Les vacances de M. Chrétien
Bernard Descôteaux
2 juillet 2002
Rarement premier ministre aura vécu période aussi difficile que celle traversée par Jean Chrétien au cours du semestre qui vient de se terminer. Les coups reçus ne l'ont pas abattu, mais il est désormais un politicien vulnérable. S'il peut gagner son combat contre Paul Martin, ce sera au prix de profondes divisions. Avant de s'y engager irrévocablement, il lui faut se demander s'il n'est pas en train de faire plus de tort que de bien à son parti et à son gouvernement.
Jean Chrétien est un politicien combatif. Ses adversaires ne le savent que trop. Qu'il veuille mener une dernière bataille pour pouvoir avoir le choix du moment où il quittera la vie politique se comprend d'un point de vue personnel. L'homme a son orgueil et il veut l'emporter une fois pour toutes sur Paul Martin. Celui qui, autrefois, était son concurrent est devenu un ennemi. La volonté ouvertement affichée par l'ancien ministre des Finances de lui succéder est à ses yeux une tentative de déstabilisation, un coup d'État sans le nom. Il ne peut accepter que l'on mette en cause la légitimité du pouvoir que lui ont confié les électeurs.
Ce n'est pas la première fois que l'autorité d'un chef politique est contestée. L'exemple de Stockwell Day est encore frais à nos mémoires. Il est d'ailleurs du devoir d'un premier ministre en exercice de résister à de tels mouvements parce qu'il est vrai que sa légitimité lui vient d'abord du peuple, avant de lui venir des militants. Par contre, le pouvoir s'exerce dans un cadre partisan où la loyauté au chef est une vertu cardinale.
Depuis six mois, on a pu observer une lente, mais sûre érosion de la confiance des militants et des députés libéraux envers M. Chrétien. Croyant pouvoir endiguer le mouvement, celui-ci s'est engagé tête baissée dans la bataille du vote de confiance à l'endroit du chef inscrit au programme du congrès du Parti libéral en février prochain. C'est un quitte ou double qui pourra mettre fin à sa carrière de façon définitive et disgracieuse. Cela est tout aussi vrai pour M. Martin, à la différence que l'un a tout à gagner et l'autre, tout à perdre.
Dans cette lutte, M. Chrétien donne l'impression d'agir comme un animal blessé qui se bat pour sa survie. Blessé, il l'est. Plus gravement qu'il ne le croit. Ses blessures ont pour nom Alphonso Gagliano, Groupaction, Auberge Grand-Mère. Les coups viennent de partout, des «adversaires d'en face» que sont les partis d'opposition, comme des ennemis de l'intérieur du parti. Lui-même tente de rendre coup pour coup, certains partisans de Paul Martin, tels Art Eggleton et Raymond Garneau, n'ont pas tardé à l'apprendre.
Ce que ne voit pas Jean Chrétien, c'est le mal que cette bataille inflige au Parti libéral. Gouverner sereinement n'est plus possible lorsqu'on a pour première, sinon seule ambition, de se maintenir au pouvoir. L'esprit est ailleurs. Les décisions que prend le premier ministre sont inévitablement influencées par cet enjeu personnel. On assiste à un détournement des priorités. Le prix à payer pour les Canadiens sera d'autant plus lourd si, après avoir gagné sa bataille, le premier ministre décidait de quitter quelque mois plus tard, comme il est plus que probable qu'il le fasse à la veille de ses 70 ans.
La bataille que mène M. Chrétien pourrait en valoir la peine si son objectif était de prolonger sa carrière politique et de tenter d'obtenir un quatrième mandat. Or, le premier ministre entretient à cet égard un flou qui le dessert. Tous savent bien qu'il n'est plus l'homme de la situation. Ce qui est en cause n'est ni son âge, ni même sa capacité à l'emporter sur une opposition toujours aussi divisée, c'est tout simplement le besoin qu'a le gouvernement libéral de se renouveler. Après trois mandats successifs, le premier ministre ne peut être celui qui apportera de nouvelles idées et engagera le pays dans une nouvelle ère. Cela, il ne peut l'offrir à ses militants qui, craignant qu'il ne s'accroche par orgueil, ne craindront pas de lui signifier en février qu'il doit partir.
Pris dans la tourmente, le premier ministre n'a pas eu le loisir de réfléchir sereinement à ces enjeux. Avant que ne s'engage irrémédiablement le combat, le moins serait qu'il s'offre une pause pour se demander ce qui, entre sa destinée personnelle et celle de son parti, doit l'emporter. Les vacances d'été seront propices à un tel exercice. Ayant pris le pouls de ses militants, peut-être pourra-t-il trouver la sortie élégante qui lui permettrait d'éviter de se soumettre à ce vote de confiance que tous aimeraient bien pouvoir éluder. S'il affirmait clairement sa décision de ne pas rechercher un quatrième mandat, quitte à réserver pour plus tard sa démission comme chef du parti, déjà la pression tomberait de plusieurs crans. Tous lui en seraient reconnaissants.
bdescoteaux@ledevoir.ca
Jean Chrétien est un politicien combatif. Ses adversaires ne le savent que trop. Qu'il veuille mener une dernière bataille pour pouvoir avoir le choix du moment où il quittera la vie politique se comprend d'un point de vue personnel. L'homme a son orgueil et il veut l'emporter une fois pour toutes sur Paul Martin. Celui qui, autrefois, était son concurrent est devenu un ennemi. La volonté ouvertement affichée par l'ancien ministre des Finances de lui succéder est à ses yeux une tentative de déstabilisation, un coup d'État sans le nom. Il ne peut accepter que l'on mette en cause la légitimité du pouvoir que lui ont confié les électeurs.
Ce n'est pas la première fois que l'autorité d'un chef politique est contestée. L'exemple de Stockwell Day est encore frais à nos mémoires. Il est d'ailleurs du devoir d'un premier ministre en exercice de résister à de tels mouvements parce qu'il est vrai que sa légitimité lui vient d'abord du peuple, avant de lui venir des militants. Par contre, le pouvoir s'exerce dans un cadre partisan où la loyauté au chef est une vertu cardinale.
Depuis six mois, on a pu observer une lente, mais sûre érosion de la confiance des militants et des députés libéraux envers M. Chrétien. Croyant pouvoir endiguer le mouvement, celui-ci s'est engagé tête baissée dans la bataille du vote de confiance à l'endroit du chef inscrit au programme du congrès du Parti libéral en février prochain. C'est un quitte ou double qui pourra mettre fin à sa carrière de façon définitive et disgracieuse. Cela est tout aussi vrai pour M. Martin, à la différence que l'un a tout à gagner et l'autre, tout à perdre.
Dans cette lutte, M. Chrétien donne l'impression d'agir comme un animal blessé qui se bat pour sa survie. Blessé, il l'est. Plus gravement qu'il ne le croit. Ses blessures ont pour nom Alphonso Gagliano, Groupaction, Auberge Grand-Mère. Les coups viennent de partout, des «adversaires d'en face» que sont les partis d'opposition, comme des ennemis de l'intérieur du parti. Lui-même tente de rendre coup pour coup, certains partisans de Paul Martin, tels Art Eggleton et Raymond Garneau, n'ont pas tardé à l'apprendre.
Ce que ne voit pas Jean Chrétien, c'est le mal que cette bataille inflige au Parti libéral. Gouverner sereinement n'est plus possible lorsqu'on a pour première, sinon seule ambition, de se maintenir au pouvoir. L'esprit est ailleurs. Les décisions que prend le premier ministre sont inévitablement influencées par cet enjeu personnel. On assiste à un détournement des priorités. Le prix à payer pour les Canadiens sera d'autant plus lourd si, après avoir gagné sa bataille, le premier ministre décidait de quitter quelque mois plus tard, comme il est plus que probable qu'il le fasse à la veille de ses 70 ans.
La bataille que mène M. Chrétien pourrait en valoir la peine si son objectif était de prolonger sa carrière politique et de tenter d'obtenir un quatrième mandat. Or, le premier ministre entretient à cet égard un flou qui le dessert. Tous savent bien qu'il n'est plus l'homme de la situation. Ce qui est en cause n'est ni son âge, ni même sa capacité à l'emporter sur une opposition toujours aussi divisée, c'est tout simplement le besoin qu'a le gouvernement libéral de se renouveler. Après trois mandats successifs, le premier ministre ne peut être celui qui apportera de nouvelles idées et engagera le pays dans une nouvelle ère. Cela, il ne peut l'offrir à ses militants qui, craignant qu'il ne s'accroche par orgueil, ne craindront pas de lui signifier en février qu'il doit partir.
Pris dans la tourmente, le premier ministre n'a pas eu le loisir de réfléchir sereinement à ces enjeux. Avant que ne s'engage irrémédiablement le combat, le moins serait qu'il s'offre une pause pour se demander ce qui, entre sa destinée personnelle et celle de son parti, doit l'emporter. Les vacances d'été seront propices à un tel exercice. Ayant pris le pouls de ses militants, peut-être pourra-t-il trouver la sortie élégante qui lui permettrait d'éviter de se soumettre à ce vote de confiance que tous aimeraient bien pouvoir éluder. S'il affirmait clairement sa décision de ne pas rechercher un quatrième mandat, quitte à réserver pour plus tard sa démission comme chef du parti, déjà la pression tomberait de plusieurs crans. Tous lui en seraient reconnaissants.
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