Passer à la version normale du sitePasser à la version large du siteTaille d'écran
  • Facebook
  • Twitter
  • RSS
  • Connectez-vous

    Qui méprise qui?

    Comment faire ? Comment détourner le regard et continuer de chroniquer sur des bouquins comme prévu ? Comment parler de littérature et de paysages mentaux quand tout ce que je vois, loin dans le champ, c’est vous ?

     

    Comment écrire sur Alessandro Barrico quand vous me traitez de djihadiste parce que j’ose accuser le Bloc québécois d’opportunisme dans sa récupération du niqab ? Comment ne pas péter les plombs quand déferle la haine sur les réseaux sociaux et dans le courrier des journaux ?

     

    Vous entendez-vous ? Vous voyez-vous aller ?

     

    Moi, je vous regarde, et j’ose à peine y croire.

     

    Bien sûr que le vote à visage couvert est un enjeu de société. Ça se discute. Comme la place de la religion dans l’univers civique en général. C’est un débat qu’on n’a pas fini de faire.

     

    Mais pas comme ça. Pas lorsque la question débarque comme une provocation, une intox, une technique de vente.

     

    Avez-vous lu les articles à ce sujet ? À peu près tous les médias ont repris la chose : le gouvernement conservateur s’est arrangé depuis le début pour que cette décision du tribunal dont il connaissait d’avance l’issue lui tombe dans les mains juste avant, ou pendant une campagne qu’il perdait sur presque tous les fronts.

     

    Saisissant la balle au bond, le parti de Gilles Duceppe a flairé le filon et sauté dans le wagon du racisme ordinaire, manière « Charte des valeurs québécoises », déguisé en discours sur les périls du multiculturalisme à la canadienne. Son parti, à l’agonie, s’est soudainement trouvé un nouvel élan. Sur le dos des étrangers.

     

    Mais faut pas le dire. Ah non. Sinon, on est un traître. Un « lèche-babouches des extrémistes musulmans », proposait une gentille dame, sur Twitter, juste sous ses messages d’appui au Bloc. C’est du mépris pour la population, avance une autre qui est l’auteure d’une de ces innombrables vidéos maison qui débutent par « chu pô raciste, mais… » et qui montrent qu’il y a un truc profondément pourri dans cette population justement. Quelque chose comme l’intolérance d’une société trop confortable et qui a peur de son ombre.

     

    Des ahuris observant la silhouette noire qui les précède sur le trottoir, se figurant la chose comme un présage : « on dirait une burqa, non ? »

     

    Je reçois Le Journal de Québec à la maison depuis une semaine. Ça me donne l’occasion de le lire de bout en bout plutôt que par morceaux, de renouer avec ses unes d’un insondable crétinisme (« L’ascenseur de la mort », ça ne s’invente pas) en même temps qu’avec certains de ses chroniqueurs que je lis moins souvent. Comme Michel Hébert. J’aime bien Michel, même si on n’est pas souvent sur la même longueur d’onde. Sauf que mercredi, il a échappé sa chronique dans la fétide piscine du populisme.

     

    Il s’y amusait de voir la gauche s’époumoner à propos de l’instrumentalisation du niqab, affirmant que le vote avec des sacs sur la tête commandait le respect, parce que pour une fois, le peuple pouvait « dire ce qu’il pense des grands principes sur lesquels s’appuient ceux qui le gratifient quotidiennement de leur opinion ».

     

    Me niaises-tu, Michel ? C’est pas une affaire d’élite intellectuelle contre le peuple. C’est l’affaire d’une manipulation de masse. D’un détournement des véritables intérêts de tous ces gens. C’est des vendeurs qui détroussent le peuple.

     

    Tu prends dix lignes pour dénoncer l’intelligentsia journalistique qui mépriserait les gens. T’es sérieux ? Tu penses que c’est ce mépris-là qui mérite d’être dénoncé ?

     

    L’enjeu de cette élection n’est pas le niqab. C’est l’environnement, l’économie, le pétrodollar en chute libre, le mépris de la science, de la culture, de la presse. C’est les projets de loi omnibus. C’est le déni des Premières Nations. Et s’il faut y inviter la religion, parlons plutôt de nos ministres créationnistes, qui eux ont une influence réelle sur les politiques canadiennes.

     

    Alors, qui méprise vraiment le peuple ? Ceux qui désespèrent qu’on l’endorme aussi facilement avec le niqab, ou alors ceux qui exploitent sa malléabilité pour mieux l’enculer ?

     

    Les gens votent avec un sac sur la tête. Ils peuvent, et c’est effectivement absurde. Mais ce n’est pas un touchant moment de démocratie. C’est la preuve qu’on les a leurrés et qu’ils n’ont rien vu aller. Ou pire, qu’ils ne voulaient pas voir.

     

    Alors on fait quoi ? On applaudit pendant que les puissants divisent pour régner ? On salue bien haut les stratèges politiques qui éventrent les enjeux électoraux avec les « wedge issues » ?

     

    Ils sont morts de rire de voir les électeurs avec leurs casques et leurs masques. Ils auront eu raison de réduire le citoyen au statut d’assiégé culturel. Ils ont remporté la guerre à l’intelligence.

     

    Soyons sérieux deux minutes : qui méprise qui ici ?













    Envoyer
    Fermer
    Les plus populaires

    Abonnez-vous à notre infolettre. Recevez l'actualité du jour, vue par Le Devoir.