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Le gâchis Vivendi

Serge Truffaut   5 juillet 2002 
La déconfiture du groupe Vivendi a ceci d'exemplaire qu'elle est l'illustration violente de tous les stigmates qui distinguent cette activité économique des autres activités. Que l'on ait laissé des maîtres ès mégalomanie transformer Seagram et la Générale des Eaux, deux entreprises autrefois florissantes, en un énorme gâchis tient de l'irresponsabilité absolue.

Bon an, mal an, Seagram et la Générale des Eaux dégageaient des bénéfices, allouaient des dividendes qui faisaient le bonheur financier de milliers d'épargnants. Les deux entreprises — qui, c'est à souligner, évoluaient dans le liquide depuis des décennies — avaient développé une expertise si fine qu'elles étaient des chefs de file de leurs secteurs respectifs. Après avoir amorcé son histoire dans le whisky, la montréalaise Seagram avait fini par devenir l'un des plus importants propriétaires mondiaux de grands crus et de champagnes ainsi que de jus de fruits. Quant à la Générale des Eaux, fleuron du capitalisme à la française, elle avait fini par imprimer son logo sur les cinq continents. Jusqu'au milieu des années 90, ces deux entreprises engrangeaient des revenus à faire saliver bien des concurrents parce qu'elles s'en tenaient à ce qu'elles connaissaient le mieux: leur métier d'origine. Elles s'étaient peu éparpillées.

Par une de ces ironies dont l'histoire a le secret, la déchéance de Seagram a débuté avec un film... aquatique. On se souviendra en effet que c'est à cause de l'échec monumental que fut le film Waterworld, de Kevin Costner, que les propriétaires, alors japonais, de MCA-Universal avaient décidé de vendre l'entreprise. À lui seul, le film de Costner avait plombé les comptes d'Universal de 250 millions $US. Toujours est-il qu'Edgar Bronfman fils, que l'on venait de nommer à la tête de Seagram, était parvenu à convaincre le conseil de celle-ci de vendre le bloc de 25 % d'actions de DuPont pour un montant de 8,7 milliards $US afin de financer l'acquisition de MCA-Universal. Soit dit en passant, si Seagram avait conservé ce bloc d'actions, elle disposerait aujourd'hui de 14,4 milliards.

Cet épisode mérite une pause, ne serait-ce qu'à cause des questions qu'il suscite rétrospectivement. En effet, comment se fait-il que des membres du gotha des affaires canadiennes qui siégeaient au conseil de Seagram aient laissé Edgar Bronfman fils partir à l'assaut d'un métier que ni lui ni les membres de la direction ne connaissaient? Est-ce qu'aucun membre du conseil d'administration et de la direction n'était au courant de ces études d'économistes de l'université UCLA qui stipulent, contrairement d'ailleurs à la croyance populaire, que seulement 5 % des productions hollywoodiennes font des bénéfices? Est-ce qu'aucun membre de ces conseils n'était inquiet de voir que la propriété des studios américains changeait régulièrement de main depuis le début des années 80? Est-ce que personne ne savait que produire à l'époque un film dit grand public, cela signifiait de soumettre 135 millions en moyenne aux caprices du box-office? Est-ce que personne n'avait remarqué que la Columbia avait plombé les livres de Sony, et MGM, ceux du Crédit Lyonnais, pour ne parler que de ces deux-là? Il va sans dire que toutes ces questions valent également pour les pendants français de Vivendi.

Le pire, c'est qu'il y a eu pire. En effet, une fois le mariage Vivendi-Seagram-Universal consommé, on a laissé Jean-Marie Messier épouser les contours éminemment déflationnistes d'Internet. Universal dépense des millions pour produire Eminem, que font les jeunes? Ils téléchargent. Ils n'achètent pas, ou beaucoup moins que les jeunes d'hier. Qui plus est, il y a lieu de s'étonner que Messier et ses proches n'aient pas médité cet enseignement de la culture italienne de l'économie, baptisé à juste titre Éloge du retard. Lorsqu'une entreprise a la taille de Vivendi, elle n'investit pas dans une nouvelle activité tant et aussi longtemps qu'elle n'a pas atteint le stade de la maturité. À cet égard, Vivendi mais également AOL-Time Warner, Disney et News Corp., qui ont toutes vu leurs valeurs boursières se réduire comme peau de chagrin, devraient méditer l'exemple de Viacom.

Cela étant, on ne peut évidemment pas passer sous silence le geste fait par Messier avec la complicité de la firme comptable Arthur Andersen d'avoir tenté, après l'affaire Enron, une falsification des chiffres. Que l'on ait essayé de tromper des milliers de salariés et de petits actionnaires est révulsant. Point.

Aujourd'hui, Messier enfin démis, c'est Jean-René Fourtou, réputé pour son doigté en matière de restructuration, qui prend la relève. Après le strass et les paillettes, il faut s'attendre à un régime minceur qui affectera durablement les salariés mais très peu ceux qui sont à l'origine de ces deux gâchis.
 
 
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