèles conseillers ou lieutenants de Ted Kennedy. Depuis, tout baigne dans l'huile.
Dans les semaines et les mois qui s'en viennent, les sujets économiques vont être au centre des débats d'une guerre qui s'annonce féroce. Selon le plus récent sondage consacré aux préoccupations des Américains, 41 % d'entre eux estiment que le beurre et l'argent du beurre sont prioritaires, loin devant la guerre en Irak, la lutte contre le terrorisme et même l'assurance-santé, sujet pourtant récurrent sur la scène politique. Les citoyens attendent donc du futur locataire de la Maison-Blanche qu'il choisisse le beurre plutôt que les canons, c'est-à-dire les emplois plutôt que la volonté de puissance.
Sur ce flan, Bush est particulièrement vulnérable. Il se trouve en effet qu'à moins d'un changement radical d'ici novembre, Bush sera le premier président depuis Herbert Hoover à conclure son mandat en affichant des pertes d'emplois (2,2 millions). Les causes de cette contre-performance découlent notamment des avantages fiscaux alloués aux grosses entreprises, qui se sont rapidement rendu compte que la délocalisation du travail se traduisait par des rendements accrus. Les rendements financiers, s'entend. Cette dernière vague de délocalisation a ceci qui la distingue des précédentes qu'elle a particulièrement saigné les rangs des cols blancs.
Au sud de la frontière, on s'inquiète particulièrement de l'exportation sans précédent de postes professionnels au profit, principalement, de l'Inde et de l'Irlande. Et alors? Une large portion d'entre eux, qui avaient voté Bush en 2000, risquent fort, comme le craignent bien des républicains, d'accorder leurs faveurs à Kerry, qui séduit passablement ces jours-ci par son discours quelque peu protectionniste. Parmi la batterie d'enquêtes visant à sonder l'humeur électorale, il y en a une propre à susciter bien des insomnies.
En effet, selon une étude signée par l'université du Maryland, seulement 28 % des Américains qui gagnent plus de 100 000 $ par année veulent que la Maison-Blanche continue d'oeuvrer à une progression du libre-échange. En 1999, ils étaient 57 %. Après avoir médité ces pourcentages, les experts électoraux du Parti républicain ont convenu qu'il y avait eu érosion de leur électorat. Pour Bush et les siens, le pire est que plus de 50 % des citoyens jugent que Kerry est plus apte que Bush (37 %) à créer des emplois.
Sur ce front, on s'en doute, Kerry s'est empressé de capitaliser en promettant une série de mesures faisant écho aux désirs protectionnistes. Il s'est engagé à gommer les avantages fiscaux aux entreprises qui délocalisent, à réduire le nombre de contrats gouvernementaux aux sociétés qui exportent des emplois et à rouvrir l'accord de... libre-échange!
Paradoxalement, au lieu de travailler à l'arrêt de cette érosion du vote des indépendants provoquée par un fait économique, l'administration Bush n'a fait que l'amplifier en jonglant avec la morale. On pense évidemment à cette promesse qui consiste à amender la Constitution pour interdire le mariage entre personnes du même sexe. En agissant de la sorte, Bush a satisfait cette base religieuse dont on sait qu'elle ne votera jamais Kerry, s'aliénant du coup, assurent des experts, des milliers de votes de républicains modérés.
Cela étant, l'issue de cet affrontement est loin d'être bouclée. Fort d'un trésor de guerre dépassant d'ores et déjà les 140 millions, les patrons de la campagne de Bush ont préparé une offensive qui, dit-on, sera féroce. Les coups tordus inhérents à toute campagne de salissage sont en vue.
La facilité avec laquelle John Kerry a fait le plein de délégués avant le terme de la saison des primaires permet un constat: la finale qui s'amorce aujourd'hui sera une des plus longues jamais observées dans l'histoire des États-Unis, soit huit mois en tout. Cette facilité favorise aussi la mise au jour d'un autre constat: Kerry dispose d'une remarquable capacité d'adaptation ou de rebondissement. En décembre dernier, sa campagne allait cahin-caha. Dans les sondages, il était loin derrière Howard Dean. Qu'a-t-il fait? Il a mis son équipe à la porte pour la remplacer par les fidèles conseillers ou lieutenants de Ted Kennedy. Depuis, tout baigne dans l'huile.
Dans les semaines et les mois qui s'en viennent, les sujets économiques vont être au centre des débats d'une guerre qui s'annonce féroce. Selon le plus récent sondage consacré aux préoccupations des Américains, 41 % d'entre eux estiment que le beurre et l'argent du beurre sont prioritaires, loin devant la guerre en Irak, la lutte contre le terrorisme et même l'assurance-santé, sujet pourtant récurrent sur la scène politique. Les citoyens attendent donc du futur locataire de la Maison-Blanche qu'il choisisse le beurre plutôt que les canons, c'est-à-dire les emplois plutôt que la volonté de puissance.
Sur ce flan, Bush est particulièrement vulnérable. Il se trouve en effet qu'à moins d'un changement radical d'ici novembre, Bush sera le premier président depuis Herbert Hoover à conclure son mandat en affichant des pertes d'emplois (2,2 millions). Les causes de cette contre-performance découlent notamment des avantages fiscaux alloués aux grosses entreprises, qui se sont rapidement rendu compte que la délocalisation du travail se traduisait par des rendements accrus. Les rendements financiers, s'entend. Cette dernière vague de délocalisation a ceci qui la distingue des précédentes qu'elle a particulièrement saigné les rangs des cols blancs.
Au sud de la frontière, on s'inquiète particulièrement de l'exportation sans précédent de postes professionnels au profit, principalement, de l'Inde et de l'Irlande. Et alors? Une large portion d'entre eux, qui avaient voté Bush en 2000, risquent fort, comme le craignent bien des républicains, d'accorder leurs faveurs à Kerry, qui séduit passablement ces jours-ci par son discours quelque peu protectionniste. Parmi la batterie d'enquêtes visant à sonder l'humeur électorale, il y en a une propre à susciter bien des insomnies.
En effet, selon une étude signée par l'université du Maryland, seulement 28 % des Américains qui gagnent plus de 100 000 $ par année veulent que la Maison-Blanche continue d'oeuvrer à une progression du libre-échange. En 1999, ils étaient 57 %. Après avoir médité ces pourcentages, les experts électoraux du Parti républicain ont convenu qu'il y avait eu érosion de leur électorat. Pour Bush et les siens, le pire est que plus de 50 % des citoyens jugent que Kerry est plus apte que Bush (37 %) à créer des emplois.
Sur ce front, on s'en doute, Kerry s'est empressé de capitaliser en promettant une série de mesures faisant écho aux désirs protectionnistes. Il s'est engagé à gommer les avantages fiscaux aux entreprises qui délocalisent, à réduire le nombre de contrats gouvernementaux aux sociétés qui exportent des emplois et à rouvrir l'accord de... libre-échange!
Paradoxalement, au lieu de travailler à l'arrêt de cette érosion du vote des indépendants provoquée par un fait économique, l'administration Bush n'a fait que l'amplifier en jonglant avec la morale. On pense évidemment à cette promesse qui consiste à amender la Constitution pour interdire le mariage entre personnes du même sexe. En agissant de la sorte, Bush a satisfait cette base religieuse dont on sait qu'elle ne votera jamais Kerry, s'aliénant du coup, assurent des experts, des milliers de votes de républicains modérés.
Cela étant, l'issue de cet affrontement est loin d'être bouclée. Fort d'un trésor de guerre dépassant d'ores et déjà les 140 millions, les patrons de la campagne de Bush ont préparé une offensive qui, dit-on, sera féroce. Les coups tordus inhérents à toute campagne de salissage sont en vue.
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