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    «Occupation story» - Les gladiateurs de la télé-réalité

    10 janvier 2004 |Nelson Tardif - Animateur-formateur au CPMO, Carrefour d'engagement, de ressourcement et de formation
    Simone Weil affirmait que «jamais l'individu n'a été aussi complètement livré à la collectivité aveugle, et jamais les [humains] n'ont été plus incapables non seulement de soumettre leurs actions à leurs pensées, mais même de penser». Si tel est le cas, il n'y a rien de tel pour un système de domination (qu'il soit religieux, politique ou économique) que d'abrutir ou de tolérer l'abrutissement des gens afin de se préserver et de se perpétuer. Une telle stratégie est presque aussi vieille que l'être humain et prend différentes formes à travers les âges.

    Par exemple, l'Empire romain avait trouvé le moyen de canaliser la violence des foules sur des boucs émissaires afin de se prémunir contre des révoltes possibles, ce qui permettait de détourner l'attention de la population des véritables enjeux de société. Ainsi, les gladiateurs attiraient sur eux le déferlement des frustrations, des brutalités, des colères, des irritations et des convulsions de la multitude qui assistait aux combats.

    De cette manière, les jeux du cirque permettaient de garder la foule dans la soumission à l'Empire et à l'empereur élevé au statut de divinité. La sacralisation de l'empereur et de tout le système favorisait la cristallisation de la pensée sacrificielle et donc la perpétuation de l'Empire comme système de domination.

    Trop souvent, la foule avale l'individu et l'empêche de réfléchir par lui-même. Généralement, dans une foule, tel un rameau, l'individu penchera du côté où le vent souffle. Ce phénomène est celui du mimétisme. Dans l'arène, les gladiateurs s'affrontent pour sauver leur peau. L'unanimité et l'indifférence de la foule à l'égard des victimes, par l'effet du mimétisme, sanctionnent le sacrifice des plus faibles. La logique sacrificielle fait perdre toute distance critique, rend incapable de penser par soi-même et permet ainsi au système de domination de se maintenir.

    Les jeux de la télé-réalité

    La télé-réalité reprend à son compte le modèle des jeux du cirque romain. Les participants sont une figure des gladiateurs de notre temps. Ils s'affrontent pour survivre dans la jungle télévisuelle du «être vu à tout prix». Bien qu'elle s'en défende, la foule des téléspectateurs assiste unanime au «bitchage» et à l'élimination des concurrents. Voir quelqu'un se faire «flusher» permet de canaliser sur lui les déceptions, les frustrations et les petites violences et vengeances qui empoisonnent la vie.

    Le niveau de réflexion et l'agir de la foule sont ici conditionnés par ce qu'on lui donne à gober. Le processus du bouc émissaire est un phénomène social qui fonctionne par le consentement de la foule et permet de garder celle-ci dans la soumission, ce qui la détourne des véritables enjeux de société. D'ailleurs, les téléspectateurs n'ont-ils pas aussi la possibilité de participer par téléphone à l'élimination des candidats?

    Pendant ce temps, le système de domination néolibéral a tout le loisir de se perpétuer. La compétition entre les candidats de la télé-réalité n'est-elle pas une reprise, à petite échelle, du modèle compétitif néolibéral dont on chante tant les vertus et qui pourtant engendre l'exclusion des plus «faibles», des moins performants et des moins compétitifs?

    Dans ce modèle, qui reprend à son compte la logique sacrificielle, c'est l'indifférence de la foule à l'égard du malheur des autres qui sanctionne l'exclusion, c'est-à-dire le sacrifice des personnes. La pensée sacrificielle engendre une culture de l'insensibilité au sort des perdants, une exaltation et une idéalisation des modèles qui représentent la jeunesse éternelle, la beauté plastique, la force conquérante, la réussite et l'efficacité. Actuellement, c'est la sacralisation de l'idéologie néolibérale comme pensée unique et du «tout puissant» marché qui permet la légitimation du néolibéralisme comme système de domination et à la pensée sacrificielle de perdurer.

    Il s'agit d'une «occupation story» de notre intelligence et de notre individualité qui se fait au détriment de notre épanouissement personnel, de notre humanité commune et de la solidarité collective, particulièrement avec les plus vulnérables.












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