L’Amérique a changé depuis le 11 septembre
Quelques leçons à tirer de la défaite du candidat Howard Dean
Christian Rioux - Habituellement correspondant du Devoir à Paris, Christian Rioux est présentement invité à l’université Harvard de Boston par la Fondation Nieman
7 avril 2010 09h38
Il y a quelques jours, Howard Dean abandonnait la course à l’investiture démocrate entouré de quelques centaines de militants déconfits. L’ancien gouverneur du Vermont baissait pavillon devant le favori John Kerry et son rival du sud, John Edwards. L’enthousiasme qu’a suscité la candidature de Howard Dean parmi la jeunesse démocrate et les militants de base oblige à s’interroger sur les raisons de cette défaite inattendue. Pour une fois, personne ne pourra accuser le grand capital. Grâce à sa popularité auprès des militants et à ses méthodes originales de collecte, Howard Dean avait réussi à amasser plus de fonds que ses adversaires.
L’échec de l’ancien gouverneur du Vermont a été attribué à l’étrange discours qu’il a prononcé après son échec aux caucus de l’Iowa. Ces quelques minutes de délire télévisuel (qui ont tourné en boucle sur toutes les chaînes) lui auraient, dit-on, coûté la victoire. L’explication est malheureusement un peu courte. On connaît des dizaines de cas où ce genre d’erreur n’a pas nui à un candidat et l’a même rendu plus sympathique aux électeurs.
L’étoffe d’un président
L’inquiétude qui a suivi la prestation d’Howard Dean aura plutôt révélé une des caractéristiques essentielles de cette campagne électorale: les électeurs démocrates sont d’abord et avant tout à la recherche d’un candidat «présidentiable». Bref, d’un politicien pragmatique capable de tenir tête à George Bush.
En début de campagne, Howard Dean semblait représenter cet homme. Il avait été le premier à oser tenir la dragée haute au président. Son ton combatif a largement inspiré un Parti démocrate jusque-là donné perdant sur tous les fronts. Dans un entretien à l’université Harvard, le politologue Bill Schneider comparait pourtant la campagne de Howard Dean à un blind date sur Internet. Vient le moment où les échanges de courriels ne suffisent plus et où il faut rencontrer l’élu de son coeur. C’est alors que les Américains ont compris que le médecin de Burlington n’avait pas l’étoffe d’un président.
Ce n’est pas un hasard si l’élection démocrate se déroule cette année sous le signe du réalisme et de la responsabilité. À tort ou à raison, les Américains se considèrent en guerre et, en temps de guerre, on a rarement vu les populations se porter vers des candidats sans expérience aux opinions plutôt marginales. À cause du 11 septembre, des conflits afghan et irakien, la politique étrangère a rarement occupé autant de place dans une élection depuis la guerre du Vietnam. Cela a beaucoup desservi Howard Dean qui n’a aucune expérience dans ce domaine.
Ce ne sont pas tant ses opinions sur le mariage gai, l’assurance maladie ou la création d’emploi qui ont déplu aux démocrates que le radicalisme de son programme en politique étrangère. Dean était le seul candidat sérieux à rejeter en bloc la politique étrangère et sécuritaire suivie par le gouvernement actuel. Il était le seul à ne pas mettre la sécurité du pays au premier rang de ses priorités.
Il ne serait pas étonnant que son échec tienne justement à cette attitude qui lui fit dire que le pays n’était pas mieux protégé après l’arrestation de Saddam Hussein qu’avant. L’homme de la rue n’a pas compris comment un candidat à la présidence pouvait ne pas se réjouir de l’arrestation du tyran irakien. Pour de nombreux analystes, cette déclaration à l’emporte-pièce a marqué le début de la déconfiture de Howard Dean. Car il faut se rendre à l’évidence que la politique étrangère pourtant très risquée du président recueille toujours l’appui de la majorité des Américains.
La force de l’ancien héros de guerre John Kerry réside justement dans sa capacité de symboliser ce besoin sécuritaire. Une photo montrant John Kerry adressant un salut militaire à l’ancien général Wesley Clark a récemment fait le tour des médias. À quelques jours du retrait de Howard Dean, l’image symbolisait parfaitement le ralliement du Parti démocrate à l’opinion majoritaire selon laquelle les États-Unis ne peuvent plus agir dans le monde comme si le 11 septembre n’avait jamais eu lieu. C’est ce qu’Howard Dean n’a jamais compris.
La première élection depuis le 11 septembre
On l’oublie parfois, cette élection est la première depuis la catastrophe du World Trade Center. Elle sera l’occasion de vérifier où se situent les électeurs par rapport au virage radical pris par la politique étrangère américaine depuis deux ans. Pour l’instant, malgré de nombreux points d’insatisfaction (concernant notamment l’isolement des États-Unis et son image dans le monde), tout semble démontrer qu’une majorité d’électeurs approuve l’essentiel de l’orientation donnée par George Bush à l’action américaine à l’étranger. Voilà pourquoi le président, dans son discours sur l’état de l’Union, a tout fait pour centrer la campagne sur ces questions plutôt que sur celles beaucoup trop sensibles du déficit et de l’emploi.
Ceux qui décrivent l’arrivée de George Bush à la Maison-Blanche comme un coup d’État des cercles néo-conservateurs passent malheureusement à côté de l’essentiel. Non seulement ne parviennent-ils pas à comprendre la complexité du processus politique américain, mais ils sous-estiment les changements intervenus aux États-Unis depuis le 11 septembre. Ce n’est pas tant le prétendu complot néo-conservateur que le coup subi alors qui a forcé l’Amérique à rompre radicalement avec les orientations qui avaient caractérisé sa politique étrangère depuis la fin de la guerre froide et durant les années 90.
Rappelez-vous cette époque pas si lointaine où les démocraties voguaient à l’unisson vers la terre promise des droits de l’homme, «la fin de l’histoire», l’éden boursier et le paradis technologique. C’était l’époque où Madeleine Albright qualifiait les livres de sciences politiques écrits avant la chute du mur de Berlin de traités d’«archéologie» et d’«histoire ancienne». Le terrorisme islamiste, la menace des armes de destruction massives et l’éclatement de la bulle informatique ont définitivement mis fin au rêve qui a bercé les années Clinton.
Malgré une intervention réussie au Kosovo et son rôle dans la signature des accords du Vendredi saint (en Irlande), les historiens devront constater que Bill Clinton n’a pas su définir la politique de l’après guerre froide. Son échec fut particulièrement cuisant au Moyen-Orient où il n’a pas su prévenir la menace islamiste, raffermir la présence américaine dans la région et empêcher la rupture des accords d’Oslo.
Même une «colombe» comme l’ancien ambassadeur canadien à l’ONU et directeur de l’Académie mondiale pour la paix, David Malone (rencontré il y a un an à Paris) soutient que «Clinton disait les mots que nous voulions entendre, […] mais il a beaucoup improvisé en politique étrangère. Il n'a jamais établi de relation de confiance avec l'armée. Il a échoué en Somalie. Malgré des succès en Irlande du Nord et des efforts honnêtes en Palestine, il a toujours préféré éviter l'action militaire. [...] Ce n'est pas une grande période dans la politique internationale américaine».
Disons que, si le bilan des années Clinton reste à faire, peu d’Américains ont aujourd’hui la nostalgie de la politique suivie à cette époque. Plusieurs n’hésitent pas à accuser l’ancien président de n’avoir pas vu venir le 11 septembre (c’est le moins qu’on puisse dire) et de n’avoir pas su préparer la première puissance du monde aux dangers du nouveau siècle. Même un partisan du «Soft Power» et de l’alliance stratégique avec les Européens comme l’ancien conseiller de l’administration Clinton et recteur de la Kennedy School of Government à Harvard Joseph S. Nye reconnaît aujourd’hui que le radicalisme islamiste et la propagation des armes de destruction massives sont les menaces de l’heure. C’est une rupture radicale avec l’époque Clinton.
Les années Clinton rappellent par certains côtés la politique jeffersonnienne suivie par les États-Unis à la fin de la Première Guerre mondiale. Entrés en guerre à contrecoeur, les Américains se dépêcheront de démobiliser leurs soldats et de démanteler leur armée une fois l’Armistice signé. Le Congrès ira jusqu’à adopter le Neutrality Act en 1935, en pleine montée du nazisme. Si bien qu’à l’aube de la Seconde Guerre mondiale, la première puissance économique du monde n’arrivait qu’au 18e rang sur le plan militaire… derrière la Pologne!
Sans la doctrine Truman, la même erreur aurait pu se répéter à la fin de la Seconde Guerre mondiale. C’est alors que les Américains comprendront que, s’ils avaient eu les moyens militaires de gagner deux guerres mondiales, ils n’avaient pas eu les moyens de les prévenir. Le vaste programme militaire lancé par Harry Truman parviendra à contenir l’expansionnisme soviétique et à préparer sa défaite.
Un «multilatéraliste musclé»
Il n’est pas question de comparer les menaces de 1945 à celles de 2004. Qu’il suffise de constater que le démantèlement de la CIA sous l’ère Clinton relevait d’une vision idyllique aujourd’hui enterrée. Le riche débat sur la politique étrangère qui se déroule aux États-Unis a au moins convaincu les Américains qu’ils ne vivaient plus dans le paradis qu’ils avaient cru entrevoir après la guerre froide. Autrement dit, que les menaces à la sécurité du pays n’ont pas disparu avec l’URSS. C’est cette insouciance toute clintonienne que les électeurs démocrates ont rejetée avec Howard Dean.
Certes, John Kerry devra expliquer pourquoi, 10 mois après son retour du Vietnam, il déclarait au journal étudiant de l’université Harvard vouloir mettre les troupes américaines sous les ordres de l’ONU et démanteler la CIA. Mais les électeurs devraient lui pardonner cet égarement de jeunesse en misant sur son passé de combattant et son expérience réelle à la Commission des Affaires internationales du Sénat.
Les démocrates n’ont pas manqué de noter que John Kerry avait voté pour la guerre en Irak en octobre 2002, mais contre les crédits de 87 milliards $ US destinés à soutenir l’effort de guerre. Ils en auront probablement conclu que le candidat partage les objectifs actuels de la guerre en Irak tout en marquant son désaccord sur la manière brusque avec laquelle ont été traités l’ONU et les alliés européens.
Si John Kerry n’est pas un unilatéraliste, ce n’est pas non plus le pacifiste mou dont rêve l’amuseur Michael Moore. Kerry se définit plutôt comme un «multilatéraliste musclé» qui ne «confiera pas la sécurité des États-Unis à une autre nation ni à aucune institution». Si John Kerry succède un jour à George Bush, il ne faut donc pas s’attendre à un retour à la candeur des années Clinton.
George Bush aurait été trop heureux de pouvoir reprocher à un candidat démocrate de poursuivre la politique qui a mené au 11 septembre. Aujourd’hui, ce sont les démocrates qui demandent au président ce qu’il faisait pendant la guerre du Vietnam. Alors que le Canada et l’Europe semblent parfois continuer à vivre dans l’euphorie des années 90, les Américains, qu’ils soient démocrates ou républicains, ont définitivement rompu avec la naïveté de cette époque. C’est ce que n’avait pas vraiment compris Howard Dean.
L’échec de l’ancien gouverneur du Vermont a été attribué à l’étrange discours qu’il a prononcé après son échec aux caucus de l’Iowa. Ces quelques minutes de délire télévisuel (qui ont tourné en boucle sur toutes les chaînes) lui auraient, dit-on, coûté la victoire. L’explication est malheureusement un peu courte. On connaît des dizaines de cas où ce genre d’erreur n’a pas nui à un candidat et l’a même rendu plus sympathique aux électeurs.
L’étoffe d’un président
L’inquiétude qui a suivi la prestation d’Howard Dean aura plutôt révélé une des caractéristiques essentielles de cette campagne électorale: les électeurs démocrates sont d’abord et avant tout à la recherche d’un candidat «présidentiable». Bref, d’un politicien pragmatique capable de tenir tête à George Bush.
En début de campagne, Howard Dean semblait représenter cet homme. Il avait été le premier à oser tenir la dragée haute au président. Son ton combatif a largement inspiré un Parti démocrate jusque-là donné perdant sur tous les fronts. Dans un entretien à l’université Harvard, le politologue Bill Schneider comparait pourtant la campagne de Howard Dean à un blind date sur Internet. Vient le moment où les échanges de courriels ne suffisent plus et où il faut rencontrer l’élu de son coeur. C’est alors que les Américains ont compris que le médecin de Burlington n’avait pas l’étoffe d’un président.
Ce n’est pas un hasard si l’élection démocrate se déroule cette année sous le signe du réalisme et de la responsabilité. À tort ou à raison, les Américains se considèrent en guerre et, en temps de guerre, on a rarement vu les populations se porter vers des candidats sans expérience aux opinions plutôt marginales. À cause du 11 septembre, des conflits afghan et irakien, la politique étrangère a rarement occupé autant de place dans une élection depuis la guerre du Vietnam. Cela a beaucoup desservi Howard Dean qui n’a aucune expérience dans ce domaine.
Ce ne sont pas tant ses opinions sur le mariage gai, l’assurance maladie ou la création d’emploi qui ont déplu aux démocrates que le radicalisme de son programme en politique étrangère. Dean était le seul candidat sérieux à rejeter en bloc la politique étrangère et sécuritaire suivie par le gouvernement actuel. Il était le seul à ne pas mettre la sécurité du pays au premier rang de ses priorités.
Il ne serait pas étonnant que son échec tienne justement à cette attitude qui lui fit dire que le pays n’était pas mieux protégé après l’arrestation de Saddam Hussein qu’avant. L’homme de la rue n’a pas compris comment un candidat à la présidence pouvait ne pas se réjouir de l’arrestation du tyran irakien. Pour de nombreux analystes, cette déclaration à l’emporte-pièce a marqué le début de la déconfiture de Howard Dean. Car il faut se rendre à l’évidence que la politique étrangère pourtant très risquée du président recueille toujours l’appui de la majorité des Américains.
La force de l’ancien héros de guerre John Kerry réside justement dans sa capacité de symboliser ce besoin sécuritaire. Une photo montrant John Kerry adressant un salut militaire à l’ancien général Wesley Clark a récemment fait le tour des médias. À quelques jours du retrait de Howard Dean, l’image symbolisait parfaitement le ralliement du Parti démocrate à l’opinion majoritaire selon laquelle les États-Unis ne peuvent plus agir dans le monde comme si le 11 septembre n’avait jamais eu lieu. C’est ce qu’Howard Dean n’a jamais compris.
La première élection depuis le 11 septembre
On l’oublie parfois, cette élection est la première depuis la catastrophe du World Trade Center. Elle sera l’occasion de vérifier où se situent les électeurs par rapport au virage radical pris par la politique étrangère américaine depuis deux ans. Pour l’instant, malgré de nombreux points d’insatisfaction (concernant notamment l’isolement des États-Unis et son image dans le monde), tout semble démontrer qu’une majorité d’électeurs approuve l’essentiel de l’orientation donnée par George Bush à l’action américaine à l’étranger. Voilà pourquoi le président, dans son discours sur l’état de l’Union, a tout fait pour centrer la campagne sur ces questions plutôt que sur celles beaucoup trop sensibles du déficit et de l’emploi.
Ceux qui décrivent l’arrivée de George Bush à la Maison-Blanche comme un coup d’État des cercles néo-conservateurs passent malheureusement à côté de l’essentiel. Non seulement ne parviennent-ils pas à comprendre la complexité du processus politique américain, mais ils sous-estiment les changements intervenus aux États-Unis depuis le 11 septembre. Ce n’est pas tant le prétendu complot néo-conservateur que le coup subi alors qui a forcé l’Amérique à rompre radicalement avec les orientations qui avaient caractérisé sa politique étrangère depuis la fin de la guerre froide et durant les années 90.
Rappelez-vous cette époque pas si lointaine où les démocraties voguaient à l’unisson vers la terre promise des droits de l’homme, «la fin de l’histoire», l’éden boursier et le paradis technologique. C’était l’époque où Madeleine Albright qualifiait les livres de sciences politiques écrits avant la chute du mur de Berlin de traités d’«archéologie» et d’«histoire ancienne». Le terrorisme islamiste, la menace des armes de destruction massives et l’éclatement de la bulle informatique ont définitivement mis fin au rêve qui a bercé les années Clinton.
Malgré une intervention réussie au Kosovo et son rôle dans la signature des accords du Vendredi saint (en Irlande), les historiens devront constater que Bill Clinton n’a pas su définir la politique de l’après guerre froide. Son échec fut particulièrement cuisant au Moyen-Orient où il n’a pas su prévenir la menace islamiste, raffermir la présence américaine dans la région et empêcher la rupture des accords d’Oslo.
Même une «colombe» comme l’ancien ambassadeur canadien à l’ONU et directeur de l’Académie mondiale pour la paix, David Malone (rencontré il y a un an à Paris) soutient que «Clinton disait les mots que nous voulions entendre, […] mais il a beaucoup improvisé en politique étrangère. Il n'a jamais établi de relation de confiance avec l'armée. Il a échoué en Somalie. Malgré des succès en Irlande du Nord et des efforts honnêtes en Palestine, il a toujours préféré éviter l'action militaire. [...] Ce n'est pas une grande période dans la politique internationale américaine».
Disons que, si le bilan des années Clinton reste à faire, peu d’Américains ont aujourd’hui la nostalgie de la politique suivie à cette époque. Plusieurs n’hésitent pas à accuser l’ancien président de n’avoir pas vu venir le 11 septembre (c’est le moins qu’on puisse dire) et de n’avoir pas su préparer la première puissance du monde aux dangers du nouveau siècle. Même un partisan du «Soft Power» et de l’alliance stratégique avec les Européens comme l’ancien conseiller de l’administration Clinton et recteur de la Kennedy School of Government à Harvard Joseph S. Nye reconnaît aujourd’hui que le radicalisme islamiste et la propagation des armes de destruction massives sont les menaces de l’heure. C’est une rupture radicale avec l’époque Clinton.
Les années Clinton rappellent par certains côtés la politique jeffersonnienne suivie par les États-Unis à la fin de la Première Guerre mondiale. Entrés en guerre à contrecoeur, les Américains se dépêcheront de démobiliser leurs soldats et de démanteler leur armée une fois l’Armistice signé. Le Congrès ira jusqu’à adopter le Neutrality Act en 1935, en pleine montée du nazisme. Si bien qu’à l’aube de la Seconde Guerre mondiale, la première puissance économique du monde n’arrivait qu’au 18e rang sur le plan militaire… derrière la Pologne!
Sans la doctrine Truman, la même erreur aurait pu se répéter à la fin de la Seconde Guerre mondiale. C’est alors que les Américains comprendront que, s’ils avaient eu les moyens militaires de gagner deux guerres mondiales, ils n’avaient pas eu les moyens de les prévenir. Le vaste programme militaire lancé par Harry Truman parviendra à contenir l’expansionnisme soviétique et à préparer sa défaite.
Un «multilatéraliste musclé»
Il n’est pas question de comparer les menaces de 1945 à celles de 2004. Qu’il suffise de constater que le démantèlement de la CIA sous l’ère Clinton relevait d’une vision idyllique aujourd’hui enterrée. Le riche débat sur la politique étrangère qui se déroule aux États-Unis a au moins convaincu les Américains qu’ils ne vivaient plus dans le paradis qu’ils avaient cru entrevoir après la guerre froide. Autrement dit, que les menaces à la sécurité du pays n’ont pas disparu avec l’URSS. C’est cette insouciance toute clintonienne que les électeurs démocrates ont rejetée avec Howard Dean.
Certes, John Kerry devra expliquer pourquoi, 10 mois après son retour du Vietnam, il déclarait au journal étudiant de l’université Harvard vouloir mettre les troupes américaines sous les ordres de l’ONU et démanteler la CIA. Mais les électeurs devraient lui pardonner cet égarement de jeunesse en misant sur son passé de combattant et son expérience réelle à la Commission des Affaires internationales du Sénat.
Les démocrates n’ont pas manqué de noter que John Kerry avait voté pour la guerre en Irak en octobre 2002, mais contre les crédits de 87 milliards $ US destinés à soutenir l’effort de guerre. Ils en auront probablement conclu que le candidat partage les objectifs actuels de la guerre en Irak tout en marquant son désaccord sur la manière brusque avec laquelle ont été traités l’ONU et les alliés européens.
Si John Kerry n’est pas un unilatéraliste, ce n’est pas non plus le pacifiste mou dont rêve l’amuseur Michael Moore. Kerry se définit plutôt comme un «multilatéraliste musclé» qui ne «confiera pas la sécurité des États-Unis à une autre nation ni à aucune institution». Si John Kerry succède un jour à George Bush, il ne faut donc pas s’attendre à un retour à la candeur des années Clinton.
George Bush aurait été trop heureux de pouvoir reprocher à un candidat démocrate de poursuivre la politique qui a mené au 11 septembre. Aujourd’hui, ce sont les démocrates qui demandent au président ce qu’il faisait pendant la guerre du Vietnam. Alors que le Canada et l’Europe semblent parfois continuer à vivre dans l’euphorie des années 90, les Américains, qu’ils soient démocrates ou républicains, ont définitivement rompu avec la naïveté de cette époque. C’est ce que n’avait pas vraiment compris Howard Dean.
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