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La Grande-Bretagne ne décolère pas

30 janvier 2004 
Plusieurs centaines d’employés de la BBC ont manifesté hier après-midi dans tout le Royaume-Uni pour protester contre la démission de leur directeur général, Greg Dyke, au lendemain de la publication du rapport accablant du juge Hutton.
Photo : Agence Reuters
Plusieurs centaines d’employés de la BBC ont manifesté hier après-midi dans tout le Royaume-Uni pour protester contre la démission de leur directeur général, Greg Dyke, au lendemain de la publication du rapport accablant du juge Hutton.
Londres - La polémique sur les conditions de l'entrée en guerre de la Grande-Bretagne en Irak se poursuivait hier même si la BBC a présenté ses «excuses sans réserve» au gouvernement, les critiques fusant contre le rapport Hutton, accusé d'avoir outrageusement blanchi Tony Blair.

Clouée au pilori par le rapport Hutton, la radiotélévision britannique a perdu en moins de 24 heures son président, Gavyn Davies, mercredi après-midi, puis son directeur général, Greg Dyke, hier en fin de matinée.

À droite comme à gauche, les quotidiens britanniques étaient quasi unanimes hier matin à critiquer le rapport de lord Hutton, accusé d'avoir «étouffé l'affaire au profit de l'establishment» et d'avoir concentré ses flèches sur la «Beeb».

«Les journalistes de la BBC doivent continuer à enquêter, ils doivent continuer à poser des questions qui dérangent et ils doivent continuer à causer des ennuis», a ainsi insisté le Guardian (gauche), le Daily Express (droite) soulignant de son côté que «l'étouffement de l'affaire par Hutton laisse des questions sans réponses».

Certes, le gouvernement de Tony Blair a été lavé de tout soupçon par lord Hutton en ce qui a trait à sa gestion de l'affaire Kelly, ce scientifique qui s'est suicidé en juillet dernier après avoir suscité une véritable crise entre Downing Street et la BBC sur la manière dont Tony Blair a «vendu» l'entrée en guerre en Irak aux parlementaires et à l'opinion publique. Reste que la question centrale restait posée hier: le dossier publié en septembre 2002 par le gouvernement de Tony Blair accusait le régime de Saddam Hussein de pouvoir déployer des armes biologiques ou chimiques en 45 minutes. Mais ces fameuses armes de destruction massive restent toujours introuvables.

«Aucun pays ne devrait partir en guerre sur la base d'un caprice», a reproché John Walker, ancien numéro deux du Comité conjoint des services britanniques de renseignement (JIC), estimant que le rapport Hutton démontre en fait l'échec des services britanniques de renseignement.

«C'est la première fois, si j'en crois mon expérience, que l'on a tenté d'utiliser le JIC à des fins de relations publiques, publiquement, aux côtés du gouvernement, et il ne semble pas que cela ait été un grand succès», a-t-il estimé, critiquant durement le travail fait par le JIC lors de l'élaboration de ce dossier sur l'Irak.

Du côté de la BBC cependant, les critiques devraient diminuer, au moins pendant quelque temps, après la démission de ses deux principaux responsables.

Quant à Tony Blair, qui exigeait hier matin encore des excuses formelles de la direction de la BBC, estimant que «son intégrité a été remise en question», il a obtenu satisfaction quelques minutes après. «De la part de la BBC, je n'ai aucune hésitation à présenter des excuses sans réserve pour nos erreurs [lors de l'affaire Kelly] aux personnes dont la réputation a été affectée par celles-ci», a déclaré Richard Ryder, président intérimaire de la radiotélévision publique britannique.

Si le gouvernement a été officiellement blanchi par lord Hutton mercredi, obtenant en prime le mea-culpa complet de la BBC, l'opinion publique britannique, cependant, ne semblait toujours pas convaincue.

Selon un sondage publié à la mi-journée hier par le quotidien Evening Standard, 56 % des Britanniques estiment le rapport Hutton «inéquitable», contre seulement 36 % qui le qualifient de «convaincant».

Le rapport Hutton est une menace pour le journalisme d'investigation et la protection des sources, dénoncent plusieurs organisations de défense de la liberté de la presse. En démissionnant mercredi, le président de la BBC, Gavyn Davies, a été le premier à souligner la «menace pour la liberté de la presse» contenue dans les conclusions du rapport du juge Hutton, qui, selon lui, prônent une «restriction de l'utilisation des sources anonymes».

«Ce rapport est sélectif, grossièrement partial, et fait peser une menace sur l'avenir du journalisme d'investigation», a dénoncé hier Jeremy Dear, secrétaire général du Syndicat national du journalisme (National Union of Journalism).

Le juge Hutton a montré du doigt la direction de la radiotélévision publique, jugée «fautive» d'avoir laissé un de ses journalistes-vedettes, Andrew Gilligan, porter des accusations «infondées» contre le gouvernement de Tony Blair.

Andrew Gilligan avait affirmé, sur la base d'un entretien avec l'expert David Kelly, que le gouvernement avait «gonflé» un dossier de septembre 2002 sur les armes de destruction massive irakiennes (toujours introuvables) pour justifier la guerre en Irak.

«Sur le fond, les faits rapportés par Gilligan étaient vrais. C'est le plus important et c'est ce que le gouvernement veut cacher», estime Barry White, coordinateur national de la Campagne pour la liberté de la presse et des médias (Campaign for Press and Broadcasting Freedom). Or, loin d'être impartial, le juge Hutton a «blanchi le gouvernement et plombé la BBC», dénonce-t-il. Pire, «en donnant raison au gouvernement et en disant que le nom de David Kelly aurait fini par être connu», le juge Hutton a porté un coup sérieux à la protection des sources, affirme Jeremy Dear.

«Cela signifie que personne d'autre dans l'administration publique ne va oser exposer la corruption ou les dysfonctionnements de peur d'être exposé de la même manière» que David Kelly, prédit-il. «Vous aurez aussi des journalistes qui auront peur que ce qu'a vécu Andrew Gilligan leur arrive aussi.»

Un signal dangereux, selon lui, au moment où deux journalistes sont menacés de prison en Irlande du Nord pour leur refus de révéler les sources d'un reportage qui avait provoqué l'ouverture en 1997 d'une deuxième enquête sur la tuerie de Bloody Sunday (le 30 janvier 1972, à Londonderry, les parachutistes britanniques avaient ouvert le feu sur une manifestation pour la défense des droits civiques des catholiques, faisant 14 morts). Une première enquête avait blanchi l'armée en 1972.

Pour Barry White, ce rapport illustre une fois de plus que «l'establishment protège l'establishment».

«Il suffit de regarder d'où viennent les gens pour savoir où sont leur intérêts dans la société», a-t-il commenté en faisant référence au passé oxfordien du baron Hutton of Bresagh, qui fut longtemps à la tête de l'autorité judiciaire en Irlande du Nord.

«Les gens ne sont pas fous. Ils savent que c'est une tentative du gouvernement de museler l'information indépendante», renchérit Barry White.






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