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Réplique à Yolande Cohen - Qui est responsable du manque de soins ?

9 janvier 2004 
historienne Yolande Cohen se demande, dans Le Devoir de mardi, où se cachent les professionnels de la santé qui, selon elle, n'ont pas pris la parole pour dénoncer la situation au CHSLD Saint-Charles-Borromée et plus particulièrement les infirmières qui, dit-elle, sont les «garantes du "care"». Elle interpelle également les ordres professionnels en s'interrogeant sur le fait que ces derniers n'interviendraient pas assez fréquemment pour prévenir les abus contre les patients des centres de soins de longue durée.

À ce que je sache, les infirmières de ce centre ont remis aux enquêteurs nommés par le ministre Philippe Couillard un document sur l'état de détérioration de la pratique infirmière. Quant à l'Ordre des infirmières et infirmiers du Québec (OIIQ), le Bureau entend agir selon les pouvoirs que lui reconnaît la Loi sur les infirmières et infirmiers.

Au cours des dernières années, notre organisme a fait plusieurs déclarations publiques et présenté moult mémoires portant sur le manque de soins, la déficience du financement et même les abus et les atteintes à la dignité des personnes. Le dernier mémoire était celui que nous avons présenté à la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse en 2001. Cette commission a d'ailleurs largement décrit les abus contre les personnes âgées en institution.

En janvier 2002, nous avons publié une étude sur la qualité des soins infirmiers dans les établissements de santé au Québec. D'autres ordres professionnels ont déjà sonné l'alarme: rappelons l'étude de l'Ordre des diététistes du Québec sur la piètre qualité de la nourriture dans ces centres. Le mandat des ordres est de s'assurer de la compétence de leurs membres. Seuls le Collège des médecins et notre organisme ont des pouvoirs d'enquête plus larges sur la qualité des soins.

Devrions-nous exercer plus fréquemment ce pouvoir de façon préventive? Le manque de soins ne signifie pas nécessairement des atteintes à la dignité des personnes, comme les abus verbaux ou physiques. Ces derniers peuvent être prévenus par un encadrement adéquat et des politiques administratives de tolérance zéro. C'est pourquoi notre organisme entend agir lorsque des situations explicites d'abus exigent une enquête sur la qualité des soins et faire les recommandations qui s'imposent au ministre.

Pour une éthique sociale de compassion

Par ailleurs, lorsque le budget des établissements de soins de longue durée ne permet pas de satisfaire les besoins fixés par les grilles d'évaluation, on peut prétendre que le manque de soins est institutionnalisé au Québec, et notre organisme ne peut devenir une agence policière chargée de débusquer des situations provoquées par l'État lui-même.

Ainsi, le manque de compassion de la société en général et de l'État peut induire une déresponsabilisation des soignants qui doivent soigner en deçà des standards professionnels. L'historienne Cohen rappelle que la valeur du caring ne peut être l'apanage de la profession infirmière, ni même celui des seules professions de la santé. Le caring est une valeur sociale garante d'humanité.

Les reportages télévisés, les scandales, les rapports... rien ne semble venir à bout de la banalisation de l'abandon des personnes vulnérables. Le respect de la dignité des personnes est indivisible et non négociable. Cela ne peut exister à 60 %, 70 % ou 52 %, comme pourrait insidieusement le laisser croire l'approche budgétaire.

Dans son livre publié en 1996, le bioéthicien Hubert Doucet relatait les travaux d'un philosophe américain, Daniel Callahan. Celui-ci soutient l'émergence d'une éthique du caring comme éthique sociale. Il va même jusqu'à dire que, au-delà du caring, les autres services de santé sont moralement optionnels. Qui a dit qu'on reconnaît le degré de civilisation d'une société à la façon dont elle traite les personnes vulnérables? Encore faut-il que les besoins de soins ne soient pas occultés!

Les CHSLD à la dérive

Depuis une décennie, les centres de soins de longue durée sont devenus des «milieux de vie» en opposition avec la notion de «milieux de soins». Afin de démédicaliser ou encore de réduire à juste titre les contraintes liées au fonctionnement d'un milieu hospitalier (par exemple, les horaires rigides, l'asepsie, etc.), des directeurs généraux d'établissements d'hébergement se sont faits les défenseurs de l'approche dite de milieu de vie.

Malheureusement, cette approche s'est développée sans une intégration fonctionnelle des professionnels de la santé et, plus précisément, des infirmières. Ainsi, la première mesure prise a consisté à abolir le poste de directrice de soins infirmiers. Tout au plus une infirmière soignante se fait-elle désigner «responsable des soins infirmiers», mais sans autorité ni responsabilité.

Ensuite, les postes d'infirmières et d'infirmières auxiliaires sont réduits de façon draconienne. Des infirmières à temps partiel ou provenant d'agences privées, qui connaissent donc peu les patients, viennent de façon ponctuelle donner certains soins réservés à leur profession, dénaturant ainsi la contribution possible que les infirmières peuvent apporter à l'évaluation de la condition physique et mentale des personnes symptomatiques. De plus, on leur retire toute autorité sur les préposés aux bénéficiaires qui relèvent directement d'un cadre responsable d'unités «de soins» qui, très souvent, n'est plus infirmier. On a même vu un établissement où l'infirmière en devoir n'était pas autorisée à communiquer avec un médecin sans l'autorisation d'un cadre!

Je pourrais poursuivre cette description, mais vous aurez compris que la gestion d'établissements dite de milieu de vie a trop fréquemment servi à déprofessionnaliser les soins requis et à priver les patients et les préposés aux soins de l'expertise d'une infirmière.

J'estime qu'à prétendre vouloir transformer les CHSLD en centres de loisirs, voire en colonies de vacances avec des préposés transformés en GO (gentils organisateurs), on enlève à des êtres humains le droit d'être soignés. Quand on pense qu'en anglais, ces établissements s'appellent nursing homes!






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