C'est la vie: Tango à gogo
Dimanche soir, à Outremont, on roule les trottoirs pour danser
Josée Blanchette
5 juillet 2002
Photo : Jacques Nadeau
Le tanguero Gerardo Sanchez berce dans ses bras la tanguera Agata Jakubczyk au parc Saint-Viateur.
Le dimanche soir, c'est un peu notre messe. Tout de suite après la Saint-Jean-Baptiste, nous rappliquons avec nos jupes légères et nos souliers pointus qui frétillent d'impatience. Dans le parc Saint-Viateur, il y a une ambiance de kermesse, de bal musette et de pique-nique sous les ponts des soupirs. Le tango coule comme une eau vive, au rythme d'un huit-temps. Tous les tangueros de Montréal se sont donné rendez-vous dans ce no man's land sous le pavillon, loin des rumeurs du festival de jazz, tout proche de Buenos Aires. On fait prendre l'air à la passion et on espère que la magie nous saisira par le bras. Une initiative de l'école Tango Libre, les dimanches au parc existent depuis six ans et sont attendus avec fébrilité par les diplômés de la danse argentine. Les passants s'attardent et les danseurs ajoutent une dentelle et un crochet à leur chorégraphie pour épater la galerie. Chacun invite sa chacune ou celle de l'autre, le temps d'un, deux, trois tangos. Bernard écrase les orteils de Murielle, Paco cherche le courage d'inviter Sandrine, Louise tète son popsicle en attendant qu'on la remarque, Denis fait le paon devant Lucie, Gerardo change les disques et observe ses disciples, un sourire satisfait aux lèvres: «Le tango dans le parc Saint-Viateur permet la rencontre de tous les tangueros de Montréal; sinon, c'est chacun sa secte et son gourou!», dit le comédien, metteur en scène et directeur artistique de Tango Libre et du Théâtre de l'Esquisse, sur la rue Marie-Anne.
Ne serait-ce de Gerardo Sanchez, le parc Saint-Viateur resterait muet le dimanche soir. Ce Chilien, débarqué au Québec en 1977, s'est mis à l'école du tango dix ans plus tard, après avoir complété une maîtrise en théâtre à l'UQAM. Deux ou trois sessions de jeux de pieds et il s'embarquait pour Buenos Aires: sa vie venait de prendre un autre virage avec les plus belles femmes du monde accrochées à son cou. Depuis, non seulement il enseigne «cette pensée triste qui se danse», il continue à l'étudier tout en dirigeant son théâtre pour adultes et pour enfants: «J'ai découvert un horizon encore plus grand que le théâtre. J'ai découvert une poésie, une musique, une danse, un univers. Le tango, ce sont des personnages, car les danseurs adoptent une autre personnalité. La danse leur permet d'être cette autre personne. C'est presque une thérapie... »
La danse de l'amour
Le tango, ce sont bien des choses, y compris tout ce qu'on y met soi-même, des fantasmes, des projections, des besoins, des défis, un pacte secret entre voyeurs et exhibitionnistes. Ce rapprochement physique permet des rencontres avec soi et les autres, développe l'assurance et campe une relation amoureuse sur ses quatre mollets. J'ai mis le jeunot au pas dès qu'il m'a fait du genou. Il ne s'est pas fait prier, a trimé tout l'hiver à mon bras dans les classes de Gerardo pour devenir aspirant tanguero. J'ai refait mes gammes moi aussi après neuf ans, désappris, réappris, sacré, ravalé. Le Chilien est un maître de l'enseignement car non seulement il sait se mettre dans la peau d'un débutant, il transmet aussi sa philosophie du tango, un respect immense pour la musique, un supplément d'âme non taxable. Et puis, avec lui, on ne se casse pas la tête: c'est toujours la faute du mec! «Laissez-vous porter par la musique. Oubliez les pas, mais n'oubliez pas d'emmener votre partenaire! Et ce n'est pas une baguette de pain!», répète-t-il souvent. Gerardo tente de faire des machos avec de la graine de mouton frisé. Avec les années, il est devenu un spécialiste des relations hommes-femmes. «Les Québécoises sont des femmes fortes, c'est parfois difficile d'établir un contact. Il faut prendre sa place», dit-il poliment. Certains réussissent à la prendre du bout des pieds, d'autres y laissent le talon de leur ego.
«Avec le tango, c'est une redécouverte des vieilles valeurs. Je m'ennuie du côté vieux jeu, confie Gerardo. Je m'ennuie des fringues, des fleurs, des invitations. Nous avons abandonné la galanterie, mais rien n'est venu la remplacer. Les jeunes redécouvrent ça. Tu prends une femme dans tes bras et tu la berces, comme si c'était un bébé. Tu la protèges dans le trafic, sur la piste. Si elle perd l'équilibre, tu assures. Le mec, à travers ses gestes, sa danse, se paie trois minutes d'aventure contrôlée.» Gerardo, lui, se paie Miss Pologne depuis quelques années. Agata Jakubczyk, sa blonde et splendide partenaire, fait baver d'envie tous les étudiants et s'avère être une motivation supplémentaire dans l'apprentissage. Un jour, peut-être consentira-t-elle à leur accorder une danse, mais pour l'instant, ce serait comme conduire une Porsche sans savoir comment passer les vitesses. «C'est une danse qui demande beaucoup d'humilité. Plus je connais, moins je connais», convient Gerardo, qui ira enseigner le tango à Saint-Pétersbourg cet été: «Partout dans le monde, il y a une explosion du tango. On parle de l'ère de la communication, mais les gens n'ont jamais été aussi isolés. Le tango, c'est direct, tu prends contact physiquement. C'est un privilège très rare et sain. Si tu es bien avec quelqu'un, c'est très souvent réciproque.»
Pour ceux qui regardent, le tango est une expérience sensuelle et esthétique qui ravive la passion ou inspire le duel. Pour ceux qui dansent, la chimie passe, ne passe pas; on ne saura jamais pourquoi ni pour combien de temps. «Quelqu'un disait: la vie est une suite de rencontres heureuses et malheureuses. Le tango, c'est pareil, dit Gerardo. Un soir, ça marche, l'autre soir, non. Ça correspond à notre état d'âme. Établir un contact de confiance avec l'autre, cette chimie, tu ne la trouves nulle part ailleurs. Il y a quelque chose dans le tango qui fait qu'un homme et une femme se sentent bien ensemble. Ce n'est pas toujours aussi évident dans la vraie vie!»
***
Visité: le site Web de Tango Libre (www.tangolibre.qc.ca). Vous y trouverez tous les renseignements pour vous inscrire aux cours ou à l'atelier intensif avec Aurora Lubiz et Jorge Firpo du 7 au 14 juillet, un couple de danseurs de Buenos Aires. Les dimanches soir au parc Saint-Viateur (angle Bloomfield et Bernard) se poursuivent jusqu'au 8 septembre. Cours d'initiation gratuit de 19h30 à 21h et danse jusqu'à 22h30, beau temps, mauvais temps.
Lu: que les autorités malaysiennes ont interpellé 14 couples qui s'étaient enlacés de trop près dans les salles de cinéma et un centre commercial du pays. Mené à la mi-juin par des responsables du département des affaires religieuses islamiques, «le coup de filet anti-câlins» a permis d'accuser 28 jeunes âgés de 20 à 25 ans d'infractions au code islamique sur la proximité. Pour les mêmes raisons, le tango a longtemps été banni par l'Église catholique.
Reçu: le livre Miam Miaou - Conseils et recettes pour chat moderne, de François Simon (Noesis). Ce critique gastronomique nous offre des recettes pour le chat qui vont du sashimi de poulet aux pâtes à la confiture et mayonnaise (ouache!) et le tofu à la levure alimentaire et aux algues. Votre chat passera du cha-cha-cha au tango tant il appréciera. Pour ceux qui n'ont vraiment rien à foutre durant les vacances! Certainement un des livres de cuisine les plus originaux de ma collection.
Aimé: Le Galant de Paris, de Frédéric Clément (Albin Michel). Elle se prénomme Argentine et laisse de petits mots partout dans Paris, cachés à des endroits précis. Un galant la suit pas à pas et son coeur ne fait qu'un tour au fil de cet «itinéraire élastique d'un amoureux transi». Le livre est joliment illustré et la couverture retenue par un élastique. Un genre d'Amélie Poulain littéraire.
***
Vent du large
Mission Arctique
«Chère Joblo» fait relâche quelque temps pour laisser place à une correspondance avec le voilier Sedna pendant son expédition scientifique dans le Grand Nord. Chaque semaine, le chef de mission, Jean Lemire, nous fait longer ses rives, ses dérives, et répond à mes questions. Aujourd'hui, le vent se lève et les voiles frétillent. Le homard des îles de la Madeleine se prépare à leur serrer la pince pour de bon.
Chère Josée,
Enfin, un peu d'action! J'ai mis de côté la politique et les tracas administratifs pour enfin prendre le large et tourner les premières images du film. Tu aurais dû voir le Sedna, toutes voiles dehors, une légère gîte à bâbord. Fière allure! Et les membres d'équipage, le sourire à la bouche et les yeux brillants comme des phares au petit matin. Enfin! Enfin! Enfin!
Les pêcheurs d'ici aiment aussi les petits matins. Quand les falaises de grès rouge s'enflamment au contact des premiers rayons, lorsque la vie se relève à peine du déclin de la nuit, les pêcheurs travaillent déjà à remonter les 97 500 cages réparties entre les 325 homardiers des îles. Il n'y a pas meilleur moment de la journée pour apprécier les îles de la Madeleine. À l'aurore, aux premières complaintes des mouettes tridactyles en quête de déjeuner, le souffle salin de la mer embaume l'air jusqu'aux rivages et dépose une mince couche de salange au parfum d'iode et de varech sur les corps des touristes encore assoupis.
Nous avons accompagné les pêcheurs dans leur quête matinale. Nous avons partagé leur passion et capté ce petit moment d'éternité qui les rend si heureux, si fiers d'être pêcheurs. Voilà bientôt deux ans que je fréquente ces Madelinots, que je partage avec eux cet appel de la mer. Chaque printemps, quand la mer s'apprête à les accueillir, je ressens cette énergie débordante. Un peu comme eux, chacun à sa façon, notre équipage partage aussi ce besoin de liberté. Il n'y a qu'à les voir pêcher pour comprendre et donner un sens à la vie. Quand nous prendrons enfin le départ pour ne faire qu'un avec la mer, nous aussi, nous revivrons.
Dans cette lumière rasante, Martin Leclerc, notre directeur photo, a su capter cet instant indescriptible qu'aucun texte ou narration ne saurait expliquer. Martin possède cette incroyable sensibilité du moment, essentielle en cinéma documentaire. Peut-être tient-il cela de Félix, son père, qui savait si bien mettre en mots les petits instants de la vie. Martin ne sait pas mettre en mots. Il transpose l'émotion en images, comme Félix le faisait si bien en chansons. La poésie familiale se transmet, précieux héritage dont nous bénéficions tous.
Les pêcheurs sont heureux. Dans moins de deux semaines, la 133e saison de pêche au homard sera chose du passé. Sur les fonds rocailleux des îles, ils auront prélevé entre cinq et six millions de livres de précieux crustacés. Les pêcheurs remiseront bientôt leurs bateaux jusqu'au printemps prochain, moment où l'appel de la mer viendra les happer de nouveau, plus fort que tout.
C'est cet appel pressant qui nous pousse aussi à partir, à larguer les amarres vers l'extraordinaire territoire arctique qui nourrit notre passion. Nous partirons lundi, moment où le voilier devrait avoir complété sa nouvelle certification canadienne de navire cargo! L'équipage ne peut plus attendre. Complètement épuisés par l'administration citadine, nous mettrons le cap à l'est, dans le sillage de ces explorateurs d'hier qui ressentaient aussi cet inexplicable désir de découverte. Nous laisserons derrière nous nos familles, nos amis, une partie de nous-mêmes. Sentir le vent gonfler les voiles du Sedna et remplir nos poumons de cet air de liberté, c'est enfin pouvoir te raconter un peu la vie sur le toit du monde. Enfin le départ! Enfin la liberté! Enfin la vie!
Jean
- Salange: expression des Îles pour désigner cette mince couche de sel qui se dépose sur les fenêtres.
On peut correspondre avec chacun des membres de l'équipage du Sedna en visitant leur site: www.onf.ca/sedna.
Ne serait-ce de Gerardo Sanchez, le parc Saint-Viateur resterait muet le dimanche soir. Ce Chilien, débarqué au Québec en 1977, s'est mis à l'école du tango dix ans plus tard, après avoir complété une maîtrise en théâtre à l'UQAM. Deux ou trois sessions de jeux de pieds et il s'embarquait pour Buenos Aires: sa vie venait de prendre un autre virage avec les plus belles femmes du monde accrochées à son cou. Depuis, non seulement il enseigne «cette pensée triste qui se danse», il continue à l'étudier tout en dirigeant son théâtre pour adultes et pour enfants: «J'ai découvert un horizon encore plus grand que le théâtre. J'ai découvert une poésie, une musique, une danse, un univers. Le tango, ce sont des personnages, car les danseurs adoptent une autre personnalité. La danse leur permet d'être cette autre personne. C'est presque une thérapie... »
La danse de l'amour
Le tango, ce sont bien des choses, y compris tout ce qu'on y met soi-même, des fantasmes, des projections, des besoins, des défis, un pacte secret entre voyeurs et exhibitionnistes. Ce rapprochement physique permet des rencontres avec soi et les autres, développe l'assurance et campe une relation amoureuse sur ses quatre mollets. J'ai mis le jeunot au pas dès qu'il m'a fait du genou. Il ne s'est pas fait prier, a trimé tout l'hiver à mon bras dans les classes de Gerardo pour devenir aspirant tanguero. J'ai refait mes gammes moi aussi après neuf ans, désappris, réappris, sacré, ravalé. Le Chilien est un maître de l'enseignement car non seulement il sait se mettre dans la peau d'un débutant, il transmet aussi sa philosophie du tango, un respect immense pour la musique, un supplément d'âme non taxable. Et puis, avec lui, on ne se casse pas la tête: c'est toujours la faute du mec! «Laissez-vous porter par la musique. Oubliez les pas, mais n'oubliez pas d'emmener votre partenaire! Et ce n'est pas une baguette de pain!», répète-t-il souvent. Gerardo tente de faire des machos avec de la graine de mouton frisé. Avec les années, il est devenu un spécialiste des relations hommes-femmes. «Les Québécoises sont des femmes fortes, c'est parfois difficile d'établir un contact. Il faut prendre sa place», dit-il poliment. Certains réussissent à la prendre du bout des pieds, d'autres y laissent le talon de leur ego.
«Avec le tango, c'est une redécouverte des vieilles valeurs. Je m'ennuie du côté vieux jeu, confie Gerardo. Je m'ennuie des fringues, des fleurs, des invitations. Nous avons abandonné la galanterie, mais rien n'est venu la remplacer. Les jeunes redécouvrent ça. Tu prends une femme dans tes bras et tu la berces, comme si c'était un bébé. Tu la protèges dans le trafic, sur la piste. Si elle perd l'équilibre, tu assures. Le mec, à travers ses gestes, sa danse, se paie trois minutes d'aventure contrôlée.» Gerardo, lui, se paie Miss Pologne depuis quelques années. Agata Jakubczyk, sa blonde et splendide partenaire, fait baver d'envie tous les étudiants et s'avère être une motivation supplémentaire dans l'apprentissage. Un jour, peut-être consentira-t-elle à leur accorder une danse, mais pour l'instant, ce serait comme conduire une Porsche sans savoir comment passer les vitesses. «C'est une danse qui demande beaucoup d'humilité. Plus je connais, moins je connais», convient Gerardo, qui ira enseigner le tango à Saint-Pétersbourg cet été: «Partout dans le monde, il y a une explosion du tango. On parle de l'ère de la communication, mais les gens n'ont jamais été aussi isolés. Le tango, c'est direct, tu prends contact physiquement. C'est un privilège très rare et sain. Si tu es bien avec quelqu'un, c'est très souvent réciproque.»
Pour ceux qui regardent, le tango est une expérience sensuelle et esthétique qui ravive la passion ou inspire le duel. Pour ceux qui dansent, la chimie passe, ne passe pas; on ne saura jamais pourquoi ni pour combien de temps. «Quelqu'un disait: la vie est une suite de rencontres heureuses et malheureuses. Le tango, c'est pareil, dit Gerardo. Un soir, ça marche, l'autre soir, non. Ça correspond à notre état d'âme. Établir un contact de confiance avec l'autre, cette chimie, tu ne la trouves nulle part ailleurs. Il y a quelque chose dans le tango qui fait qu'un homme et une femme se sentent bien ensemble. Ce n'est pas toujours aussi évident dans la vraie vie!»
***
Visité: le site Web de Tango Libre (www.tangolibre.qc.ca). Vous y trouverez tous les renseignements pour vous inscrire aux cours ou à l'atelier intensif avec Aurora Lubiz et Jorge Firpo du 7 au 14 juillet, un couple de danseurs de Buenos Aires. Les dimanches soir au parc Saint-Viateur (angle Bloomfield et Bernard) se poursuivent jusqu'au 8 septembre. Cours d'initiation gratuit de 19h30 à 21h et danse jusqu'à 22h30, beau temps, mauvais temps.
Lu: que les autorités malaysiennes ont interpellé 14 couples qui s'étaient enlacés de trop près dans les salles de cinéma et un centre commercial du pays. Mené à la mi-juin par des responsables du département des affaires religieuses islamiques, «le coup de filet anti-câlins» a permis d'accuser 28 jeunes âgés de 20 à 25 ans d'infractions au code islamique sur la proximité. Pour les mêmes raisons, le tango a longtemps été banni par l'Église catholique.
Reçu: le livre Miam Miaou - Conseils et recettes pour chat moderne, de François Simon (Noesis). Ce critique gastronomique nous offre des recettes pour le chat qui vont du sashimi de poulet aux pâtes à la confiture et mayonnaise (ouache!) et le tofu à la levure alimentaire et aux algues. Votre chat passera du cha-cha-cha au tango tant il appréciera. Pour ceux qui n'ont vraiment rien à foutre durant les vacances! Certainement un des livres de cuisine les plus originaux de ma collection.
Aimé: Le Galant de Paris, de Frédéric Clément (Albin Michel). Elle se prénomme Argentine et laisse de petits mots partout dans Paris, cachés à des endroits précis. Un galant la suit pas à pas et son coeur ne fait qu'un tour au fil de cet «itinéraire élastique d'un amoureux transi». Le livre est joliment illustré et la couverture retenue par un élastique. Un genre d'Amélie Poulain littéraire.
***
Vent du large
Mission Arctique
«Chère Joblo» fait relâche quelque temps pour laisser place à une correspondance avec le voilier Sedna pendant son expédition scientifique dans le Grand Nord. Chaque semaine, le chef de mission, Jean Lemire, nous fait longer ses rives, ses dérives, et répond à mes questions. Aujourd'hui, le vent se lève et les voiles frétillent. Le homard des îles de la Madeleine se prépare à leur serrer la pince pour de bon.
Chère Josée,
Enfin, un peu d'action! J'ai mis de côté la politique et les tracas administratifs pour enfin prendre le large et tourner les premières images du film. Tu aurais dû voir le Sedna, toutes voiles dehors, une légère gîte à bâbord. Fière allure! Et les membres d'équipage, le sourire à la bouche et les yeux brillants comme des phares au petit matin. Enfin! Enfin! Enfin!
Les pêcheurs d'ici aiment aussi les petits matins. Quand les falaises de grès rouge s'enflamment au contact des premiers rayons, lorsque la vie se relève à peine du déclin de la nuit, les pêcheurs travaillent déjà à remonter les 97 500 cages réparties entre les 325 homardiers des îles. Il n'y a pas meilleur moment de la journée pour apprécier les îles de la Madeleine. À l'aurore, aux premières complaintes des mouettes tridactyles en quête de déjeuner, le souffle salin de la mer embaume l'air jusqu'aux rivages et dépose une mince couche de salange au parfum d'iode et de varech sur les corps des touristes encore assoupis.
Nous avons accompagné les pêcheurs dans leur quête matinale. Nous avons partagé leur passion et capté ce petit moment d'éternité qui les rend si heureux, si fiers d'être pêcheurs. Voilà bientôt deux ans que je fréquente ces Madelinots, que je partage avec eux cet appel de la mer. Chaque printemps, quand la mer s'apprête à les accueillir, je ressens cette énergie débordante. Un peu comme eux, chacun à sa façon, notre équipage partage aussi ce besoin de liberté. Il n'y a qu'à les voir pêcher pour comprendre et donner un sens à la vie. Quand nous prendrons enfin le départ pour ne faire qu'un avec la mer, nous aussi, nous revivrons.
Dans cette lumière rasante, Martin Leclerc, notre directeur photo, a su capter cet instant indescriptible qu'aucun texte ou narration ne saurait expliquer. Martin possède cette incroyable sensibilité du moment, essentielle en cinéma documentaire. Peut-être tient-il cela de Félix, son père, qui savait si bien mettre en mots les petits instants de la vie. Martin ne sait pas mettre en mots. Il transpose l'émotion en images, comme Félix le faisait si bien en chansons. La poésie familiale se transmet, précieux héritage dont nous bénéficions tous.
Les pêcheurs sont heureux. Dans moins de deux semaines, la 133e saison de pêche au homard sera chose du passé. Sur les fonds rocailleux des îles, ils auront prélevé entre cinq et six millions de livres de précieux crustacés. Les pêcheurs remiseront bientôt leurs bateaux jusqu'au printemps prochain, moment où l'appel de la mer viendra les happer de nouveau, plus fort que tout.
C'est cet appel pressant qui nous pousse aussi à partir, à larguer les amarres vers l'extraordinaire territoire arctique qui nourrit notre passion. Nous partirons lundi, moment où le voilier devrait avoir complété sa nouvelle certification canadienne de navire cargo! L'équipage ne peut plus attendre. Complètement épuisés par l'administration citadine, nous mettrons le cap à l'est, dans le sillage de ces explorateurs d'hier qui ressentaient aussi cet inexplicable désir de découverte. Nous laisserons derrière nous nos familles, nos amis, une partie de nous-mêmes. Sentir le vent gonfler les voiles du Sedna et remplir nos poumons de cet air de liberté, c'est enfin pouvoir te raconter un peu la vie sur le toit du monde. Enfin le départ! Enfin la liberté! Enfin la vie!
Jean
- Salange: expression des Îles pour désigner cette mince couche de sel qui se dépose sur les fenêtres.
On peut correspondre avec chacun des membres de l'équipage du Sedna en visitant leur site: www.onf.ca/sedna.
|
Édition abonné
La version longue de certains articles (environ 1 article sur 5) est réservée aux abonnés du Devoir. Ils sont signalés par le symbole suivant :
|
Envoyer Fermer
Haut de la page

