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Le mot de l'académie - Toile

Monique LaRue   2 juillet 2002 
Nous venons d'assister à un épisode de la vie des mots.

Comment le «nouveau» trouve-t-il son nom? Quand, quel ingénieur, quel trouvère post-moderne a le premier nommé le Web ? Apparemment, l'événement a eu lieu dans un centre de recherche nucléaire, en Suisse. Faut-il, d'ailleurs, dire Toile ou Web? L'Office de la langue française privilégie «Web», nom masculin. Là n'est pas, selon moi, la question. D'après le Dictionnaire historique de la langue française, on peut remonter, par l'intermédiaire de «voile» (velum, tissu) à une racine indo-européenne commune aux deux mots: weg, tisser — à moins qu'ils ne soient liés par homonymie. De toute manière, ils sont parents plutôt que concurrents et cohabitent fructueusement, il me semble, dans nos journaux. Les langues tissent leur toile.

Je ne suis pas lexicologue, mais je me réjouis que mes contemporains aient choisi Toile, Web, Net, Netz (allemand) ou Red (espagnol, du latin retiarius), plutôt qu'un néologisme, pour désigner le réticule mondial qui nous rattache et nous attache. Cela me rassure. Ces monosyllabes, ces sonorités véloces qui disent la quintessence de notre époque, ne nous laissant pas oublier que ce réseau de signaux, de satellites, de serveurs, de fibres optiques et de mémoires procède d'un des plus anciens gestes qui soient. Depuis Pénélope, tisser la toile est un moyen de lutter contre l'oubli.

Quand nous employons le mot toile, nous parlons presque latin (tela). Tela et toile dérivent, comme le mot texte, de texere, tisser: activité archaïque, encore accomplie artisanalement partout dans le monde, souvent par les femmes, tisseuses de toile et de chansons de toile, mais aussi par les hommes qui en font un métier, une industrie, un art. Entrelacement de laines, va-et-vient de la navette: ce faire élémentaire, matériel et concret, est un des premiers jeux et un des premiers apprentissages de l'enfant universel.

Sous la toile des étoiles, la toile de la tente abrite le nomade et le campement du pionnier. La toile des voiles, dont on n'imagine plus le claquement, emporte le navigateur dans sa quête. La Toile «sur» (ou dans) laquelle nous voyageons en solitaire et à l'aveuglette avec notre souris exploratrice abolit la distance, en pulvérisant le temps. Il est dans la nature de la toile, si profondément humaine, de transformer le temps en espace pour nous faire voguer, partir pour partir...

Ultime produit de la civilisation de l'image, la Toile virtuelle, avec ses prodigieux pouvoirs de reproduction visuelle, prolonge, là encore, un usage ancien. Une toile de fond suffit depuis toujours à créer un théâtre. Par métonymie, le mot toile désigne les plus nobles oeuvres de l'art plastique. Pourtant, un emploi cupide pervertit actuellement cette fonction: l'entoilage, qui consiste à reproduire une oeuvre sur toile sans respect du droit d'auteur. Ce n'est pas qu'un détail. Tout se tient. La toile est certes un puissant instrument phénoménologique, le support des projections et des divagations de l'esprit. De sainte Véronique à l'écran de cinéma, elle manifeste, révèle. Mais elle a un envers.

En latin, tela désigne d'abord le piège de l'araignée et, au figuré, le complot. «Être dans la toile» veut dire être en prison. Les termes qui nomment le World Wide Web ont tous une connotation menaçante. Comme la langue, la Toile serait la meilleure et la pire des choses. Sera-t-elle le lieu ou l'enjeu de la cyberguerre? Elle unit, mais elle uniformise. Elle enferme l'humanité dans les filets d'un destin unique. Elle avale et rejette les parias, les sans-abris de la «fracture numérique». Est-elle un cheval de Troie intériorisé? L'impalpable talon d'Achille du géant de l'Histoire?

Fichés, pris dans les rets d'un quadrillage binaire, assoupis dans un cocon commun, physiquement et psychologiquement dépendants de machines dont personne, depuis longtemps, ne comprend au complet les invisibles rouages, nous paierons peut-être de nos deniers — ou de notre schizophrénie — d'avoir permis que nos rêves soient ainsi monopolisés, nos regards et nos esprits détournés du monde et de la réalité. Ce qui nous individualise, notre corps, est une immémoriale toile de gènes manipulables, et notre cerveau, un réseau d'informations codées. Quel dieu, quel big brother a ourdi cette trame? Quelle Parque ou quel Spiderman tient le fil? Avec son article défini et sa majuscule, la Toile engendre, non sans raison, la claustrophobie et la paranoïa.

Je suis pourtant persuadée que, sous son armure à «n» dimensions, courent et courront toujours les innombrables fils «sub-tils»: de sub-tela, «qui est assez fin pour passer sous la chaîne». Le métier mondialisé fabrique plus que jamais le bouclé de la fantaisie, le grumelé de la diversité, les mailles de l'impertinence, les trous de la dissidence et — puisque le mot s'impose — le métissage des langues qui jargonnent dans le silence du grand Web. Malgré son article défini et sa majuscule, la Toile échappe par nature au pouvoir, à la totalité. Elle n'est pas seulement vecteur, média, outil, support, matériel ou immatériel, du livre et de l'art. Elle est l'oeuvre du temps, elle nous fait humains, elle nous précède, elle nous englobe, elle n'a pas de fin, elle est le modèle naturel du langage et de la vie.

(...) sur le mestier humain

Non les trois soeurs, mais amour, de sa main

Tist et retist la toile de ma vie.

Du Bellay

À l'invitation du Devoir, l'Académie des lettres du Québec offre à nos lecteurs cette série estivale inspirée des mots du temps. L'Académie a été fondée en 1944, par un groupe d'écrivains de la modernité réunis autour de l'essayiste Victor Barbeau. Monique LaRue a publié récemment La Gloire de Cassiodore, roman (Boréal, 2001).
 
 
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