La saison des idées
Denise Bombardier
7 février 2004
Ce pourrait être une blague, à la condition que les rieurs s'annoncent. Mais en ces temps où le rire s'enregistre en boîte ou est enrégimenté par des fondamentalistes de l'humour qui départagent le peuple entre ceux qui rient de leurs blagues de misère et les autres qui s'en désolent, rien ne surprend plus. Il y aurait donc une saison pour les idées. Dépêchons-nous de la vivre car nous savons que les saisons chez nous font long feu.
La vie politique au Québec — et ce n'est pas de la nostalgie de le croire — a connu sa période faste après la Révolution tranquille, laquelle incarnait les quelques idées fondamentales qui l'avaient nourrie. Il faut lire les biographies qui se sont succédé à ce jour, dont les dernières, remarquables, sur Jacques Parizeau et Camille Laurin, pour se rendre compte que ces acteurs de notre histoire politique carburaient, si on nous passe l'expression, à quelques idées claires et concises. De fait, le fédéralisme et le souverainisme ont été les mamelles de la vie intellectuelle pendant plusieurs décennies.
Aujourd'hui, la donne est changée. Les idées ont cédé l'avant-scène aux opinions si chères aux spécialistes des sondages et aux organisateurs électoraux. C'est pourquoi la démarche du Parti québécois, l'inventeur de ce slogan saisonnier, risque fort de tourner court. On ne trouve pas des idées dans des battues comme à la chasse: les idées sont le fruit de la réflexion, d'une vision de l'homme et de la société ainsi que de convictions dont la souplesse d'adaptation n'est pas extensible à volonté.
Si les opinions ont pris le pas sur les idées, c'est que l'électoralisme et le clientélisme se sont substitués à une certaine idée de la politique et surtout de ceux qui l'exercent. Avant que l'exercice de la démocratie ne dégénère en démagogie, les élus se sentaient investis d'une responsabilité, celle de gouverner selon leur conscience et non selon les agitations du moment. À cet égard, Tony Blair commande le respect, lui qui a maintenu sa position contre une opposition à l'intérieur même de son parti. À ses risques et périls, certes, mais personne ne lui reprochera de ne pas se battre pour ses idées. Si gouverner est l'art du possible, c'est également la capacité de définir ce qu'est le bien commun. Or l'électoralisme qui préside à la vie politique aujourd'hui et qui est l'équivalent de la cote d'écoute ou de la liste des best-sellers a des effets désastreux à moyen et à long terme. Cet électoralisme qui adapte sans cesse l'action au feeling populaire, lequel, tel une girouette, évolue selon le dernier show de télé-réalité, ne permet pas d'assurer une stabilité sociale sans laquelle aucun progrès ne peut être réalisé.
On tend à oublier le lien entre le dynamisme de la vie intellectuelle et la vie politique. La panne d'idées entraîne nécessairement une détérioration de la qualité de la démocratie. La gouverne par impulsions, par intuitions ou par coups de gueule mène souvent à l'affrontement social. Car un gouvernement qui défend quelques idées claires a plus de chances d'être compris de l'électorat que celui dont l'objectif est plus défini que les idées mises en avant pour y parvenir. N'est-ce pas ce qui arrive actuellement au gouvernement Charest? Son apparente incapacité à expliquer sa politique n'est pas indissociable de sa difficulté à la penser.
Quant au Parti québécois, sa position de quêteux d'idées démontre bien son désarroi actuel. Ce parti, à la tradition studieuse, cherche avant tout une identité perdue avec son rêve original. Il est vrai que les idées qui l'animaient ont été battues en brèche. Mais cela n'explique pas la paralysie intellectuelle qui semble s'être emparée de lui. C'est que les idées ne sont pas immuables et ne doivent pas être gardées dans un tabernacle pour l'adoration des fidèles. Les idées, pour survivre, doivent être revisitées, revitalisées, voire bousculées. Cela suppose qu'elles n'appartiennent pas en exclusivité à ces gardiens du temple, ceux-là mêmes qui les ont définies. Pour que les idées triomphent, elles doivent circuler entre les générations. Or les jeunes ont besoin de penser le monde autrement qu'à travers le prisme des parents. Pour les jeunes, le Parti québécois véhicule des idées figées. Le nationalisme de papa n'est plus à l'heure du jour. «Donnez-nous de nouvelles idées, nous vous redonnerons le pouvoir», ont l'air de dire les dirigeants. Erreur. «Avec nos nouvelles idées, nous accéderons nous-mêmes au pouvoir», doivent se dire tous ceux qui piaffent d'impatience. Cela s'appelle le changement de la garde.
Il est rare que ceux qui ont des idées les abandonnent à ceux qui n'en ont guère. Penser le monde est une activité exaltante dont on tire une satisfaction à la mesure de sa capacité à l'incarner. Quelqu'un n'a-t-il pas écrit: «Je pense, donc je suis»? Il en est des idées comme des hommes: elles peuvent mourir pendant que d'autres en font naître de nouvelles. Dure réalité, nous en convenons. Mais la sagesse oblige à s'incliner devant le fait.
La vie politique au Québec — et ce n'est pas de la nostalgie de le croire — a connu sa période faste après la Révolution tranquille, laquelle incarnait les quelques idées fondamentales qui l'avaient nourrie. Il faut lire les biographies qui se sont succédé à ce jour, dont les dernières, remarquables, sur Jacques Parizeau et Camille Laurin, pour se rendre compte que ces acteurs de notre histoire politique carburaient, si on nous passe l'expression, à quelques idées claires et concises. De fait, le fédéralisme et le souverainisme ont été les mamelles de la vie intellectuelle pendant plusieurs décennies.
Aujourd'hui, la donne est changée. Les idées ont cédé l'avant-scène aux opinions si chères aux spécialistes des sondages et aux organisateurs électoraux. C'est pourquoi la démarche du Parti québécois, l'inventeur de ce slogan saisonnier, risque fort de tourner court. On ne trouve pas des idées dans des battues comme à la chasse: les idées sont le fruit de la réflexion, d'une vision de l'homme et de la société ainsi que de convictions dont la souplesse d'adaptation n'est pas extensible à volonté.
Si les opinions ont pris le pas sur les idées, c'est que l'électoralisme et le clientélisme se sont substitués à une certaine idée de la politique et surtout de ceux qui l'exercent. Avant que l'exercice de la démocratie ne dégénère en démagogie, les élus se sentaient investis d'une responsabilité, celle de gouverner selon leur conscience et non selon les agitations du moment. À cet égard, Tony Blair commande le respect, lui qui a maintenu sa position contre une opposition à l'intérieur même de son parti. À ses risques et périls, certes, mais personne ne lui reprochera de ne pas se battre pour ses idées. Si gouverner est l'art du possible, c'est également la capacité de définir ce qu'est le bien commun. Or l'électoralisme qui préside à la vie politique aujourd'hui et qui est l'équivalent de la cote d'écoute ou de la liste des best-sellers a des effets désastreux à moyen et à long terme. Cet électoralisme qui adapte sans cesse l'action au feeling populaire, lequel, tel une girouette, évolue selon le dernier show de télé-réalité, ne permet pas d'assurer une stabilité sociale sans laquelle aucun progrès ne peut être réalisé.
On tend à oublier le lien entre le dynamisme de la vie intellectuelle et la vie politique. La panne d'idées entraîne nécessairement une détérioration de la qualité de la démocratie. La gouverne par impulsions, par intuitions ou par coups de gueule mène souvent à l'affrontement social. Car un gouvernement qui défend quelques idées claires a plus de chances d'être compris de l'électorat que celui dont l'objectif est plus défini que les idées mises en avant pour y parvenir. N'est-ce pas ce qui arrive actuellement au gouvernement Charest? Son apparente incapacité à expliquer sa politique n'est pas indissociable de sa difficulté à la penser.
Quant au Parti québécois, sa position de quêteux d'idées démontre bien son désarroi actuel. Ce parti, à la tradition studieuse, cherche avant tout une identité perdue avec son rêve original. Il est vrai que les idées qui l'animaient ont été battues en brèche. Mais cela n'explique pas la paralysie intellectuelle qui semble s'être emparée de lui. C'est que les idées ne sont pas immuables et ne doivent pas être gardées dans un tabernacle pour l'adoration des fidèles. Les idées, pour survivre, doivent être revisitées, revitalisées, voire bousculées. Cela suppose qu'elles n'appartiennent pas en exclusivité à ces gardiens du temple, ceux-là mêmes qui les ont définies. Pour que les idées triomphent, elles doivent circuler entre les générations. Or les jeunes ont besoin de penser le monde autrement qu'à travers le prisme des parents. Pour les jeunes, le Parti québécois véhicule des idées figées. Le nationalisme de papa n'est plus à l'heure du jour. «Donnez-nous de nouvelles idées, nous vous redonnerons le pouvoir», ont l'air de dire les dirigeants. Erreur. «Avec nos nouvelles idées, nous accéderons nous-mêmes au pouvoir», doivent se dire tous ceux qui piaffent d'impatience. Cela s'appelle le changement de la garde.
Il est rare que ceux qui ont des idées les abandonnent à ceux qui n'en ont guère. Penser le monde est une activité exaltante dont on tire une satisfaction à la mesure de sa capacité à l'incarner. Quelqu'un n'a-t-il pas écrit: «Je pense, donc je suis»? Il en est des idées comme des hommes: elles peuvent mourir pendant que d'autres en font naître de nouvelles. Dure réalité, nous en convenons. Mais la sagesse oblige à s'incliner devant le fait.
|
Édition abonné
La version longue de certains articles (environ 1 article sur 5) est réservée aux abonnés du Devoir. Ils sont signalés par le symbole suivant :
|
Envoyer Fermer
Haut de la page

