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Deux cents ans de crise - Haïti : non à l'intolérable

9 janvier 2004 
Alors que les commémorations du 200e anniversaire de la libération d'Haïti ont été un fiasco, le pays s'enfonce chaque jour davantage dans une impasse politique. Le Parlement sera officiellement dissous le 12 janvier. Malgré l'annonce tardive par le gouvernement de la création d'une commission chargée d'organiser ces élections, aucune liste électorale n'existe vraiment et l'opposition bloque le processus, convaincue qu'il sera truqué.

D'aucuns pensent que ce vide institutionnel est voulu par le président Aristide, qui cherche à gouverner seul, par décrets. Le Sénat ne se réunit plus. Selon le quotidien Le Nouvelliste (28-30 novembre), «les séances se font par à-coups. Il est difficile de déterminer à quand remonte la dernière séance... ».

Janvier 2004 devait être un moment de fête et d'orgueil pour les Haïtiens, l'occasion de relever la tête au nom de tous les esclaves emmenés par Toussaint Louverture et Jean-Jacques Dessalines, victorieux des troupes françaises du général Leclerc. Or la population ne se reconnaît pas dans les maigres commémorations détournées à sa gloire par un président qui s'identifie aux héros historiques. Pour l'économiste Camille Chalmers, opposant actif qui fut membre du gouvernement en exil de Jean-Bertrand Aristide, «même si le mouvement populaire qui a entraîné le renversement de Duvalier peine à se recomposer, des signes montrent que la société ne reste pas inactive».

Il y a quelques mois se créait le «groupe des 184» rassemblant diverses strates de la société — syndicats, organisations professionnelles, Chambre du commerce et de l'industrie ainsi que des associations représentant les neuf régions du pays — dans le but d'élaborer un projet de société civile et de parvenir à une unité nationale jamais réalisée. Fin novembre, c'était au tour des artistes et des écrivains de s'unir au sein d'un collectif au nom sans équivoque: Non.

Aristide et le «pouvoir Lavalas» terrorisent et affament le peuple mais ne parviennent pas à le faire taire. Le slogan «Non à l'intolérable!» fleurit sur toutes les lèvres. Le mécontentement donne désormais de la voix: à Port-au-Prince, où les étudiants manifestent aux cris de «À bas Aristide», mais aussi en province, à Petit-Goave, à Jacmel et surtout à Gonaïves, ville historique où fut proclamée l'indépendance et qui ne voulait pas accueillir Jean-Bertrand Aristide le 1er janvier.

Les médias indépendants rapportent les événements avec une grande liberté de ton et ne ménagent pas leurs critiques à l'endroit du président, de la police et des fameuses chimères, groupes violents issus d'organisations populaires dégénérées qui s'attaquent aux manifestants. Avec un grand courage, intellectuels, artistes, journalistes, juristes et entrepreneurs montent aux créneaux au mépris de leur sécurité.

Le sociologue Laennec Hurbon relève qu'avec Duvalier, «les choses étaient relativement claires. La violence était celle de l'État. Avec Aristide, elle est beaucoup plus insidieuse, on ne sait jamais d'où elle vient et où elle va frapper». Hurbon a analysé le discours du président du 18 octobre: «J'y ai relevé le mot "sang" par 96 fois. Aristide déclare que "le sang appelle le sang" et parle de têtes coupées. Le 28 novembre, trois têtes d'hommes inconnus et décapités étaient exposées aux yeux de tous, sur des tas de détritus dans la rue, à trois endroits de la capitale.» À côté de ces têtes, une liste anonyme d'hommes à abattre sur laquelle figuraient les noms de Camille Chalmers et de l'écrivain Lyonel Trouillot, notamment. La liberté d'expression est de plus en plus menacée. Des journalistes ont été assassinés, tels Jean Dominique (3 avril 2000) ou Brignol Lindor (3 décembre 2001), alors que d'autres subissent des pressions sans équivoque, à l'exemple de Liliane Pierre Paul, qui a reçu une enveloppe contenant, pour tout message, une balle. La radio et la télévision d'État ainsi que le journal L'Union sont devenus les vecteurs de la propagande d'Aristide. La télévision Télé Timoun a été rachetée par la Fondation Aristide pour la démocratie. Depuis lors, elle oeuvre en faveur du président et de son parti Lavalas.

Deux cents ans de galère

La séparation de la population en deux mondes radicalement différents en serait l'une des origines. Selon l'écrivain et peintre Frankétienne, «cette séparation date de la libération après 1804, elle découle de ce que les Noirs et les mulâtres des villes ont voulu reprendre les grandes cultures laissées par les Blancs et y faire travailler des paysans qui se sont rebellés de crainte de se retrouver dans une situation de quasi-esclavage. Ce refus a entraîné un mouvement de rejet des paysans qui ont été repoussés plus profondément dans les campagnes, avec pour conséquence notamment la non-reconnaissance des paysans en tant que citoyens (ils n'ont pas d'acte de naissance) et un investissement quasi nul au niveau des infrastructures routières, scolaires et sanitaires dans les campagnes».

De son côté, Camille Chalmers souligne que «les paysans ont développé une économie vivrière, tournée vers le marché intérieur, alors que l'oligarchie commerciale a développé une économie de plantations et d'exportation». Selon ce spécialiste du développement, «la tension entre ces deux populations n'a jamais été résolue. Elle est la cause de la plupart des problèmes. Haïti n'a jamais réalisé son unité et n'est pas encore une nation avec sa société civile, ses institutions, un projet pour l'ensemble de la population».

La dernière tentative de modernisation de l'économie date du retour de Jean-Bertrand Aristide, en 1994. Sous la houlette des Américains, un plan d'ajustement économique a été concocté sous le signe de la libéralisation et de l'ouverture du marché. Résultat de cette «politique», selon Camille Chalmers: «La chute de la devise nationale et du pouvoir d'achat et une concurrence plus vive avec les produits importés, souvent de mauvaise qualité.» C'est ainsi que les États-Unis exportent dorénavant vers Haïti du riz et du maïs fortement subventionnés, contribuant ainsi à déstructurer l'agriculture haïtienne et à faire disparaître bon nombre d'exploitations. Autre projet en cours: la construction de très grandes usines de traitement de tissus sur l'une des dernières plaines fertiles du pays.

L'espoir n'est pas mort

L'espoir est mince, pour reprendre les mots de Frankétienne. Nombreux sont ceux qui ne baissent pas les bras. Même si, comme le dit Michèle Pierre-Louis, directrice de la Fondation Connaissance et Liberté (FOKAL), «construire dans ce pays, c'est déjà un acte subversif», de nombreux signes montrent que la reconstruction est encore possible. Mais il y a urgence, et les spécialistes tels Laennec Hurbon et Camille Chalmers ne la conçoivent qu'à partir d'une vraie démocratie basée sur l'unité nationale. La tâche, selon eux, est vaste mais précise: structurer la société civile et les mouvements sociaux, revitaliser la paysannerie, qui assure tout de même 50 % des besoins du pays, lancer une réforme agraire, développer les équipements, redistribuer les revenus, mettre sur pied de véritables finances publiques et déclarer le créole langue nationale dans un pays dont 90 % de la population ne comprend pas les textes officiels, tous rédigés en français.

L'éducation semble être l'une des seules planches de salut. Au prix d'immenses sacrifices financiers, les parents tentent d'envoyer leurs enfants à l'école. Les établissements publics étant inexistants, les écoles privées se multiplient à Port-au-Prince, mais peu d'entre elles assurent un enseignement de qualité. Les Haïtiens misent sur l'éducation pour sortir de l'impasse, pour sortir aussi du pays et aller grossir les rangs de la diaspora (2,5 millions d'Haïtiens vivent à l'étranger sur une population de huit millions de personnes). Une diaspora qui envoie chaque année 920 millions de dollars à «ceux qui sont restés au pays». Une manne qui pourrait, selon Chalmers, contribuer au financement de projets collectifs et participer à l'amélioration de l'enseignement: 950 professeurs d'origine haïtienne qui enseignent dans des universités nord-américaines pourraient y contribuer.

2004 sera-t-elle une année charnière pour Haïti, qui fait le compte de 200 ans de déception dans l'indifférence générale? Les élites de l'opposition tirent les leçons de l'histoire et cherchent à rompre avec un cercle vicieux qui engendre dictature sur dictature. Quant au régime Lavalas, il ne semble plus guère être soutenu que par une poignée de fidèles et de politiciens corrompus, sans stratégie, qui s'enrichit aux dépens d'une population épuisée mais qui n'a peut-être pas dit son dernier mot. N'avait-elle pas réussi en 1986 à renverser Bébé Doc?






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