La rééducation à six ans - Qui abandonne les enfants en détresse ?
Richard E. Tremblay - Titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur le développement de l'enfant (Université de Montréal) et responsable de l'axe de recherche sur les anomalies du développement et la prévention des psychopathologies (Centre de recherche de l'hôpital Sainte-Justine)
8 janvier 2004
Dans ma lettre du 13 décembre dernier, je demandais sur quelles recherches scientifiques reposait la décision prise par les Centres jeunesse de Montréal (CJM) de recréer des internats de rééducation pour des enfants de six ans. Le directeur des services professionnels et de la recherche des CJM répondait, le 23 décembre dernier: «Nous devons fournir à des enfants en grande difficulté des services de qualité en mettant à contribution à la fois le savoir des cliniciens et les données probantes de la recherche. Il fallait leur offrir, par l'entremise des unités d'internat, un cadre thérapeutique approprié à leur état.»
Ma question est demeurée sans réponse: quelles sont «les données probantes de la recherche» qui ont conduit les responsables des CJM à placer en internat des enfants de six ans? Je ne connais aucune étude scientifique qui démontre que le placement en internat de ces enfants a des effets bénéfiques à long terme plus importants que le placement dans une famille d'accueil bien formée et bien supervisée. Au contraire, tout indique que le fait de forcer des enfants perturbés à vivre ensemble produit des effets néfastes [...].
Je soulignais dans ma lettre que les travaux de recherche sur le développement des difficultés sérieuses de comportement montrent qu'il faut commencer les interventions bien avant six ans. Le directeur de la recherche des CJM écrit que je donne l'impression qu'il faut «abandonner» les enfants «en très grande détresse» et que j'oppose prévention et traitement.
Je n'ai probablement pas été assez clair. Je dis que les enfants placés en internat à six ans par les CJM sont fort probablement en détresse depuis le début de leur vie; ils ont donc été abandonnés pendant six ans et neuf mois. Je dis également que s'ils ont reçu des services des CJM avant l'âge de six ans, il faut conclure que ces services étaient inadéquats puisque ces enfants se sont détériorés au point de devoir être placés en internat. C'est pourquoi je conclus que les CJM devraient augmenter de beaucoup les ressources qu'ils investissent dans les services aux enfants de moins de six ans afin de ne pas abandonner ces enfants en détresse au moment où ils sont le plus susceptibles d'être aidés.
Il semble que les CJM ont compris une partie de ce message puisque le directeur des services professionnels écrit qu'ils ont récemment réorganisé leurs services pour «allouer plus de ressources aux enfants en difficulté de moins de 12 ans». Ces ressources auraient évidemment pu être allouées aux adolescents qui sont en très grande difficulté. Ce choix de priorité doit-il nous faire conclure que les CJM «abandonnent» les adolescents? Au contraire, les CJM choisissent d'aider les enfants avant qu'ils ne deviennent des adolescents pour éviter que leurs difficultés ne s'aggravent. Les dirigeants des CJM devraient donc accepter que cette logique conduit à la conclusion suivante: les enfants que l'on aide entre six et douze ans auraient dû recevoir plus d'aide au cours de la petite enfance. Il faut donc investir davantage et mieux du début de la vie à l'âge de six ans. Ce que nous connaissons du développement des humains nous force à conclure que plus un enfant est à risque, plus il doit recevoir de l'aide tôt.
Il est fort probable que les ressources des CJM, comme celles des autres centres jeunesse du Québec, sont investies à l'inverse de cette logique. Pourquoi leur est-il si difficile de suivre un principe aussi simple? Premièrement, parce qu'on croit toujours que les problèmes sérieux de comportement apparaissent tout à coup entre six et douze ans, et souvent même à l'adolescence. Cette idée n'a aucun fondement scientifique. Plusieurs études longitudinales de milliers d'enfants, dont quelques-unes réalisées au Québec, montrent que les enfants qui ont de sérieux problèmes de comportement entre six et dix-huit ans avaient des problèmes sérieux entre la naissance et six ans.
La deuxième difficulté vient du fait que l'enfant qui est «en très grande détresse» depuis le début de sa vie dérange moins à deux ans qu'à six ans, et moins à dix ans qu'à seize ans. Il y a donc une pression sociale beaucoup plus forte pour investir les ressources après que le problème est devenu chronique. C'est pour cette raison qu'une large part des ressources dites de protection de la jeunesse servent en fait à protéger les adultes des jeunes qui ont des problèmes de comportement.
Je sympathise avec les professionnels des CJM et des autres centres jeunesse du Québec: ils font face à un défi énorme. Mais un «institut universitaire» responsable des enfants les plus à risque de notre société doit organiser ses services en fonction des meilleures connaissances scientifiques et doit réaliser des essais cliniques à la fine pointe des connaissances. Je suis loin d'être rassuré quand le directeur des services professionnels et de la recherche des CJM-IU confirme qu'ils ont recréé des internats pour des enfants de six ans après avoir «pris en compte les données probantes de la recherche» et que nous devons «conserver l'espoir d'un avenir meilleur, et ce, en travaillant toujours plus fort [...]». J'ai un terrible sentiment de déjà vu; j'entends ce discours depuis près de 40 ans!
Ma question est demeurée sans réponse: quelles sont «les données probantes de la recherche» qui ont conduit les responsables des CJM à placer en internat des enfants de six ans? Je ne connais aucune étude scientifique qui démontre que le placement en internat de ces enfants a des effets bénéfiques à long terme plus importants que le placement dans une famille d'accueil bien formée et bien supervisée. Au contraire, tout indique que le fait de forcer des enfants perturbés à vivre ensemble produit des effets néfastes [...].
Je soulignais dans ma lettre que les travaux de recherche sur le développement des difficultés sérieuses de comportement montrent qu'il faut commencer les interventions bien avant six ans. Le directeur de la recherche des CJM écrit que je donne l'impression qu'il faut «abandonner» les enfants «en très grande détresse» et que j'oppose prévention et traitement.
Je n'ai probablement pas été assez clair. Je dis que les enfants placés en internat à six ans par les CJM sont fort probablement en détresse depuis le début de leur vie; ils ont donc été abandonnés pendant six ans et neuf mois. Je dis également que s'ils ont reçu des services des CJM avant l'âge de six ans, il faut conclure que ces services étaient inadéquats puisque ces enfants se sont détériorés au point de devoir être placés en internat. C'est pourquoi je conclus que les CJM devraient augmenter de beaucoup les ressources qu'ils investissent dans les services aux enfants de moins de six ans afin de ne pas abandonner ces enfants en détresse au moment où ils sont le plus susceptibles d'être aidés.
Il semble que les CJM ont compris une partie de ce message puisque le directeur des services professionnels écrit qu'ils ont récemment réorganisé leurs services pour «allouer plus de ressources aux enfants en difficulté de moins de 12 ans». Ces ressources auraient évidemment pu être allouées aux adolescents qui sont en très grande difficulté. Ce choix de priorité doit-il nous faire conclure que les CJM «abandonnent» les adolescents? Au contraire, les CJM choisissent d'aider les enfants avant qu'ils ne deviennent des adolescents pour éviter que leurs difficultés ne s'aggravent. Les dirigeants des CJM devraient donc accepter que cette logique conduit à la conclusion suivante: les enfants que l'on aide entre six et douze ans auraient dû recevoir plus d'aide au cours de la petite enfance. Il faut donc investir davantage et mieux du début de la vie à l'âge de six ans. Ce que nous connaissons du développement des humains nous force à conclure que plus un enfant est à risque, plus il doit recevoir de l'aide tôt.
Il est fort probable que les ressources des CJM, comme celles des autres centres jeunesse du Québec, sont investies à l'inverse de cette logique. Pourquoi leur est-il si difficile de suivre un principe aussi simple? Premièrement, parce qu'on croit toujours que les problèmes sérieux de comportement apparaissent tout à coup entre six et douze ans, et souvent même à l'adolescence. Cette idée n'a aucun fondement scientifique. Plusieurs études longitudinales de milliers d'enfants, dont quelques-unes réalisées au Québec, montrent que les enfants qui ont de sérieux problèmes de comportement entre six et dix-huit ans avaient des problèmes sérieux entre la naissance et six ans.
La deuxième difficulté vient du fait que l'enfant qui est «en très grande détresse» depuis le début de sa vie dérange moins à deux ans qu'à six ans, et moins à dix ans qu'à seize ans. Il y a donc une pression sociale beaucoup plus forte pour investir les ressources après que le problème est devenu chronique. C'est pour cette raison qu'une large part des ressources dites de protection de la jeunesse servent en fait à protéger les adultes des jeunes qui ont des problèmes de comportement.
Je sympathise avec les professionnels des CJM et des autres centres jeunesse du Québec: ils font face à un défi énorme. Mais un «institut universitaire» responsable des enfants les plus à risque de notre société doit organiser ses services en fonction des meilleures connaissances scientifiques et doit réaliser des essais cliniques à la fine pointe des connaissances. Je suis loin d'être rassuré quand le directeur des services professionnels et de la recherche des CJM-IU confirme qu'ils ont recréé des internats pour des enfants de six ans après avoir «pris en compte les données probantes de la recherche» et que nous devons «conserver l'espoir d'un avenir meilleur, et ce, en travaillant toujours plus fort [...]». J'ai un terrible sentiment de déjà vu; j'entends ce discours depuis près de 40 ans!
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