Tchik-a-tchik!
Photo : Jacques Nadeau
Le malheur des uns fait le bonheur des autres.
Davantage de joie? De bonheur? D'amour? Moins de tabac? Ou encore des visites plus fréquentes au centre sportif? Pour l'année 2004, qui poursuit froidement sa course depuis trois semaines, Carl Lortie ne veut rien de tout ça. «Cette année, avec mes amis, nous ne nous sommes souhaité qu'une seule chose: une hausse des taux d'intérêt», dit-il en rigolant.
Cette demande, lancée à la blague aux esprits du monde économique à l'aube de la nouvelle année, a une sonorité plutôt étrange. Surtout aux oreilles des titulaires de cartes de crédit surchargées et autres heureux détenteurs d'un prêt personnel ou hypothécaire. Mais pour ce huissier de justice, affable et à l'humour grinçant, elle fleure bon la prospérité. Pour lui et son bureau, situé dans le Vieux-Montréal, à quelques encablures du palais de justice.
«En ce moment, l'activité est plus tranquille que par le passé», poursuit cet homme dont le costume sombre masque difficilement un côté espiègle et bon vivant. «La raison est simple: le recours à un huissier est à la baisse car les taux d'intérêt sont bas et parce que les gens ne manquent pas de travail. Cela leur permet de composer facilement avec leur endettement.» «Mais si la situation devait se détériorer et les taux d'intérêt grimper, l'impact sur les procédures serait épouvantable», ajoute son collègue, Luc Saulnier.
Épouvantable et hautement lucratif pour ces porteurs de lettres recommandées qui sillonnent la métropole depuis 1981 pour réveiller les mauvais payeurs.
Témoins privilégiés de l'endettement des ménages — vu d'un côté sombre, que les campagnes publicitaires omettent d'aborder —, MM. Lortie et Saulnier, au cours de leur carrière, ont croisé beaucoup de ces oiseaux qui succombent facilement à l'appel de la consommation... ou du cinéma maison à tempérament pour accompagner le lecteur de DVD acheté à Noël, comme une affiche colorée le proposait hier dans un centre commercial de Montréal. Et au cours des derniers mois, la performance collective de ces dépensiers aigus ou chroniques a eu de quoi les faire trépigner de joie. «À moitié toutefois, ajoute M. Lortie en grimaçant, car les huissiers contractent des dettes eux aussi!»
N'empêche: aujourd'hui, le niveau d'endettement des ménages au pays, poussé par les taux d'intérêt les plus bas depuis 40 ans, se porte assez bien merci. Entre 1999 et 2003, il a même grimpé de 18 %, passant de 56 700 $ à 66 900 $, selon une récente étude de la Banque Scotia. Un résultat historique et appréciable qui, au rythme des hypothèques, des prêts automobiles, des marges de crédit et des «achetez maintenant, payez plus tard», représente désormais pas moins de... 115 % du revenu annuel disponible de ces mêmes ménages, estime la Banque du Canada. Après impôts.
Et la cuvée 2003 du temps des Fêtes n'a même pas incité les cigales à se transformer en fourmis: 2,19 milliards de dollars de plus ont été dépensés par rapport à 2002 pour les jouets des enfants, l'ordinateur de l'ado, le cinéma maison de monsieur (acheté à 19,99 $ par mois pendant 36 mois) et le plat de service en forme de cochon pour matante Adèle. Des dépenses surtout faites par carte de crédit, dont le tchik-a-tchik a résonné crescendo dans les centres commerciaux du Canada pour faire connaître à ce mode de paiement un joli bond de
8,9 % par rapport à décembre de l'année précédente.
«C'est le prix à payer quand on vit dans une société comme la nôtre, qui encourage la consommation aveugle, les mouvements de mode et le "maintenant, tout de suite"», commente Caroline Arel, conseillère en budget chez Option Consommateurs. «Mais c'est aussi déprimant. Beaucoup de ménages, par manque de planification, se mettent dans des situation délicates. Et la facilité avec laquelle ils ont accès au crédit n'est pas pour les aider.»
À l'écoute du bruit que font les intérêts qui accompagnent ces dettes généreuses, les institutions financières sautillent. Et les huissiers attendent. «En ce moment, plusieurs ménages sont sur la ligne, dit M. Saulnier. Un seul point d'augmentation des taux d'intérêt peut les faire passer de l'autre côté de la ligne... » Un côté obscur où, après avoir encaissé l'augmentation des frais à la garderie, la hausse du coût de l'assurance-médicaments, des cigarettes, de l'électricité, des taxes municipales, des taxes scolaires, des transports en commun, du loyer, du câble et d'Internet, les échéances de la voiture flambant neuve et le paiement de l'hypothèque du cottage avec vue sur le Plateau deviennent soudainement douloureux. Voire impossibles.
«1 % d'augmentation, nous allons le ressentir sur notre pratique, c'est sûr, dit Carl Lortie. 2 %, ça va être deux fois mieux, et avec 3 %... on achète l'immeuble et on aménage un autre étage!», lance-t-il, un sourire badin sur le visage.
Pas question toutefois pour lui, si ce scénario — catastrophique pour les uns mais formidable pour les 400 huissiers de la province — devait se réaliser, de multiplier alors les voyages en camion pour saisir l'ensemble des biens d'une des nombreuses victimes à venir de la surconsommation. En laissant au passage une femme en haillons et un enfant pleurant, la morve au nez, sur le pas de la porte.
«Cette caricature n'existe plus depuis les années 70 au Québec, poursuit M. Lortie. Aujourd'hui, nous ne saisissons plus les meubles pour défaut de paiement. D'ailleurs, aucune compagnie ne lance de procédures judiciaires pour mettre la main sur un cinéma maison ou un ensemble de salon impayés, parce que ce sont des biens peu durables. Quand une télé sort d'un magasin, elle a déjà perdu 75 % de sa valeur. Ça ne vaut donc pas la peine d'intenter des poursuites... » Et c'est très bien comme ça pour les huissiers, qui peuvent ainsi se concentrer sur la saisie d'immeubles ou de voitures, dont la valeur de revente justifie davantage les coûts de leurs déplacements.
Et il y a tout le reste. En effet, qui dit surendettement dit aussi stress, fragilité, irritabilité et... divorce. Avec, à la clef, des visites incessantes au palais de justice, auxquelles les spécialistes en signification et en exécution prennent immanquablement part. «Ça fait plus de papier, c'est sûr!», dit Carl Lortie, donnant ainsi tout son sens à la formule hautement éculée: le malheur des uns...
Cette demande, lancée à la blague aux esprits du monde économique à l'aube de la nouvelle année, a une sonorité plutôt étrange. Surtout aux oreilles des titulaires de cartes de crédit surchargées et autres heureux détenteurs d'un prêt personnel ou hypothécaire. Mais pour ce huissier de justice, affable et à l'humour grinçant, elle fleure bon la prospérité. Pour lui et son bureau, situé dans le Vieux-Montréal, à quelques encablures du palais de justice.
«En ce moment, l'activité est plus tranquille que par le passé», poursuit cet homme dont le costume sombre masque difficilement un côté espiègle et bon vivant. «La raison est simple: le recours à un huissier est à la baisse car les taux d'intérêt sont bas et parce que les gens ne manquent pas de travail. Cela leur permet de composer facilement avec leur endettement.» «Mais si la situation devait se détériorer et les taux d'intérêt grimper, l'impact sur les procédures serait épouvantable», ajoute son collègue, Luc Saulnier.
Épouvantable et hautement lucratif pour ces porteurs de lettres recommandées qui sillonnent la métropole depuis 1981 pour réveiller les mauvais payeurs.
Témoins privilégiés de l'endettement des ménages — vu d'un côté sombre, que les campagnes publicitaires omettent d'aborder —, MM. Lortie et Saulnier, au cours de leur carrière, ont croisé beaucoup de ces oiseaux qui succombent facilement à l'appel de la consommation... ou du cinéma maison à tempérament pour accompagner le lecteur de DVD acheté à Noël, comme une affiche colorée le proposait hier dans un centre commercial de Montréal. Et au cours des derniers mois, la performance collective de ces dépensiers aigus ou chroniques a eu de quoi les faire trépigner de joie. «À moitié toutefois, ajoute M. Lortie en grimaçant, car les huissiers contractent des dettes eux aussi!»
N'empêche: aujourd'hui, le niveau d'endettement des ménages au pays, poussé par les taux d'intérêt les plus bas depuis 40 ans, se porte assez bien merci. Entre 1999 et 2003, il a même grimpé de 18 %, passant de 56 700 $ à 66 900 $, selon une récente étude de la Banque Scotia. Un résultat historique et appréciable qui, au rythme des hypothèques, des prêts automobiles, des marges de crédit et des «achetez maintenant, payez plus tard», représente désormais pas moins de... 115 % du revenu annuel disponible de ces mêmes ménages, estime la Banque du Canada. Après impôts.
Et la cuvée 2003 du temps des Fêtes n'a même pas incité les cigales à se transformer en fourmis: 2,19 milliards de dollars de plus ont été dépensés par rapport à 2002 pour les jouets des enfants, l'ordinateur de l'ado, le cinéma maison de monsieur (acheté à 19,99 $ par mois pendant 36 mois) et le plat de service en forme de cochon pour matante Adèle. Des dépenses surtout faites par carte de crédit, dont le tchik-a-tchik a résonné crescendo dans les centres commerciaux du Canada pour faire connaître à ce mode de paiement un joli bond de
8,9 % par rapport à décembre de l'année précédente.
«C'est le prix à payer quand on vit dans une société comme la nôtre, qui encourage la consommation aveugle, les mouvements de mode et le "maintenant, tout de suite"», commente Caroline Arel, conseillère en budget chez Option Consommateurs. «Mais c'est aussi déprimant. Beaucoup de ménages, par manque de planification, se mettent dans des situation délicates. Et la facilité avec laquelle ils ont accès au crédit n'est pas pour les aider.»
À l'écoute du bruit que font les intérêts qui accompagnent ces dettes généreuses, les institutions financières sautillent. Et les huissiers attendent. «En ce moment, plusieurs ménages sont sur la ligne, dit M. Saulnier. Un seul point d'augmentation des taux d'intérêt peut les faire passer de l'autre côté de la ligne... » Un côté obscur où, après avoir encaissé l'augmentation des frais à la garderie, la hausse du coût de l'assurance-médicaments, des cigarettes, de l'électricité, des taxes municipales, des taxes scolaires, des transports en commun, du loyer, du câble et d'Internet, les échéances de la voiture flambant neuve et le paiement de l'hypothèque du cottage avec vue sur le Plateau deviennent soudainement douloureux. Voire impossibles.
«1 % d'augmentation, nous allons le ressentir sur notre pratique, c'est sûr, dit Carl Lortie. 2 %, ça va être deux fois mieux, et avec 3 %... on achète l'immeuble et on aménage un autre étage!», lance-t-il, un sourire badin sur le visage.
Pas question toutefois pour lui, si ce scénario — catastrophique pour les uns mais formidable pour les 400 huissiers de la province — devait se réaliser, de multiplier alors les voyages en camion pour saisir l'ensemble des biens d'une des nombreuses victimes à venir de la surconsommation. En laissant au passage une femme en haillons et un enfant pleurant, la morve au nez, sur le pas de la porte.
«Cette caricature n'existe plus depuis les années 70 au Québec, poursuit M. Lortie. Aujourd'hui, nous ne saisissons plus les meubles pour défaut de paiement. D'ailleurs, aucune compagnie ne lance de procédures judiciaires pour mettre la main sur un cinéma maison ou un ensemble de salon impayés, parce que ce sont des biens peu durables. Quand une télé sort d'un magasin, elle a déjà perdu 75 % de sa valeur. Ça ne vaut donc pas la peine d'intenter des poursuites... » Et c'est très bien comme ça pour les huissiers, qui peuvent ainsi se concentrer sur la saisie d'immeubles ou de voitures, dont la valeur de revente justifie davantage les coûts de leurs déplacements.
Et il y a tout le reste. En effet, qui dit surendettement dit aussi stress, fragilité, irritabilité et... divorce. Avec, à la clef, des visites incessantes au palais de justice, auxquelles les spécialistes en signification et en exécution prennent immanquablement part. «Ça fait plus de papier, c'est sûr!», dit Carl Lortie, donnant ainsi tout son sens à la formule hautement éculée: le malheur des uns...
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