Pour s'éviter des lendemains difficiles - L'occasion de faire voir ce qui est toujours tu
Le 16 janvier 2004, Mumbai (Bombay) s'éveille dans la cacophonie habituelle. Le soleil tente de se frayer un chemin à travers une épaisse couche de smog jaune. Des familles entières ont dormi dans la rue et sous les viaducs des autoroutes, dans les gravats et la poussière. Ce sont surtout des femmes et des enfants, les mêmes que l'on voit souvent mendier quelques roupies.
La foule passe, indifférente; chacun se presse de prendre le train pour se rendre au travail. C'est la cohue. Prendre le métro, à l'heure de pointe, à Montréal, est un vrai pique-nique en comparaison!
Mumbai est une ville de 16 millions d'habitants. La moitié vit dans une grande pauvreté, l'autre moitié est composée de salariés dans des services publics ou des entreprises mais aussi de très riches hommes d'affaires. C'est la ville de tous les contrastes. Et c'est là que s'est déroulé le Forum social mondial (FSM), du 16 au 21 janvier, rassemblant plus de 100 000 personnes de pays divers.
La foire ouverte à tous
Lorsque le FSM commence, la première impression est faite de cacophonie totale. On se bouscule dans une atmosphère bon enfant, on s'interpelle, on admire les danses et les chants de tous les pays; bref, c'est une sorte de «foire militante» qui nous remplit les yeux et le coeur. Et puis, on commence à parcourir les groupes de discussion, ateliers, séminaires et grandes conférences. Il y en aura plus de 1000 au cours de la semaine! La qualité est inégale, forcément, mais on finit toujours par trouver un atelier intéressant.
Il y a eu de grands moments. D'abord, le discours d'Arundhati Roy, cette magnifique écrivaine indienne dont le roman Le Dieu des petits riens a remporté des prix prestigieux. Mme Roy n'a pas la langue dans sa poche. Elle dénonce à la fois le système des castes, les conséquences du néolibéralisme sur la paysannerie indienne, l'impérialisme américain et le fondamentalisme hindou. Elle en appelle aussi aux femmes pour qu'elles se fassent instruments de paix et ne tombent pas dans l'intolérance religieuse.
D'autres grands moments: tous ces ateliers où les représentants des peuples indigènes sont venus réclamer la fin du mépris et le respect de leur identité. J'ai appris que l'Inde compte 70 millions d'autochtones qui, pour la plupart, vivent dans la pauvreté. Le Forum social mondial a été pour eux une occasion inespérée de faire entendre leur voix, leurs chants et leurs danses puisqu'ils ont littéralement envahi le site du FSM, nous offrant le spectacle quotidien d'une culture extrêmement riche.
On pourrait de même parler des intouchables, cette population de 240 millions de personnes, y compris les autochtones, qui vit le plus souvent dans la misère. Les intouchables étaient présents en grand nombre au FSM, et cela faisait en sorte que nous élargissions les rangs militants habituels, laissant une grande place à des milliers de personnes directement concernées par des problèmes comme l'absence d'une réforme agraire conséquente, l'absence d'infrastructures essentielles à la vie (l'eau potable, par exemple), les déplacements forcés de populations à cause de la construction de mégabarrages, la faiblesse des structures scolaires et surtout, surtout, la condescendance et l'exclusion dont elles sont victimes chaque jour.
Des femmes, beaucoup de femmes
De façon plus générale, j'ai été frappée par l'importance numérique et politique des femmes à ce forum. Il semble qu'il y ait eu une amélioration sensible à ce chapitre depuis les premiers forums. Il faut dire que les femmes sont sans conteste les principales perdantes de la mondialisation, de la culture du consumérisme et de la montée des fondamentalismes.
Un exemple percutant nous a été donné par la présidente d'une des plus grosses associations de femmes indiennes: une famille qui veut marier sa fille doit payer une dot à la famille du futur époux. La pratique de la dot est théoriquement interdite mais, en fait, il s'avère de plus en plus coûteux de marier sa fille. Pourquoi? Parce que, publicité aidant, la famille du garçon réclamera non seulement de l'argent mais des articles ménagers. Si on est pauvre, on s'endettera pour la vie! [...]
Des féministes de plusieurs pays dénoncent aussi la montée des fondamentalismes religieux comme l'un des plus grands dangers qui menacent les femmes. C'est ainsi qu'une féministe italienne nous dira que le gouvernement ultralibéral de Berlusconi s'apprête à limiter le droit à l'avortement, tout comme George W. Bush vient de le faire. Ce même George W. qui prétendait libérer les femmes afghanes! Une Afghane est justement venue nous rappeler que les femmes n'ont aucune liberté dans son pays et n'ont aucun pouvoir politique. D'ailleurs, le gouvernement afghan vient d'interdire l'apparition de chanteuses à la télévision! [...]
Imaginez la richesse de toutes les idées qui s'entrechoquent pendant un tel forum! On ne cherche pas l'unanimité, on débat librement, on apprend de l'expérience des autres, on crée des réseaux durables. C'est déjà beaucoup! Certains diront que ce n'est pas assez, que de telles expériences sont plus spectaculaires qu'utiles. Ce n'est pas mon avis.
Par exemple, il est très important que le dernier forum se soit tenu en Inde, et plus précisément à Mumbai, bastion d'une droite religieuse et politique particulièrement intolérante. Juste avant le forum, le gouvernement de l'État du Maharashtra, où est située Mumbai, a interdit la vente d'un livre remettant en question quelques mythes associés à l'histoire d'un héros hindouiste. Bien plus, il n'a pas sévi contre les auteurs du saccage du centre culturel qui avait procédé au lancement du livre. C'est au forum que nous avons appris ces choses, nous donnant ainsi la mesure du danger qui menace l'Inde, à savoir des explosions de haine entre les multiples composantes de ce pays.
Par ailleurs, le FSM, organisé principalement par des mouvements sociaux indiens, a fourni à ces derniers l'occasion de travailler ensemble et de créer de nouvelles solidarités essentielles dans les circonstances. Enfin, le forum, s'il n'apporte pas de réponses définitives à la question lancinante d'une voie alternative globale au néolibéralisme (mais cette réponse existe-t-elle?), nous permet d'appréhender les diverses réalités mondiales avec un regard enrichi par l'apport des intellectuels et des militants que nous côtoyons.
Et la sphère politique?
Un débat me semble émerger timidement: l'importance pour la gauche et les femmes d'investir la sphère de la politique électorale et parlementaire. Plusieurs n'y croient plus et préfèrent construire des mouvements sociaux combatifs et rassembleurs. D'autres, par contre, commencent à penser que nous devons aller au delà et construire de nouveaux partis politiques, clairement antinéolibéraux, centrés sur une participation citoyenne aux décisions politiques, mettant au coeur de leur projet politique la recherche du progrès social, l'égalité entre les hommes et les femmes et un développement respectueux de la nature.
L'élection de Lula, au Brésil, et sa première année au pouvoir suscitent des réactions passionnées et opposées, mais la majorité des Brésiliens rencontrés au FSM gardent espoir. Les mouvements sociaux de ce pays continuent de revendiquer une véritable réforme agraire et une lutte conséquente contre la pauvreté. La plupart soutiennent Lula de façon critique et vigilante.
Tout cela ne nous pose-t-il pas des questions, au Québec, où un gouvernement parfaitement néolibéral veut appliquer chez nous des recettes essayées ailleurs (en Ontario, par exemple) et qui ne font qu'amplifier la pauvreté et augmenter la désillusion de la classe moyenne? N'y a-t-il pas lieu d'approfondir une riposte citoyenne unitaire tout en réfléchissant à des voies alternatives politiques? Les plus désabusés d'entre nous doivent tout de même se rendre compte que laisser la gouverne d'un pays ou d'une province à la droite, c'est préparer des lendemains difficiles pour la plus grande partie de la population. [...]
La foule passe, indifférente; chacun se presse de prendre le train pour se rendre au travail. C'est la cohue. Prendre le métro, à l'heure de pointe, à Montréal, est un vrai pique-nique en comparaison!
Mumbai est une ville de 16 millions d'habitants. La moitié vit dans une grande pauvreté, l'autre moitié est composée de salariés dans des services publics ou des entreprises mais aussi de très riches hommes d'affaires. C'est la ville de tous les contrastes. Et c'est là que s'est déroulé le Forum social mondial (FSM), du 16 au 21 janvier, rassemblant plus de 100 000 personnes de pays divers.
La foire ouverte à tous
Lorsque le FSM commence, la première impression est faite de cacophonie totale. On se bouscule dans une atmosphère bon enfant, on s'interpelle, on admire les danses et les chants de tous les pays; bref, c'est une sorte de «foire militante» qui nous remplit les yeux et le coeur. Et puis, on commence à parcourir les groupes de discussion, ateliers, séminaires et grandes conférences. Il y en aura plus de 1000 au cours de la semaine! La qualité est inégale, forcément, mais on finit toujours par trouver un atelier intéressant.
Il y a eu de grands moments. D'abord, le discours d'Arundhati Roy, cette magnifique écrivaine indienne dont le roman Le Dieu des petits riens a remporté des prix prestigieux. Mme Roy n'a pas la langue dans sa poche. Elle dénonce à la fois le système des castes, les conséquences du néolibéralisme sur la paysannerie indienne, l'impérialisme américain et le fondamentalisme hindou. Elle en appelle aussi aux femmes pour qu'elles se fassent instruments de paix et ne tombent pas dans l'intolérance religieuse.
D'autres grands moments: tous ces ateliers où les représentants des peuples indigènes sont venus réclamer la fin du mépris et le respect de leur identité. J'ai appris que l'Inde compte 70 millions d'autochtones qui, pour la plupart, vivent dans la pauvreté. Le Forum social mondial a été pour eux une occasion inespérée de faire entendre leur voix, leurs chants et leurs danses puisqu'ils ont littéralement envahi le site du FSM, nous offrant le spectacle quotidien d'une culture extrêmement riche.
On pourrait de même parler des intouchables, cette population de 240 millions de personnes, y compris les autochtones, qui vit le plus souvent dans la misère. Les intouchables étaient présents en grand nombre au FSM, et cela faisait en sorte que nous élargissions les rangs militants habituels, laissant une grande place à des milliers de personnes directement concernées par des problèmes comme l'absence d'une réforme agraire conséquente, l'absence d'infrastructures essentielles à la vie (l'eau potable, par exemple), les déplacements forcés de populations à cause de la construction de mégabarrages, la faiblesse des structures scolaires et surtout, surtout, la condescendance et l'exclusion dont elles sont victimes chaque jour.
Des femmes, beaucoup de femmes
De façon plus générale, j'ai été frappée par l'importance numérique et politique des femmes à ce forum. Il semble qu'il y ait eu une amélioration sensible à ce chapitre depuis les premiers forums. Il faut dire que les femmes sont sans conteste les principales perdantes de la mondialisation, de la culture du consumérisme et de la montée des fondamentalismes.
Un exemple percutant nous a été donné par la présidente d'une des plus grosses associations de femmes indiennes: une famille qui veut marier sa fille doit payer une dot à la famille du futur époux. La pratique de la dot est théoriquement interdite mais, en fait, il s'avère de plus en plus coûteux de marier sa fille. Pourquoi? Parce que, publicité aidant, la famille du garçon réclamera non seulement de l'argent mais des articles ménagers. Si on est pauvre, on s'endettera pour la vie! [...]
Des féministes de plusieurs pays dénoncent aussi la montée des fondamentalismes religieux comme l'un des plus grands dangers qui menacent les femmes. C'est ainsi qu'une féministe italienne nous dira que le gouvernement ultralibéral de Berlusconi s'apprête à limiter le droit à l'avortement, tout comme George W. Bush vient de le faire. Ce même George W. qui prétendait libérer les femmes afghanes! Une Afghane est justement venue nous rappeler que les femmes n'ont aucune liberté dans son pays et n'ont aucun pouvoir politique. D'ailleurs, le gouvernement afghan vient d'interdire l'apparition de chanteuses à la télévision! [...]
Imaginez la richesse de toutes les idées qui s'entrechoquent pendant un tel forum! On ne cherche pas l'unanimité, on débat librement, on apprend de l'expérience des autres, on crée des réseaux durables. C'est déjà beaucoup! Certains diront que ce n'est pas assez, que de telles expériences sont plus spectaculaires qu'utiles. Ce n'est pas mon avis.
Par exemple, il est très important que le dernier forum se soit tenu en Inde, et plus précisément à Mumbai, bastion d'une droite religieuse et politique particulièrement intolérante. Juste avant le forum, le gouvernement de l'État du Maharashtra, où est située Mumbai, a interdit la vente d'un livre remettant en question quelques mythes associés à l'histoire d'un héros hindouiste. Bien plus, il n'a pas sévi contre les auteurs du saccage du centre culturel qui avait procédé au lancement du livre. C'est au forum que nous avons appris ces choses, nous donnant ainsi la mesure du danger qui menace l'Inde, à savoir des explosions de haine entre les multiples composantes de ce pays.
Par ailleurs, le FSM, organisé principalement par des mouvements sociaux indiens, a fourni à ces derniers l'occasion de travailler ensemble et de créer de nouvelles solidarités essentielles dans les circonstances. Enfin, le forum, s'il n'apporte pas de réponses définitives à la question lancinante d'une voie alternative globale au néolibéralisme (mais cette réponse existe-t-elle?), nous permet d'appréhender les diverses réalités mondiales avec un regard enrichi par l'apport des intellectuels et des militants que nous côtoyons.
Et la sphère politique?
Un débat me semble émerger timidement: l'importance pour la gauche et les femmes d'investir la sphère de la politique électorale et parlementaire. Plusieurs n'y croient plus et préfèrent construire des mouvements sociaux combatifs et rassembleurs. D'autres, par contre, commencent à penser que nous devons aller au delà et construire de nouveaux partis politiques, clairement antinéolibéraux, centrés sur une participation citoyenne aux décisions politiques, mettant au coeur de leur projet politique la recherche du progrès social, l'égalité entre les hommes et les femmes et un développement respectueux de la nature.
L'élection de Lula, au Brésil, et sa première année au pouvoir suscitent des réactions passionnées et opposées, mais la majorité des Brésiliens rencontrés au FSM gardent espoir. Les mouvements sociaux de ce pays continuent de revendiquer une véritable réforme agraire et une lutte conséquente contre la pauvreté. La plupart soutiennent Lula de façon critique et vigilante.
Tout cela ne nous pose-t-il pas des questions, au Québec, où un gouvernement parfaitement néolibéral veut appliquer chez nous des recettes essayées ailleurs (en Ontario, par exemple) et qui ne font qu'amplifier la pauvreté et augmenter la désillusion de la classe moyenne? N'y a-t-il pas lieu d'approfondir une riposte citoyenne unitaire tout en réfléchissant à des voies alternatives politiques? Les plus désabusés d'entre nous doivent tout de même se rendre compte que laisser la gouverne d'un pays ou d'une province à la droite, c'est préparer des lendemains difficiles pour la plus grande partie de la population. [...]
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