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    Agora: Dévoile-thon

    Que les jeunes musulmanes françaises tenant à porter leur voile à l'école le laissent tomber une seule fois, mais publiquement

    25 février 2004 |Mohamed Lotfi - Réalisateur de l'émission Souverains anonymes
    Deux femmes sont assassinées chaque jour au Pakistan dans le cadre de ce qu'on appelle des crimes d'honneur. Ce genre de crime subsiste dans plusieurs pays du Moyen-Orient (Syrie, Jordanie, Turquie). L'excision fait encore des ravages dans plusieurs pays d'Afrique. La lapidation des femmes n'a pas disparu.

    En Arabie Saoudite, la femme n'a le droit ni de voter, ni de conduire une voiture, ni de parler à un homme en dehors du cercle familial, ni de voyager ou de traiter une affaire sans le consentement de son mari. La chute des talibans en Afghanistan a à peine donné aux femmes un peu plus de liberté de circulation, notamment la possibilité de retourner à l'école, mais le commerce de la burqa, qui existait avant et sous les talibans, existe toujours aujourd'hui.

    En Inde, des femmes se font encore brûler vives et, dans certaines régions, la tradition veut qu'elles soient violées par le chef spirituel avant d'être confiées à leur mari. Dans plusieurs pays d'Europe, prétendument plus civilisés, la traite des Blanches prend des formes connues et d'autres insoupçonnées.

    Bref, la révolution féministe n'est pas terminée. Un plus grand défi se pose devant elle: partager ses fruits avec les femmes du monde, à commencer par celles qui ont déjà les pieds en Occident et qui sont de plus en plus voilées.

    L'aliénation derrière le voile

    Le 17 janvier dernier, un peu partout dans le monde, des femmes ont manifesté contre la loi sur la laïcité en France. Vu la situation déplorable de millions de femmes dans le monde, j'aurais aimé voir dans cet événement un peu plus que le refus d'une loi. En tant que citoyennes du monde, ces manifestantes devraient se sentir concernées par le sort réservé à leurs soeurs. Pourquoi alors ne pas dénoncer, par la même occasion, l'excision, la lapidation, l'inceste, les crimes d'honneur, l'absence de tout droit et autres atrocités subies par des femmes dans le monde? Pourquoi ne pas avoir crié d'une seule voix: «l'esclavage et la soumission des femmes, c'est assez»?

    C'est moins le port du voile qui me dérange que l'aliénation qui se cache derrière. Cela est vrai pour le port de n'importe quoi qui soit exclusivement associé à une religion ou à une idéologie. N'oublions pas que le port de certains habits est plus associé à une tradition qu'à une religion. Mais le port du voile par des jeunes filles dont les mères ne sont pas nécessairement voilées a quelque chose de troublant.

    Plus troublante encore est la réaction radicale de tout un gouvernement prétextant la défense des valeurs républicaines du pays. Pourquoi, au Québec, la question ne se pose-t-elle pas? Parce que le problème est aussi d'ordre démographique. La France voit une menace dans cinq millions de musulmans parce que le passé colonial de la France n'est pas étranger à cette crise. Si la vigilance est tout à fait justifiée pour défendre les valeurs républicaines, les moyens de rappeler ces valeurs trahissent un manque de savoir-faire politique et de mémoire historique. La loi sur la laïcité est tout aussi voilée.

    À mon avis, une solution est possible pour dénouer la crise. Elle consiste moins à interdire le port du voile à l'école que de lui donner un sens plus large qu'une simple appartenance religieuse. Si les jeunes musulmanes françaises tiennent à porter leur voile à l'école, je leur propose simplement de le laisser tomber une seule fois, mais publiquement! J'invite chacune de ces jeunes filles à un grand événement organisé au Stade de France, à Paris, celui-là même où le monde entier avait assisté à la victoire de la France au Mondial de soccer en 1998.

    Imaginez ces jeunes femmes rassemblées dans le plus grand stade du monde. L'une après l'autre, chacune de ces jeunes femmes viendrait au milieu du stade, monterait sur un podium et ferait le geste ultime: se défaire de son voile sous les applaudissements de la foule! Libre à elle de le remettre ou pas. Dans le contexte actuel, le geste serait hautement symbolique; il aurait un impact non négligeable pour rappeler les conditions déplorables de millions de femmes dans le monde. Se défaire publiquement de son voile pour une bonne cause, cela devrait contribuer à cesser de donner un sens exclusivement religieux au port du voile. Être musulmane voilée n'empêcherait pas d'être citoyenne du monde.

    Laisser tomber son voile au milieu du plus grand stade du monde serait un geste républicain de fraternité, d'égalité, de liberté, et aussi un geste de mémoire pour ces femmes assassinées à bout portant au milieu du stade de Kaboul.

    Si j'étais le gouvernement français, voilà ce que j'aurais proposé aux jeunes musulmanes de France avant de procéder à l'adoption d'une loi; si j'étais le gouvernement français, si j'étais une femme ou si j'avais de la notoriété, je proposerais aux jeunes musulmanes voilées de France un dévoile-thon.

    Mais je ne suis pas le gouvernement français, je ne suis pas une femme et je n'ai pas la moindre notoriété pour que cette proposition soit entendue, discutée et encore moins exécutée! Je reproche aux femmes dites modernes et libérées de ne pas réagir et de ne pas faire entendre leur voix au delà des conversations de salon. Comme si les images des manifestations mondiales du 17 janvier 2004 nous parvenaient d'une autre planète. Il y a, dans le fruit que le féminisme a apporté à des millions de femmes occidentales, une part de confort et de quiétude qui m'inquiète.












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