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Laissons les pauvres mourir en paix

Au nom de tous les bénévoles et employés du Centre de ressources et d'action communautaire de la Petite-Patrie

Valentine Goddard - Avocate spécialisée dans la défense des droits économiques et sociaux  26 janvier 2004 
Éloïse nous a quittés un dimanche de la mi-janvier pour un autre monde. Elle a été trouvée par les corps policiers ainsi qu'une autre bénévole du Centre de ressources et d'action communautaire de la Petite-Patrie.

La mort, ça arrive à tout le monde et c'est presque toujours difficile à avaler. Mais c'est encore plus difficile quand on sait, preuve à l'appui, que la personne qui va mourir continue d'être harcelée pour que l'on soit certain qu'elle a vraiment besoin de traitements.

Qui ferait une chose pareille? Le ministère de l'Emploi, de la Solidarité sociale et de la Famille, Mesdames et Messieurs! Pourquoi harceler une mourante? Parce que solidarité sociale rime avec l'assurance qu'elle ne fraude pas? Parce qu'on veut être absolument certain que, dans des cas de cancers en phase terminale, il y a beaucoup de médicaments à prendre et que le déplacement en transport assisté est nécessaire après des traitements de chimio?

Des factures sur le lit de mort

Moi, je suis avocate et je travaille dans un centre communautaire. Cette dame, c'était ma cliente. Je l'ai représentée à plusieurs reprises depuis le moment ou elle a appris qu'elle était atteinte d'un cancer qui ne pardonnerait pas et qu'elle devrait laisser sa fille et tout son monde dans quelques mois.

Il y a eu les interventions au centre local d'emploi pour des taxis qu'on refusait de payer au début des traitements de chimiothérapie, des informations pas données; puis le transfert à la Régie des rentes du Québec parce qu'on la considère maintenant invalide. Une fois à la RRQ, son agente de «solidarité sociale» lui refuse les prestations spéciales et le paiement des médicaments pour son cancer, avec obligation de fournir la preuve des médicaments qu'elle prend. Éloïse doit donc se rendre, alors qu'elle marche à peine, chez Jean Coutu pour demander de transférer la liste des médicaments au bureau d'aide sociale.

Après ce furent des interventions auprès de la chef d'équipe pour s'assurer qu'on allait payer pour le transport: «Y'a un petit calcul mathématique à faire: on paiera seulement la moitié.» Et le travailleur social de notre chère Éloïse qui m'appelle paniquée parce que tout ce cirque n'a pas de bon sens. Peut-on la laisser mourir en paix!

Car les pauvres, ce ne sont pas tous des fraudeurs: alors qu'on arrête de leur demander des factures sur leur lit de mort! Les gens qui reçoivent des prestations d'aide sociale destinées à ceux qui ont des contraintes sévères les reçoivent précisément parce qu'ils sont pauvres et pas en état de travailler. Répondre à toutes ces demandes de documents est un emploi à temps plein. Je le sais, je suis avocate et c'est MA job!

Un petit mot sur l'être humain derrière toute cette histoire. Éloïse était infirmière dans les années où on les faisait travailler 24, 48 heures de suite. Ce n'est pas la seule chez nous qui en soit tombée malade et qui n'a pas été capable de réintégrer le système. Dommage que la société ne lui ait pas donné une deuxième chance parce qu'elle devait être une très bonne infirmière: une fille extrêmement bien organisée, intègre, au coeur aimant. On se souviendra de toi chère Éloïse.
 
 
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