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La percée de L'ADQ - L'ADQ, une fraîcheur... glaciale

À la base de l'engouement pour Mario Dumont réside le désir de plus en plus de citoyens de ne plus collaborer à la vie collective

Pierre Pichette - Sainte-Foy  6 juillet 2002 
Le message de la percée de l'ADQ n'est pas celui évoqué par les autres partis. Il est plus profond, plus gênant, plus apeurant.

Tenter de gouverner avec des idées dites de droite, plutôt téméraires, voire simplistes, majoritairement soupçonnées de recul pour la population du Québec, sans que cela ne soit nouveau, surprendra toujours, même si les aspirants sont honnêtes, intègres et dans leur droit. Toutefois, le grand étonnement ne vient pas de Mario mais bien des gens qui votent pour Mario. Pire, nombreux qu'ils sont soudainement, il faut maintenant parler de choc. Suivre Mario va contre presque toute logique. Pourquoi suivent-ils, alors?

Parce qu'il est trop simple en soi, le contenu du programme de l'ADQ suscitera sûrement de nombreuses analyses un jour ou l'autre. Je ne m'y attarderai donc pas.

Revenir à l'essentiel d'abord

À quoi sert un gouvernement? La nature en soi est inégale et injuste. Ainsi, en démocratie, face aux forces et aux intérêts nombreux et divers, un gouvernement n'aura jamais d'autre idéal que celui de favoriser l'équilibre, de partager la richesse, de protéger les faibles, d'empêcher les abus, de permettre l'équité, la justice, de rendre des services uniformes et accessibles à tous, de taxer, quoi d'autre, et enfin de faire des lois et de gérer. Dans ce contexte collectif aux libertés légitimement limitées, tous, individus et entreprises, doivent alors collaborer.

À l'opposé de cet idéal collectif, soumis au dogme à la mode de la déréglementation, le libéralisme économique, ce laisser-faire des forces du marché, manifeste à notre époque une tendance à neutraliser et même à se substituer à bien des présences gouvernementales. Plutôt teintée d'individualisme, de privilèges, de corporatisme et d'inégalités, l'entreprise privée représente cette tendance. Exploiter, produire et vendre sans limites, sans entraves, rapidement, à peu de frais, avec des profits maximaux et des redistributions minimales, tel est aujourd'hui l'objectif de cette entreprise privée. Ne soyons pas naïfs: sans en dénigrer les vertus et la nécessité, l'entreprise privée procède ainsi.

Au Québec notamment, souvent sous l'influence miroitante des nantis, de plus en plus de citoyens ne veulent plus collaborer. Ils demandent plus de liberté, moins de taxes, moins de règlements. L'ADQ le leur accordera. Plus symptomatique encore, le concept d'entreprise privée, si valorisé, se retrouve maintenant à la base du programme de l'ADQ. Comme à une mode, tous les partis se laissent tenter. Attention! Fruit de l'inconscience et dénuée de soucis collectifs, voilà la recette idéale pour l'éclosion de déséquilibres, d'abus, d'injustices, de laissés-pour-compte.

Changer quoi?

S'agit-il d'abord de mettre au rancart nos députés, nos lois, nos programmes? Pour s'en faire une idée assez juste, quoi de mieux alors que d'écouter — ce que trop peu de citoyens font — les débats télévisés à l'Assemblée nationale. Et quelle surprise! Maîtres d'oeuvre d'une prospérité fort appréciable au Québec, au contraire de ce que toute opposition, tout média et toute entreprise peuvent en dire, on y découvre avant tout des hommes et des femmes passionnés, très au fait de leurs dossiers, énergiques, dévoués pour le Québec, expérimentés, créateurs, de haute compétence, imprégnés de justice, respectueux de la population mais où tout est excessivement complexe et contraignant. Évidemment, cela est rassurant. Alors, sans être naïf, pourquoi ne pas s'en réjouir? Le Québec n'est pas dans le marasme, loin de là! Alors, qu'est-ce que le changement? L'ADQ au pouvoir, pour qui tout semble simple? Ne serait-ce pas cela, finalement, le changement? Douteux!

D'où vient cette vague pour l'ADQ? D'abord de l'éducation, d'où se cristallisent les valeurs des jeunes, puis du monde du travail. En 1994, dans un rapport déposé auprès du ministère de l'Éducation, j'écrivais notamment ceci:

«À l'image de la force des Fernand Dumont, des Léon Dion, où est passée la relève? Jadis symbole de la réflexion, aujourd'hui, l'école étonne par son silence.

«Imprégnés d'un esprit cartésien douteux, nous donnons et valorisons des réponses courtes et décisives alors que tout est compliqué. Nous répondons à des questions plutôt que d'en poser. [...] Combien de temps passons-nous à expliquer et à organiser nos limites et nos structures plutôt que d'accorder notre temps au non-inventé, à l'imagination, au possible?

«Les remises en question par les jeunes, leurs insolences, leur audace, leurs revendications, leurs révoltes, expressions et manifestations de toute jeunesse en santé, sont contrôlées, étouffées et même, aujourd'hui, privées de détonateur. Nous avons réussi l'impossible. Que seront-ils à 40 ans si, à 20 ans déjà, ils ont peur?

«Subjuguée par la nouvelle technologie à la fois déroutante et séduisante, l'école se complaît à produire avant tout des diplômés. Des diplômés à demi informés, qui ont un engagement collectif naïf et tiède, qui sont imbibés de l'esprit de compétition.

«En valorisant le savoir surtout et un certain savoir-faire, comment peut-il être expliqué que l'école délaisse tant le savoir-être, si déterminant?» Etc.

Depuis si longtemps que le monde du travail souhaite accroître son contrôle sur à peu près tout, surtout sur les valeurs, voilà qu'il déteint maintenant partout. Parce qu'ils représentent la relève, les jeunes, compte tenu de leur importance, ont été les plus atteints. Pas moins intelligents mais centrés sur eux-mêmes et de ce fait plus faibles collectivement, pressés et surtout imbibés de valeurs différentes de celles de leurs aînés, beaucoup de jeunes tombent maintenant dans la facilité, le vite fait, le simplisme.

Les jeunes et les autres

Il y a environ 20 ans, un article étonnant paraissait dans le journal Les Affaires. Il évoquait une tendance dans les entreprises privées à embaucher dorénavant de brillants penseurs ou leaders contestataires afin de les amadouer et d'éliminer ainsi toute critique sociale potentielle dirigée vers elles pour enfin pouvoir plus facilement être en mesure de gérer leurs intérêts sans entraves de la part de la société. Sapristi! Les entreprises ont bien réussi, même mondialement. Non, les jeunes ne sont pas seuls. Subtilement, sous l'emprise de la mentalité de l'entreprise privée, l'ADQ atteint maintenant les travailleurs de la classe moyenne, adeptes idéals pour l'aventure.

Déjà des conséquences

Une conséquence majeure: l'esprit critique social décline au Québec. Marie-France Bazzo, animatrice et commentatrice chevronnée à la radio de Radio-Canada, exprimait récemment, sans être la seule, son grand étonnement de constater que la réflexion et l'analyse ne se font plus au Québec. Chez nous, on exprime des opinions. Sur à peu près tout, tous ont une opinion. Mais peu connaissent leur sujet. Pourtant, tous, avec une certaine certitude, prennent position. Étonnant, n'est-ce pas? Rappelons alors qu'une opinion est un peu comme un feeling. Cela se situe en surface, au niveau de l'image, de l'impression et de l'émotion. Du vite fait! C'est que nous vivons au coeur de la génération de l'émotion. L'émotion qui divertit et qui empêche de réfléchir. L'émotion rapidement consommée s'achète à gros prix aujourd'hui. La télévision en fait même une spécialité. Plus l'émotion est forte, plus le propos est punché, plus vrai est le sujet. Écoutez Mario: lui, il connaît ça!

Que faut-il penser de ce type de communication, de ces généralistes de tout, spécialistes de rien? Ne serait-ce pas cela, la démagogie? Bref, lorsqu'on ne sait pas, plutôt que d'improviser, on se la ferme. On écoute, on lit, on fait des recherches, on expérimente, on analyse le sujet sous tous ses angles, on ne dénigre pas les gens expérimentés, on alimente ses connaissances, on se calme, on y met surtout du temps, et alors, au besoin, on est toujours en mesure de préparer un propos ou une action justes. Mais cela se fait si peu aujourd'hui. Voilà pourtant comment se bâtit une culture générale efficace, si nécessaire à notre vie collective.

Récemment, je me suis laissé dire combien il a été intéressant de découvrir la radio de Radio-Canada pendant le look-out à la SRC. On y faisait jouer de la si belle musique! «Maintenant que le look-out est terminé, on y parle tellement que cela ressemble à du André Arthur!» Très significatif, n'est-ce pas? C'est que penser, réfléchir, analyser demande des efforts.

Tout autant dans les familles maintenant, plus question de parler de politique. Tout ce contexte qui, collectivement et quotidiennement, nous anime et nous animera sans cesse devient un sujet tabou. «La politique, c'est la journée qu'on vote, et à part ça, écoeure-nous pas», entend-on de plus en plus! Pour ne pas faire de chicane, dit-on! Mais alors, autour de quoi pouvons-nous discuter des vraies choses? Du bébé, du chum, de la robe, de la maison de Céline Dion? Banalisés, la politique, l'analyse et le travail intellectuel deviennent marginaux, voire parfois un jeu ou une anomalie de la nature. C'est ainsi qu'un peuple se nivelle par le bas. Que les pompiers soient les plus valorisés dans l'échelle des travailleurs n'est pas surprenant, n'est-ce pas?

Nous n'avons encore rien vu

Ne nous étonnons pas du nombre croissant d'adeptes aventuriers de Mario Dumont. À l'aide de la pensée magique, Mario promet la simplicité et la facilité tout en travaillant comme un bon père de famille. N'est-ce pas séduisant? Plus besoin de penser, SuperMario règle tout. Quel bonheur que de se déresponsabiliser! Le peuple n'attend que cela! Et ça ne fait que commencer! L'entreprise privée mène le monde, dit-on; alors, on n'a encore rien vu!

Triste pour tous les gens qui, souvent, ont investi une vie de travail pour faire avancer la collectivité et qui seront balayés d'un simple coup de vent. Triste pour la perte des acquis du Québec, si durement et légitimement gagnés. Triste pour un avenir raté! D'autant plus que les adéquistes — à qui, notamment, s'adresse cette réflexion — ne la liront probablement même pas.

Devrons-nous sortir dans la rue, comme en France, pour faire mourir cette extrême droite, l'ADQ? Notre tâche pourrait être longue et ardue car l'abandon n'est pas une solution.

«Ne sentez-vous pas ce vent de fraîcheur, Stéphane?», disait-on au Téléjournal de Radio-Canada en cette soirée des élections partielles du 17 juin 2002, dite historique!

Moi, je sens une fraîcheur glaciale me passer dans le dos!
 
 
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