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Hors-jeu: Deux petits gros

Jean Dion   27 juin 2002 
Les trois jours de pause séparant la deuxième demi-finale de la finale de la Coupe du monde de football sont un excellent moment pour s'atteler à la tâche de se nous résumer tout ça, et au terme d'une réflexion s'étendant sur 27 jours mais surtout 27 nuits, voici ce qui se dégage.

Ce fut le tournoi de toutes les surprises, les petits battant les gros à qui mieux mieux, de sorte qu'en finale, on retrouve, ben, deux gros, ce qui est une autre surprise vu le rythme auquel allaient les petits, mais attention, les deux gros en question ne sont pas vraiment des gros puisque, avant le tournoi, on s'attendait à ce qu'ils soient petits, peut-être est-ce d'ailleurs là la principale surprise, tout compte fait, c'est qu'après toutes ces surprises il n'y ait pas réellement de grosse surprise et une finale entre deux petits gros.

Enfin, quelque chose comme ça, peu devrait nous chaloir puisque l'important est que se confirme en bout de piste l'axiome énoncé ici même dès le départ, à savoir que tout peut arriverª dans le merveilleux monde du sportª. Axiome que j'enjoindrais d'ailleurs à tous les reporters de la télé et des journaux et aux simples fans que ceux-ci interviewent à tout venant de cesser d'utiliser sous peine de poursuites judiciaires pour plagiat et profération d'incommensurable banalité.

Donc, Allemagne et Brésil, par ordre alphabétique. De la visite attendue comme toujours, mais qui était censée lever les feutres plus de bonne heure cette fois. Tous deux avaient dû traverser des qualifications pénibles, et pas grand monde ne s'attendait à hurler Deutschland über alles ou Ordem e Progresso sans avoir l'air fou le 30 juin au matin. Sauf peut-être les entraîneurs, ces éternels optimistes qui passent le plus clair et le plus sombre de leur existence à attendre de se faire sacrer dehors. Ainsi Felipe Luiz Scolari racontait-il hier sa rencontre avec Rudi Völler, il y a quelques mois à Séoul, à l'occasion de la cérémonie de tirage au sort des groupes en vue de la Coupe du monde.

«Nous avions tous les deux une corde autour du cou, a dit Scolari. Ce n'était pas facile. On s'est donné l'accolade, on s'est félicités et on s'est dit que peut-être nous nous retrouverions en finale.» Et vous pouvez parier qu'il y avait pas loin un preneur aux livres qui rigolait.

Étrangement, malgré plus de 140 ans d'histoire combinée au sommet, ces deux-là ne se sont jamais rencontrés dans le grand théâtre. Septième finale pour la Seleçao auriverde, septième finale pour la Nationalmannschaft, ça n'en laisse que quatre où ni l'un ni l'autre n'étaient, et je vais vous faire une petite fleur en soulignant que vous êtes beaucoup trop jeunes pour vous souvenir de trois d'entre elles: Uruguay-Argentine en 1930, Italie-Tchécoslovaquie en 1934, Italie-Hongrie en 1938 et Argentine-Pays-Bas en 1978.

Bon, ce n'est pas tout à fait vrai: non pas que vous êtes trop jeunes mais qu'ils ne se sont jamais rencontrés. En 1974, au premier match du second tour, le Brésil avait affronté la RDA, mais ce n'était qu'une moitié d'Allemagne (ce qui, en vertu de la tradition, aurait dû donner une victoire de 1/2 à 0 pour les Est-Allemands, or le Brésil gagna 1-0, preuve que ça ne compte pas). D'ailleurs, lors de cette Coupe du monde qui se déroulait en RFA, la RDA l'emporta contre la RFA 1-0, alors que ç'aurait dû logiquement se terminer 1/2-1/2, et le grand Franz Beckenbauer en profita pour faire une sortie égale en virulence à celle de Phil Esposito deux ans plus tôt au terme du quatrième match de la Série du siècle. La harangue avait porté fruits puisque l'Allemagne de l'Ouest, la démocratique alors que c'est l'autre qui portait le nom de démocratique pour camoufler le fait qu'elle ne l'était pas et travaillait en priorité à produire des nageuses, enfin c'est une histoire très compliquée, l'Allemagne de l'Ouest donc finit par remporter le précieux trophée.

À ce jour, le Brésil a remporté quatre championnats de l'univers, l'Allemagne trois. Tel qu'aussi énoncé ici même il y a quelques jours, la coupe restera donc dans le cercle fermé ordonné par la franc-maçonnerie mondiale au cours du dernier demi-siècle et qui comprend, outre nos deux lascars, l'Italie, l'Argentine et les équipes hôtesses. C'est plate mais c'est de même.

***

Les z'experts disent que le passé est garant de l'avenir jusqu'à ce qu'il se produise quelque chose qui montre que ce n'est pas vrai, mais il reste que les trois dernières finales impliquant l'un ou l'autre de ces clubs n'ont pas été l'occasion, mettons du point de vue de l'observateur neutre n'ayant aucun intérêt émotif ou pécuniaire dans l'issue de la chose, d'un emballement excessif.

En 1998, avec un Ronaldo tout croche autour duquel ont circulé toutes les rumeurs, maladie grave, peine d'amour sévère, obligation de jouer imposée par Nike, le commanditaire de l'équipe qui voulait voir ses excellents produits de fabrication syndicale exposés sur la plus grande scène du monde, le Brésil s'est fait servir une correction par la France, 3-0.

En 1994, les Auriverde et l'Italie avaient fait match nul 0-0, un bonheur toujours indicible, avant de s'expliquer aux penaltys. Le Brésil y avait dominé 3 à 2, grâce notamment à un tir hors cadre de Roberto Baggio pour clore le tout.

En 1990, si ma mémoire m'est restée fidèle par-delà toutes ces années de galère, il ne se passa, à part l'odyssée du Cameroun, pas grand-chose qui soit racontable aux petits-enfants pendant les longues soirées d'hiver au coin de la patte du poêle. Même sur le site officiel de la Coupe du monde de la FIFAª — au cas où vous ne le sauriez pas, la FIFA exige le ª lorsqu'il est question de sa Coupe du monde —, qui ne se caractérise pas par une approche critique tous azimuts, on peut lire: «Une Coupe du monde de la FIFAª [qu'est-ce que je vous disais] terriblement décevante, avec trop de football défensif et ennuyeux et trop de matchs gagnés aux tirs au but. La finale elle-même, entre la RFA et l'Argentine, est la moins intéressante de toute l'histoire de la compétition.»

La Mannschaft avait gagné 1-0 sur un penalty tardif d'Andreas Brehme. Soporifique. Si vous le voulez bien, on va se souhaiter mieux cette fois-ci. Ça va assez mal dans le monde comme ça.
 
 
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