«Elle a pas l’air d’une fille qui s’est fait violer»

Alice Paquet a pris la parole pour dénoncer les agressions sexuelles dont elle a été victime.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Alice Paquet a pris la parole pour dénoncer les agressions sexuelles dont elle a été victime.

Ma vie publique a débuté avec fracas. Lors de la « vigile en soutien aux survivantes » d’agressions sexuelles à l’Université Laval, j’ai voulu apporter mon soutien au mouvement #onvouscroit par mon propre témoignage, dont la portée et le traitement dans l’espace médiatique m’ont rapidement échappé. J’ai en effet perdu le contrôle sur l’histoire, les faits et leur interprétation : alors que j’avais été présentée d’abord comme une fille confuse, puis comme une ex-prostituée, tout était mis en œuvre pour éroder la force et la crédibilité de ma parole. Ce qui me choque, c’est qu’on ait fouillé dans ma vie privée pour y repérer des détails qui n’ont servi qu’à détourner l’attention publique de l’agression dont j’ai été victime et à camoufler l’enjeu principal — en l’occurrence la banalisation et la minimisation systématiques des violences sexuelles à l’endroit des femmes.

 

Un article du Journal de Québec indique effectivement que des « révélations troublantes » à mon propos sont parues à la suite des recherches d’un blogueur. On y apprend notamment que j’ai déjà été escorte, comme si une telle information avait une incidence sur le bris de consentement dont j’ai été victime, à l’instar de tant de femmes. Cette intrusion dans ma vie privée ne m’apparaît pas seulement comme du voyeurisme déplacé, mais constitue bien le prolongement d’une longue tradition de dénigrement des femmes qui osent parler de sujets tels que le viol ou le harcèlement, en public comme en privé.

 

Beaucoup de questions m’ont été posées : pourquoi être remontée à sa chambre ? Pourquoi n’ai-je pas dénoncé immédiatement après les événements ? On m’a interrogée sur ce que je portais, le nombre de verres que j’ai bus ce soir-là. Et celui d’après.

 

Beaucoup de réponses me viennent à l’esprit : parce qu’on m’a fait comprendre qu’une femme qui se fait agresser l’aurait mérité. Parce que j’ai figé, que j’ai eu peur, que j’ai cédé. Cette peur et cette violence sont vécues quotidiennement par d’innombrables femmes, et ce n’est que par une réponse collective que nous saurons vaincre.

 

La culture du viol ne peut être combattue par une seule personne, elle doit être contrée par un mouvement fort, porté par plusieurs voix. J’exige donc qu’on ne réduise pas ce mouvement à une seule femme, et que cette femme ne soit pas réduite à ses attraits physiques, ses choix de vie ou sa santé mentale. J’ai l’impression que le centre du monde est concentré sur l’exclusivité de mon corps.

 

C’est une réalité qui touchera toujours trop de femmes, aussi longtemps qu’une seule d’entre elles sera affectée par celle-ci. Je suis devenue — un peu malgré moi — la porte-parole de la riposte féministe en cours, mais je reste spectatrice d’une pente raide qui me terrifie et qui ne semble même plus m’appartenir : ma vie privée.

 

Nous sommes fortes, nous sommes indestructibles, et c’est ensemble que nous avancerons.

 

Courez avec votre corps, pas contre.

22 commentaires
  • Marie-Claire Mailloux - Abonnée 24 octobre 2016 05 h 27

    Très sage

    Je suis avec vous Mme Paquet et vous appuie, quoiqu'on puisse invontairement mêler sa vie privée à son engagement social, je suis d'avis que la vie privée doit rester privée, au coeur même de sa dignité.

    MCM

    • Jean-Pierre Grisé - Abonné 24 octobre 2016 09 h 50

      Comme je ne sais pas exprimer ma solidarité contre les violences faites
      aux femmes,je dirai simplement que je suis féministe.

  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 24 octobre 2016 05 h 31

    … parlons-en !

    « tout était mis en œuvre pour éroder la force et la crédibilité de ma parole.» (Alice Paquet)

    Oui, en effet, dès qu’on touche au monde de la sexualité, on touche également à un terrible tabou de société, un tabou difficile à gérer, et à porter par la parole, tant sur le plan public que privé, notamment lorsqu’il se présente des situations en lien avec des « dérapages » possibles en matière de cohésion sociale, et familiale !

    De ce tabou, cette anecdote :

    Un jour, un étudiant de CEGEP, dans le cadre d’un travail collégial, m’a posé cette question : « L’histoire de l’Enfance de Duplessis-Léger va-t-elle se répétée ? »

    Lui ai répondu : « Non, dans ce genre de forme, sauf par le tabou qui lui est rattaché ! »

    Incrédule, il me demande de préciser le « pourquoi » !

    Tout en évoquant, parmi d’autres circonstances, l’Enfance de la DPJ, je l’informe, en terme de sexualité, que ledit tabou, demeurant actif, se décline comme suit : si, d’exemple, le papa, ou la maman, s’offre une relation intime fructueuse (consentante ou pas) avec sa progéniture, ou avec le voisinage, qu’adviendra-t-il de l’enfant à naître, des réactions de société ?

    De cette information, cet étudiant, ne pouvant poursuivre, s’est comme retranché dans le « mutisme », le silence radio, et il est parti !

    De ce qui précède, que retenir ?

    De ce genre de tabou difficile à dire, ensemble …

    … parlons-en ! - 24 oct 2016 -

    • Pierre Cloutier - Abonné 24 octobre 2016 17 h 14

      Monsieur Fafouin, La lecture de votre commentaire m'explique un peu pourquoi vous avez ce pseudo de « Fafouin »... :-)

    • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 25 octobre 2016 08 h 13

      « La lecture de votre commentaire m'explique » (Pierre Cloutier)

      Possible, mais lorsqu’on entre dans ce tabou et que des personnes, comme d’exemple Alice, se font taxées de « menteuses » pendant qu’elles accusent des profiteurs-abuseurs de sexualité, il y a lieu de noter un dérapage en lien avec une quelconque cohésion sociale espérée ou désespérée !

      L’anecdote citée, entr’autre, se voulait justement exprimer ce problème !

      Cé tout ! - 25 oct 2016 -

  • Denis Desmeules - Abonné 24 octobre 2016 08 h 46

    Tu es forte et courageuse !

    Bravo Alice, tu mérites tout le respect possible !

  • Jean-Marc Simard - Abonné 24 octobre 2016 08 h 49

    Un viol reste un viol...

    Escorte ou pas, provoquante ou pas, agace ou pas, allure provocatrice ou pas, toutes tentatives pour forcer des relations sexuelles non consenties demeurent un viol, peu importe la culture et la psychée des personnes impliquées...Un oui/non ou un non/oui reste un non...Sans un oui clair, c'est non...Point final...

    • Jean-Yves Arès - Abonné 26 octobre 2016 11 h 04

      «...Un oui/non ou un non/oui reste un non...Sans un oui clair, c'est non...Point final...»

      Sauf que ce n'est pas comme cela que se passe les relations sexuelles dans la réalité. Dans les faits ces relations débordent de non-dits et sont souvent marqués par une communication maladroite qui découle de ses propres incertitudes. Le ''si c'est pas oui c'est non'' est trop tranché pour être un modèle praticable.

      Adopter un ''point final'' sur ce que doivent être les bonnes mœurs conduit vite a l'intégrisme. Faut pas oublier qu'il y a bien peu de temps la norme et le point final c'était le ''devoir conjugale'' qui s’appliquait a la femme. On a tout intérêt à ce que le point soit nuancé, et surtout pas final.

      Il est illusoire de penser pouvoir faire tomber des sentences sans appel sur des situations ambiguës ou l’on retrouve une chose et son contraire.

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 26 octobre 2016 11 h 30

      « Il est illusoire de penser pouvoir faire tomber des sentences sans appel sur des situations ambiguës ou l’on retrouve une chose et son contraire. »

      Mais il me semble que ce que la « sentence » met en place, ce n'est pas une norme figée dont l'application mécanique serait prescrite, comme dans le « devoir conjugal », mais une simple maxime pratique destinée à dénouer les situations ambiguës dès que l'un au l'autre ne s'y sent plus à l'aise.

      Que cela plaise ou pas, le jeu de la séduction ne peut rester un jeu que si on peut retirer se billes à n'importe quel moment. Dans un monde pluraliste au plan moral, c'est tout ce qu'on peut encore exiger, et exiger absolument. Si le jeu n'en vaut pas la chandelle, il est très praticable de ne pas jouer...

    • Jean-Yves Arès - Abonné 26 octobre 2016 13 h 39

      «mais une simple maxime pratique destinée à dénouer les situations ambiguës dès que l'un au l'autre ne s'y sent plus à l'aise.»

      Entre simple maxime et 'point final' il y a une marge. Un est un point de repère, et qui ici est une évidence pour une grande majorité de la population, mais l'autre a le poids de l'intégrisme.

      Une prescription applicable a tous et toutes trop étroite et ''raisonnable'' trouvera difficilement son chemin à l'heure ou les deux ont justement envie d'être pas trop raisonnables. Un peu comme le condo, qui raisonnablement devrait être de mise…

  • Robert Libersan - Abonné 24 octobre 2016 09 h 10

    Admiration

    J'admire votre courage Mme Paquet.

    Il en faut plusieurs comme vous qui dénoncent pour contrer cette culture du viol envers les femmes.