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Hors-jeu: L'art contre le calcul

Jean Dion   29 juin 2002 
Ils annoncent des orages pour demain sur le Japon, et plus précisément sur Yokohama, à quelques dizaines de kilomètres au sud de Tokyo, et plus précisément encore sur le stade de Yokohama.

Être un z'expert qui invente n'importe quoi pour essayer de donner un sens à ce qui n'en a pas, je vous dirais que voilà un joli ultime clin d'oeil du destin. Clin d'oeil que la finale de la Coupe du monde de football soit jouée dans des conditions détestables, tueuses de talent, alors que le tournoi avait justement été devancé de deux semaines par rapport au calendrier ordinaire pour éviter au mieux la saison des pluies qui s'abat dans les environs de ce moment ici sur l'est de l'Asie. Re-clin d'oeil que ce devancement ait été invoqué par tout le monde et sa belle-soeur pour expliquer en partie la fatigue des joueurs des ligues européennes et, ergo, la sortie expéditive de plusieurs favoris, genre France, Argentine et Portugal.

Et re-re-clin d'oeil que s'y trouve l'Allemagne, favorite sans l'être, et le Brésil, favori sans l'être, figures emblématiques du soccer mondial qui, en se rencontrant au sommet pour la première fois, ramènent un ordre inattendu dans un tournoi désordonné mais pourraient avoir à le faire sur un terrain inhospitalier, météorologiquement indigne de l'immensité de leur aura respective.

Oui, c'est ça que je vous dirais. Mais ça ne me tente pas, parce que vous l'avez déjà lu partout ailleurs. Dans L'Équipe notamment, L'Équipe dont, allez comprendre pourquoi, il fallait réserver un exemplaire d'aplomb en début de Coupe du monde au kiosque sis si près de chez moi que je pourrais y aller en bedaine en hiver sans choper la crève mais qui est devenu très très disponible en belle quantité à compter du lendemain du troisième match de l'équipe de France.

L'Équipe qui dit: «Comme si cette Coupe iconoclaste avait voulu faire un dernier pied de nez au siècle dernier en proposant l'affiche la plus évidente, celle qui, pourtant, n'avait jamais vu le jour. Comme pour dire: avant de continuer de faire table rase du passé, le nouveau siècle vous offre la finale des finales que le précédent n'a jamais connue. C'est au nom d'une logique de terrain également irréfutable que le tableau surréaliste s'achève de cette manière on ne peut plus académique. La logique qui veut que, souvent, le meilleur gagne.»

Vous, c'est votre affaire, mais moi, je trouve que le mot clé, là-dedans, c'est «souvent». Car cela signifie que dans certains cas, il est logique que le meilleur ne gagne pas. Enfin.

Et ça ne me tente pas, parce qu'il y a mieux: ce qu'en pensent les principaux intéressés, et ceux qui connaissent vraiment ça. Je suis persuadé que vous allez trouver le tout exaltant.

Prenez Ronaldo, par exemple, une belle individualité et meilleur buteur à ce jour avec six réalisations (ainsi va le vocabulaire ampoulé du foot), qui déclare à propos du match de demain: «Dans le foot, tout peut arriver.» Brave garçon. Mais il ajoute: «Je crois que nous allons gagner cette finale contre l'Allemagne. Je le sens à notre bonheur d'être là et à la confiance que cette place en finale nous donne.» Le tout sachant évidemment qu'il serait beaucoup plus difficile pour les joueurs brésiliens d'avoir confiance de gagner s'ils n'avaient pas de place en finale.

Ou prenez Luiz Felipe Scolari. Scolari, il faut le dire, n'a pas un job particulièrement reposant. En vue de ce match, il a parlé de «la rigueur froide et calculatrice» de l'équipe allemande, alors que lui dirige une équipe où prévaut l'art pour l'art, où ce qui est efficace mais n'est pas beau n'est pas bon, à tel point qu'après la victoire de la Seleçao contre la Belgique (2-0) en huitièmes de finale, il a été soumis à un barrage des représentants de la presse brésilienne lui demandant pourquoi son club avait si mal joué.

Scolari, donc, a confié qu'il anticipait un match «difficile», oui oui il a dit ça, mais il ne craint pas pour son meilleur attaquant en raison d'excellentes raisons. «Non, je n'étais pas préoccupé par Ronaldo» avant le match de demi-finale contre la Turquie, a-t-il raconté. «Il y a deux jours, quand il s'est coupé les cheveux de cette manière [NDLR: indéfinissable, le crâne rasé sauf pour une touffe à l'avant, mais bon, un artiste, c'est un artiste], je savais qu'il jouerait. Quand un joueur se prépare pour un match d'une manière différente de la normale, c'est parce qu'il se sent bien et qu'il sait qu'il pourra jouer.»

Difficile? Ah le gros mot. Ce n'est pas l'avis du choisisseur turc Senol Günes, qui a déclaré que «le Brésil va disputer face à l'Allemagne la finale la plus facile de son histoire» mais qui n'a pas précisé pourquoi au juste. Ce n'est pas l'avis non plus du Jornal do Sports de Rio de Janeiro, dans lequel vous pourriez lire, si vous faisiez le petit effort de vous abonner, que «dans l'équipe allemande, il n'y a que Michael Ballack qui sache jouer».

Or, comble de la coïncidence, Ballack, cartonné en jaune deux fois au deuxième tour, sera absent de la finale. Le Jornal oublie peut-être un peu Oliver Kahn, le meilleur gardien de but au monde, qui a une tronche à ne pas se faire trop écoeurer dans une ruelle à quatre heures du matin et qu'on serait extrêmement tenté de surnommer «le Mur de Berlin» s'il ne jouait pour le Bayern de Munich, mais cela satisfait Rudi Völler, l'entraîneur de la Nationalmannschaft qui a établi le Brésil «super-favori» pour rafler les honneurs. Vieux truc.

«Cela dit, a ajouté Völler, ce n'est pas à chaque fois la meilleure équipe qui enlève le titre.» Tiens donc, me semble avoir déjà entendu ça quelque part.

La clé, c'est donc le quotidien populaire Bild (livré à domicile roulé dans un plastique anti-intempéries retenu par un élastique lorsque vous vous abonnez) qui pourrait la détenir: «Nous sommes comme un bouchon impatient de sortir de sa bouteille de champagne comme champion du monde. Et nous allons réussir! Pourquoi? Il y a trois raisons. 1. Kahn. 2. Völler. 3. L'entêtement allemand.»

Et on va laisser le dernier mot à l'arbitre italien du match, Pierluigi Collina, commandité par Adidas tout comme l'équipe allemande, alors que les Auriverde sont commandités par Nike: «Tous, joueurs, arbitres, entraîneurs, nous avons un équipement fourni par des parraineurs. On peut être parrainé par une société, mais la conscience ne peut avoir de sponsor.»

Maintenant, place au grandiose, et n'oubliez pas, en cas de doute, ça finit toujours 1-0 pour l'Allemagne.

jdion@ledevoir.com






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