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    Disparaître, survivre

    Attentats terroristes et guerres intimes s’entrecroisent dans «Les voies de la disparition»

    Danielle Laurin
    24 septembre 2016 |Danielle Laurin | Livres | Chroniques
    Un don pour l’introspection et pour la description habite l’œuvre de Mélissa Verreault.
    Photo: Francis Vachon Le Devoir Un don pour l’introspection et pour la description habite l’œuvre de Mélissa Verreault.
    Littérature
    Les voies de la disparition
    Mélissa Verreault
    La Peuplade
    Chicoutimi, 2016, 500 pages

    Mélissa Verreault s’affirme de plus en plus comme une romancière qui compte sur la scène littéraire québécoise. Après deux romans et un recueil de nouvelles, cette jeune trentenaire nous offre, avec Les voies de la disparition, son livre le plus achevé.

     

    Elle ne nous rend pas la tâche facile pour autant. Tout comme dans son roman précédent, L’angoisse du poisson rouge, finaliste au Prix des libraires l’an dernier, l’auteure fait s’entrechoquer différentes époques dans différents lieux. Et elle multiplie l’apparition de nouveaux personnages. Le tout sans transition, la plupart du temps.

     

    Comme s’il s’agissait d’une série de tableaux. D’un enchaînement de scènes. Des scènes en soi convaincantes et souvent touchantes : Mélissa Verreault a le don de la description tout autant que celui de l’introspection.

     

    Mais on croirait que l’écrivaine prend plaisir à nous dérouter. Pour mieux nous attraper dans ses filets ensuite ? Au final, tout s’emboîte. Plus ambitieux que L’angoisse du poisson rouge, qui faisait ressurgir la barbarie de la Deuxième Guerre mondiale par le truchement d’un jeune soldat italien, Les voies de la disparition s’avère aussi mieux ficelé.

     

    Il faut juste faire montre d’un peu de patience avant de succomber. Il faut accepter de se laisser porter sans chercher à répondre sur-le-champ aux questions qui se présentent en nous.

    Photo: Francis Vachon Le Devoir Un don pour l’introspection et pour la description habite l’œuvre de Mélissa Verreault.
     

    Quel rapport entre les années de plomb italiennes et le Québec d’aujourd’hui ? Quel lien entre l’attentat terroriste qui a fait 85 morts et des centaines de blessés à la gare de Bologne en 1980 et un couple de trentenaires montréalais qui de nos jours éprouve des difficultés à concevoir un enfant ? Peu à peu, Mélissa Verreault va tout détricoter.

     

    Au début, ce qui nous est donné à voir, ce sont des hommes, des femmes, des enfants qui, en pleine période de vacances, le 2 août 1980, s’affairent dans la gare de Bologne. Chacun son histoire.

     

    L’auteure prend le temps de nous les présenter tour à tour. Profession, état d’esprit, habillement, projets, etc. Ça s’accumule. On s’y perd un peu. Puis, à 10 h 25, l’explosion. Comme si on y était. « Le plafond a touché le plancher, le ciel a rejoint la terre, le présent a pris le pas sur l’avenir. Demain n’arrivera jamais. »

     

    On comprend après coup, quand on se retrouve dans les décombres au milieu des corps démembrés, que c’était sans doute une façon de redonner vie aux victimes de cet attentat attribué à l’extrême droite pronazie et dont les coupables véritables n’ont toujours pas été retrouvés, 36 ans plus tard.

     

    Ainsi les victimes sortent-elles de l’anonymat. Retrouvent leur humanité. Et touchent la nôtre. Le contexte a beau être différent, tout cela crée une résonance avec les attentats terroristes qui se multiplient un peu partout sur la planète de nos jours. À quand le prochain ? Où ? Qui en seront les innocentes victimes ?

     

    Entre fiction et faits historiques

     

    Comme elle l’indique dans son avant-propos, Mélissa Verreault entremêle réalité et fiction, faits historiques et invention ; bref, elle s’ingénie « à jouer avec le réel sans se limiter à la réalité ».

     

    Chemin faisant, dans le roman, un personnage s’immisce de plus en plus dans l’action. Un certain Claudio. Ce matin-là, il est allé reconduire à la gare son meilleur ami accompagné de sa copine. Le couple n’a pas survécu à l’explosion.

     

    Claudio est dévasté : s’il n’avait pas emmené ces deux-là en avance pour pouvoir arriver à l’heure à son travail, ils seraient en vie aujourd’hui… Il s’en veut aussi d’avoir fréquenté dans le passé des personnes associées aux mouvements politiques extrémistes qui n’hésitent pas à tuer pour défendre leur cause… et qui pourraient être derrière l’attentat meurtrier.

     

    Son sentiment de culpabilité le suivra longtemps. Jusque dans une ferme isolée des Alpes françaises où il aura fui. Jusqu’à Montréal où il débarquera plusieurs années plus tard.

     

    Comment se pardonner ? « Objectivement, il est innocent. Or, la culpabilité n’est pas un fait objectif. Elle est un sentiment incurable que ruminent certaines âmes hypersensibles ou le décret incontestable émanant d’une justice qui ne cherche pas tant à faire surgir la vérité qu’à effacer le plus de doutes possible. »

     

    En parallèle à Claudio, on s’intéresse aussi aux responsables supposés du carnage. Un couple en particulier, impliqué jusqu’au cou dans un groupe armé d’extrême droite.

     

    On suit les deux fugitifs qui seront bientôt accusés et emprisonnés, mais qui nieront toujours leur culpabilité : « Ils appartiennent au spontanéisme armé, pas à une bande terroriste planifiant des massacres. »

     

    On ne se contente pas de les accompagner dans leur fuite, on remonte dans leur passé, dans leur histoire personnelle respective. On trempe par le fait même dans les guerres que se sont livrées les mouvements d’extrême droite et d’extrême gauche durant les années de plomb en Italie. Saisissant !

     

    Entre-temps est débarqué soudainement dans le roman le couple de trentenaires qui veut un enfant à Montréal aujourd’hui. Manue, Québécoise, et Fabio, Italien fraîchement immigré. Qui a lu L’angoisse du poisson rouge les reconnaîtra : on assistait à leur rencontre, aux premiers balbutiements de l’histoire d’amour de ces deux esseulés égarés. Peu importe.

     

    Leur histoire à eux va prendre de plus en plus de place. D’un côté, la bonne foi de Fabio, qui aime inconditionnellement sa femme et mise sur l’avenir. Un peu trop fleur bleue, Fabio ? De l’autre, l’angoisse paralysante, obsessive, de Manue, qui multiplie les fausses couches, en vient à remettre en question sa féminité et son couple, jusqu’à fuir hors du foyer, jusqu’à se fuir elle-même. Une terroriste de l’amour, Manue ?

     

    On se promènera en Thaïlande. On ira en Floride, on fera une virée invraisemblable en motorisé dans les Everglades en pleine vague de froid. On se retrouvera aussi en Mauricie dans les années 1950. Et on verra comment et pourquoi le cher Claudio, dévoré de culpabilité, s’immisce dans la vie de Manue et Fabio.

     

    On assistera à des scènes de sexe bien senties. À des chicanes de famille. On se questionnera sur la fidélité dans le couple. On réfléchira sur le vieillissement, la perte de la mémoire. Sur le stress, la roue qui tourne trop vite, le progrès. Le deuil, la perte. Et, bien sûr, le poids de la culpabilité.

     

    Avec à l’esprit les carrefours giratoires que sont nos vies, en songeant aussi à ce que l’humanité contient de barbarie, aux guerres collectives et intimes qui se répètent, on passera surtout en revue, dans Les voies de la disparition, les différentes façons de… disparaître. Y compris l’art de la fuite. Quoique… « La fuite n’est pas nécessairement signe de faiblesse. Elle peut aussi, parfois, être une façon d’échapper à la disparition. »

     

    Oui, Mélissa Verreault embrasse large. Et elle fait bien. Ça secoue.

    Les voies de la disparition
    Mélissa Verreault, La Peuplade, Chicoutimi, 2016, 500 pages












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