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La chute de la maison Messier

Christian Rioux   5 juillet 2002 
En apprenant la chute de Jean-Marie Messier cette semaine, je me suis souvenu de la première conférence de presse du nouveau président de Vivendi Universal. Sur la chic avenue Friedland, à deux pas de l'Étoile, toute la presse internationale se bousculait pour photographier le p.-d.g. de 43 ans avant qu'il ne prenne le Concorde pour New York.

L'homme au visage de poupon affichait un sourire satisfait. Rien ne parvenait pourtant à cacher le caractère étrangement factice de cet exercice. Aussi factice que ce nom italien dont Jean-Marie Messier avait affublé, en mai 1998, la bonne vieille Générale des Eaux, une entreprise spécialisée dans la distribution d'eau et le ramassage des ordures ménagères.

C'était le monde à l'envers. Celui qui avait grandi dans les cénacles des cabinets ministériels ne jurait plus que par l'entreprise privée. L'énarque nourri aux mamelles de l'État français s'agenouillait sur l'hôtel de la libre concurrence. L'an dernier, Messier alla même jusqu'à renier cette «exception culturelle» dont le joyau de son empire, la chaîne cryptée Canal +, est pourtant le pur produit.

Le diplômé des grandes écoles jouait la décontraction américaine. Par cette journée ensoleillée, il avait retiré sa veste. Il la portait sur l'épaule comme on le fait à Los Angeles mais jamais à Paris. À sa gauche, l'héritier de la famille Bronfman, Edgar fils, restait de glace. Il venait de vendre aux Français Universal Studios et surtout Universal Music, son joujou personnel. Lui qui avait toujours rêvé d'«être un artiste», comme dit la chanson.

Messier venait de créer le deuxième groupe mondial de communication après AOL-Time Warner. L'ennui, c'est que personne n'y croyait. J'avais beau interroger mes collègues de la presse financière française et américaine, personne ne croyait vraiment qu'avec des tas de vieilles pellicules, beaucoup d'eau, des tuyaux à en revendre, quelques téléphones et un soupçon d'Internet, on ferait lever le gâteau.

La cabale entourant le nouveau portail Internet Vizzavi symbolisait le caractère terriblement virtuel de ce qui se déroulait sous nos yeux: une pure opération de marketing. Personne ne savait à quoi Vizzavi pourrait bien servir. Résultat: un milliard de dollars investis en pure perte.

Et puis, qu'allait donc faire le président d'un grand conglomérat international dans ce débat ridicule avec le folklorique José Bové? Qu'avait-il à faire la couverture de Paris Match, un magazine qui n'a jamais brillé par la rigueur de ses analyses financières? Qu'avait-il à se prononcer sur la faim dans le monde et la dette du Tiers-Monde? Et pourquoi allait-il faire le clown chez Thierry Ardisson et Michel Drucker?

***

La réalité a fini par rattraper le virtuel. Le 25 juin, Messier a échappé de justesse à une tentative d'éviction menée par les cinq membres américains de son conseil d'administration. Les huit membres français l'ont soutenu uniquement pour éviter qu'Edgar Bronfman fils ne lui succède.

Son remplacement par le vice-président d'Avantis, René Fourtou, apparaît comme une dernière tentative française de sauver ce qui peut être sauvé. On sait que l'Élysée suit les péripéties de Vivendi Universal depuis des mois. Messier, qui fut un proche d'Édouard Balladur et qui a soutenu la réforme socialiste des 35 heures, n'a jamais eu les faveurs du président Chirac, qui a même refusé de le recevoir. Son successeur a par contre été nommé, en 1986, à la tête de Rhône-Poulenc par le gouvernement de Jacques Chirac.

À Paris, on calcule que la mission de René Fourtou ne dépassera pas six mois et qu'elle consistera très probablement à découper le groupe en préservant les intérêts français. En pleine campagne électorale, Jacques Chirac avait annoncé qu'il n'était pas question que l'ancienne Générale des Eaux, aujourd'hui Vivendi Environnement, passe sous contrôle étranger.

En multipliant les opérations risquées, Jean-Marie Messier menaçait aussi un autre joyau français. Il s'agit de la chaîne Canal + qui, en contrepartie d'une entente d'exclusivité, finance une grande part de la production cinématographique française. Sans compter de nombreuses productions européennes et canadiennes.

Pour expliquer sa dette fabuleuse, Jean-Marie Messier a accusé Canal + de ne pas rapporter suffisamment. Malgré un plafonnement normal des abonnements, la chaîne était pourtant une machine à dollars jusqu'à l'acquisition de la filiale italienne Stream, achetée à un prix exorbitant selon les analystes.

Il fallait bien trouver des coupables.

***

Sur l'avenue Friedland, il règne aujourd'hui comme une ambiance de fin de régime. Comme si une page était bel et bien tournée. Comme si on découvrait que la croissance inespérée de la dernière décennie avait produit des maux tout aussi exceptionnels.

On saura bientôt si Messier a cherché à enjoliver ses comptes au mépris des règles de la Commission des opérations de Bourse, comme l'affirme le journal Le Monde. On sait que Messier cumulait les postes de président du conseil et de directeur général, contre l'avis de nombreux analystes. D'anciens membres du conseil d'administration l'accusent de leur avoir caché des informations.

En fait de fusion, il se pourrait que Jean-Marie Messier ait surtout réussi à fusionner le culte français du secret à une avidité proprement américaine.

La chute de Messier signe peut-être aussi la fin du mythe de la «convergence», ce mythe selon lequel chacun lirait bientôt le journal sur son cellulaire et écouterait le dernier Luc Besson sur son Palm Pilot. Rappelez-vous, les bibliothèques, les journaux et les salles de cinéma étaient bons pour la casse.

La plaisanterie que rapportait mardi le quotidien Libération nous révèle le fin mot de cette idéologie. On y raconte qu'en se présentant à la porte du paradis, le grand patron de Vivendi s'étonna d'y voir brûler les flammes de l'enfer.

«On ne vous a pas averti?, dit Dieu le père. L'enfer et le paradis ont fusionné!»

Christian Rioux est correspondant du Devoir à Paris
 
 
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