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    Ces femmes font du bruit

    5 mars 2016 |Philippe Renaud | Musique
    Kara-Lis Coverdale
    Photo: Mutek Kara-Lis Coverdale

    Au tournant du siècle, la scène montréalaise apparaissait sur le radar mondial des musiques électroniques de pointe grâce au travail d’une poignée de créateurs house et techno minimalistes, presque exclusivement des hommes. Quinze ans plus tard, Montréal est de retour à l’avant-scène de la musique électronique expérimentale et avant-gardiste, cette fois grâce au talent de femmes, compositrices et performeuses, qui bouleversent l’ordre musical et hiérarchique établi. Regard sur cette nouvelle génération de créatrices inspirées et affirmées qui investissent un domaine musical dominé il n’y a pas si longtemps par les hommes.

     

    Il y a la pétillante Pascale Project et sa lecture, tendre et décalée, de la synth-pop. La poétesse électro Marie Davidson, qui mène une remarquable carrière solo en plus d’avoir cofondé le duo Essaie Pas. Magnanime, dont les pulsions house et techno tanguent du côté expérimental de la musique de club et dont un récent remix est paru sur le réputé label allemand Perlon.

    Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Auteure-compositrice-interprète, Xarah Dion est aujourd’hui l’une des figures-clés de la scène «underground» montréalaise.
     

    Puis il y a Xarah Dion, qui allie des rythmes synthétiques sombres et bruts à ses textes introspectifs et libérateurs pour créer un répertoire intense qu’elle a proposé aux Européens l’automne dernier, en tournée avec Godspeed You ! Black Emperor. Et Kara-Lis Coverdale, pianiste et organiste de formation, qui, après avoir poussé ses études universitaires en composition musicale et en communications, propose des oeuvres électroniques qui se frottent à la musique contemporaine.

     

    Public de niche

     

    À leur manière, ces jeunes musiciennes s’approprient les formes de composition en musique électronique, réinterprètent les codes de la pop, de la poésie, de la musique d’avant-garde. Leur musique, complexe, puissante, assumée, s’adresse à un public de niche. Invitées à se produire à l’extérieur du pays — Coverdale et Pascale Project sont présentement en tournée européenne —, elles présentent aux mélomanes à l’affût de nouvelles sensations un visage rafraîchissant de la scène musicale underground montréalaise. Un visage féminin, bien entendu, mais surtout personnel, inspiré, inventif, audacieux.

     

    « Je crois que ce n’est qu’un début », anticipe Kara-Lis Coverdale, organiste, compositrice et productrice de musique électronique expérimentale, jointe à Barcelone où elle présentera notamment le matériel de son plus récent album, l’excellent, dense et richement arrangé Aftertouches paru l’année dernière.

     

    « Je sens qu’on verra apparaître de plus en plus de femmes, un peu partout dans le monde, qui proposeront ce genre de musiques, occupant ainsi des rôles autrefois plus masculins, explique-t-elle. Des rôles de compositrices, par exemple. » L’actualité musicale lui donne raison : au cours des 18 derniers mois seulement, une quantité appréciable d’albums de compositrices de musique électronique expérimentale de partout en Amérique et en Europe ont fait le bonheur des oreilles aventureuses, ceux de Holly Herndon, Jenny Hval, Pharmakon ou Fatima Al Qadiri, pour ne nommer qu’elles.

     

    Xarah Dion questionne : « Peut-être aussi que les amateurs de ce genre de musique ont envie d’explorer d’autres sensibilités musicales ? » Cofondatrice de l’espace de création La Brique, ex-membre du groupe Les Momies de Palerme (avec Marie Davidson), Xarah Dion met ces jours-ci la touche finale à son deuxième album, le successeur du coup de poing sonore Le mal nécessaire (2014).

     

    Pour sa part, « cette forme musicale me permet de créer sans limites. Les structures, les ambiances, la forme des sons, on peut tout faire ça dans une boîte, un ordinateur, contrairement à la composition acoustique qui requiert d’autres moyens, souvent des collaborateurs. Plus personnellement, je crois que ma voix se prête bien aux genres musicaux électroniques ».

     

    Kara-Lis Coverdale rejoint Xarah Dion sur ce point : « Je ne crois pas que ce soit une coïncidence que les femmes se tournent vers des rôles de composition dans le registre de la musique contemporaine ou électronique expérimentale. Peut-être parce qu’il s’agit d’une zone d’expression où on est totalement libre de faire ce qu’on veut, sans avoir à se soucier de paramètres qui définissent tel ou tel autre genre musical et qui, généralement, ont été établis par des hommes. C’est un peu comme repartir de zéro, être totalement libre. »

     

    Le festival MUTEK

     

    Ancienne animatrice de l’émission-phare Brave New Waves sur les ondes de CBC Radio 2 aujourd’hui à la direction musicale du festival MUTEK, Patti Schmidt reconnaît également que la composition électronique attire de plus en plus de femmes. « Je crois aussi que, hormis peut-être pour le travail de Marie Davidson et Xarah Dion qui ont de fortes personnalités sur scène, la musique électronique dégoupille l’ego, qui s’exprime différemment lors de performances. »

     

    Signe de ces temps où les femmes prennent enfin leur place sur cette scène musicale, la prochaine édition du festival MUTEK s’annonce comme celle où les musiciennes y seront le plus représentées.

     

    « C’est quelque chose dont je suis particulièrement fière et pour laquelle nous avons travaillé fort, Alain [Mongeau, directeur], Vincent [Lemieux, programmation artistique] et moi. Pour l’instant, c’est pratiquement impossible d’inclure une compositrice lors de chaque soirée présentée à MUTEK, mais on progresse. »

     

    « La question des femmes dans les festivals de musique prend de plus en plus de place, poursuit Schmidt. Voici une idée déjà soulevée dans un panel auquel je prenais part : un festival qui reçoit des fonds publics devrait-il inclure davantage de musiciennes à son affiche, étant donné que 50 % de ces fonds publics proviennent des taxes et impôts de contribuables féminines ? Je ne sais pas. Je réalise seulement qu’il y a effectivement plus de femmes dans mon milieu, et que ces questions sont dans l’air du temps — on peut aussi noter que le féminisme est redevenu un sujet d’actualité, grâce à la composition du cabinet Trudeau, notamment. Il y a certainement quelque chose dans l’air. »

     

    La musique électronique d’avant-garde n’est sans doute pas la seule scène musicale à bénéficier de la présence accrue d’une nouvelle génération de créatrices depuis quelques années, mais les amateurs de musique expérimentale d’ici ont certainement beaucoup de nouvelles idées et de sensations inouïes à se mettre entre les deux oreilles. Et comme le disait Kara-Lis Coverdale, ce n’est que le début.

    Kara-Lis Coverdale Auteure-compositrice-interprète, Xarah Dion est aujourd’ui l’une des figures-clés de la scène «underground» montréalaise.












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