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    Idées

    Retour aux opérations du maintien de la paix: leurre ou espoir?

    Le défi à relever pour le Canada et l’ONU est de gérer les tensions entre la résolution des conflits et les objectifs contre-terroristes

    22 août 2016 | Bruno Charbonneau et Maxime Ricard - respectivement directeur et coordonnateur du Centre FrancoPaix de la Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques de l’UQAM | Canada
    Un soldat des opérations de maintien de la paix de l’ONU à Juba, au Soudan du Sud, en 2014.
    Photo: Samir Bol Agence France-Presse Un soldat des opérations de maintien de la paix de l’ONU à Juba, au Soudan du Sud, en 2014.

    Les rumeurs des derniers mois semblent se confirmer. Le gouvernement canadien annoncera bientôt les détails de sa participation aux opérations onusiennes de maintien de la paix (OMP), fort probablement quelque part en Afrique. Le ministre de la Défense, Harjit Sajjan, parle d’un engagement à « long terme » dans des missions « d’appui à la paix ». « L’appui » à la paix reste à définir, mais est proposé comme une alternative nécessaire face à la « nouvelle réalité » des OMP.

     

    Critiques

     

    Déjà, bien qu’on ne connaisse pas les aspects précis que prendra l’action canadienne et encore moins la spécificité et les enjeux des conflits africains, les critiquent fusent de toute part. Le major général à la retraite Lewis MacKenzie affirmait récemment que les OMP n’étaient plus pertinentes. Des experts soutiennent qu’une participation canadienne aux OMP en Afrique ne servira pas « l’intérêt national », mais sans définir ce dernier. D’autres, dans ce journal par exemple (voir la chronique de Jean-Claude Leclerc du 15 août), prétendent que le Canada devrait plutôt appuyer ces agences onusiennes qui « sauvent des vies », comme si l’un empêchait l’autre et sans considérer la sécurité nécessaire aux missions humanitaires et à la réalisation de programmes de relèvement.

     

    Les questions soulevées sont justifiées. L’exercice démocratique doit être respecté. Les débats doivent précéder l’élaboration de politiques efficaces. Mais la plupart du temps, les critiques se sont appuyées sur des généralités et confusions flagrantes à propos des OMP et sur des clichés regrettables concernant les conflits africains.

     

    Les opérations de maintien de la paix

     

    Il est affirmé que les conflits sont « de plus en plus complexes et imprévisibles », comme s’ils avaient déjà été simples dans le passé. Il est vrai que les contextes d’intervention ont évolué, mais c’est tout aussi vrai pour les pratiques d’intervention.

     

    La fin de la guerre froide a changé la donne : en Somalie et en Bosnie, dans les années 1990, l’intervention devait imposer la paix dans des milieux et circonstances où les belligérants continuaient à se battre. De plus, la communauté internationale s’est depuis donné comme mission la consolidation de la paix, c’est-à-dire un nombre croissant d’activités visant à transformer la société en conflit. Une forme d’ingénierie sociale qui n’a pas souvent été bien perçue localement et qui a jusqu’ici apporté des résultats mitigés.

     

    Autrement dit, les ambitions grandissantes des OMP ont participé elles-mêmes aux piètres résultats. Sans régler les problèmes sociopolitiques de fond dans les sociétés dans lesquelles elles sont intervenues, les OMP ont néanmoins eu un rôle décisif pour concevoir le règlement durable de profonds et parfois sanglants conflits civils en Sierra Leone, au Libéria, ou en Côte d’Ivoire par exemple.

     

    Avec un coût annuel de 8 milliards de dollars, les OMP de l’ONU sont une goutte d’eau dans l’océan des dépenses militaires mondiales de 1676 milliards en 2015. La focalisation regrettable des politiques autour d’une supposée liaison entre sécurité et développement, la « bunkerisation » des pratiques d’intervention, et les nombreux faits de crimes sexuels sont en effet de graves problèmes pour les OMP contemporaines. Il est aussi juste de souligner que les principes du consentement et de l’impartialité des OMP de l’ONU ont été mis sous tension à plusieurs reprises ces dernières années, avec les expériences de la Brigade d’intervention en République démocratique du Congo, dans le cadre de la MINUSMA au Mali, mais aussi lors de la crise post-électorale ivoirienne.

     

    Si les OMP connaissent une crise d’identité, le Canada peut justement leur apporter un appui significatif en misant sur son expérience, son expertise et ses capacités militaires. Néanmoins, comme les rapports du Centre FrancoPaix en résolution des conflits et missions de paix de la Chaire Raoul-Dandurand le démontrent, l’engagement canadien devrait promouvoir une stratégie de résolution des conflits et non de contre-insurrection ou de contre-terrorisme.

     

    Les conflits africains

     

    Dans un contexte où notamment l’État africain s’est de plus en plus « transnationalisé » à la suite des dévastateurs changements structurels sous injonction internationale, tout en connaissant dans beaucoup d’endroits de graves crises sociopolitiques, il est indéniable que les fondations de sa légitimité et de son efficacité à promouvoir un changement social positif sont en crise. Mais d’écrire, par exemple, que l’Afrique de l’Ouest francophone est « devenue un endroit terrifiant, où des terroristes islamistes inondent le sud du Sahara », comme l’a fait le National Post récemment, n’apporte rien, sauf un renforcement des clichés sur les réalités africaines.

     

    Comme la professeure Rita Abrahamsen le soulignait déjà en 2013, dans le Globe and Mail, en Afrique, le récit de la « guerre contre la terreur » ne fonctionne pas. La confusion entre les difficultés — indéniables — posées par les groupes violents islamistes et la profondeur des crises politiques aux multiples dimensions apporte un mauvais diagnostic de la situation.

     

    Les limites de la réponse sécuritaire à ces crises politiques sont documentées. Au Mali, la guerre française contre les groupes terroristes (Opération Barkhane) contredit les efforts de résolution du conflit de la mission onusienne (MINUSMA). Focaliser les réponses internationales sur les groupes militaires peut être une incitation pour des entrepreneurs de la violence à continuer en espérant une rente, comme l’a relevé le chercheur Jean-Pierre Olivier de Sardan.

     

    Protection de régimes autoritaires

     

    Dans plusieurs sociétés, la « sécurité » reste la protection des régimes, plutôt que celles des sociétés ou des individus. La « guerre contre le terrorisme » a ainsi renforcé les capacités et tendances autoritaires de bien des régimes africains. La coopération internationale de contre-terrorisme renforce leur légitimité internationale, procurant des ressources financières et matérielles non négligeables, comme au Tchad ou en Mauritanie. Or, ces mêmes régimes politiques sont pourtant souvent la source de tensions politiques et sociales qui font le terreau du radicalisme religieux, devenant parfois violent. Les OMP de l’ONU doivent se garder de renforcer ce phénomène.

     

    Le défi à relever pour le Canada et l’ONU est de gérer les tensions entre la résolution des conflits et les objectifs contre-terroristes. Une compréhension nuancée des causes des conflits et une volonté de promouvoir — aussi difficile soit-elle — leur résolution plutôt que leur stabilisation doivent guider les efforts internationaux. Les Casques bleus canadiens ne sont pas l’alpha et l’oméga de la résolution des crises, mais ils permettraient de renforcer les capacités des missions onusiennes afin de faciliter la réalisation de leur mandat.













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