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Napoléon ou Travolta?

Guy Taillefer   27 juin 2002 
Annonce d'élections pour la mi-janvier et présentation d'un plan de réforme de cent jours de l'Autorité palestinienne: Yasser Arafat a divulgué hier sa stratégie de riposte à l'attaque au vitriol de George W. Bush (lire nos informations en page A 5).

Le tabou entourant la succession de Yasser Arafat, 72 ans, n'est qu'à moitié brisé par l'annonce d'élections législatives et présidentielle dans les territoires palestiniens. Le chef historique palestinien ne l'a pas dit ouvertement mais il fait peu de doute qu'il sera candidat à sa propre succession. Auquel cas sa victoire attendue par tout le monde embêterait certainement M. Bush ou ferait même capoter son nébuleux «plan de paix», lui qui, lundi, liait la mise à l'écart du raïs à la reconnaissance par Washington d'un État palestinien indépendant. Auquel cas le tabou pourrait continuer d'opérer.

Il n'empêche que, mis à part les énormes obstacles qui se poseront à l'organisation d'un scrutin libre dans les circonstances de guerre actuelles, la scène politique palestinienne n'est pas en panne de candidats potentiels à la présidence. Une dizaine de noms circulent, gravitant tous autour du Fatah et de la direction actuelle. Il y a parmi eux une poignée de «jeunes» leaders dans la quarantaine qui s'est affirmée à la faveur de la nouvelle intifada, déclenchée en septembre 2000. Qui forme cette prétendue «nouvelle génération» qu'appelle M. Bush pour ouvrir des pistes de paix?

Il y a Mohamed Dahlan, né en 1960, qui a démissionné début juin comme chef de la sécurité préventive dans la bande de Gaza. Il a clairement l'ambition de succéder à Arafat. On le compare souvent à l'acteur John Travolta, et la comparaison lui plaît apparemment. Il s'est offert à Gaza une immense résidence de trois millions, dit-on, suscitant même la réprobation d'Arafat. Ce dernier le considère toujours comme son protégé, malgré qu'il ait critiqué son flou face à l'intifada.

Si la Maison-Blanche pouvait choisir, c'est lui qu'elle désignerait. Favori de Washington, il est le prototype de la nouvelle génération de leaders pragmatiques prêts au compromis avec Israël. Il croit encore aux accords d'Oslo, défend un État laïc et démocratique avec Jérusalem-Est comme capitale et juge «irréaliste» d'exiger le retour des 3,8 millions de réfugiés palestiniens. Ses relations avec la vieille garde du Fatah sont donc tendues. On l'a même accusé d'avoir conspiré avec Israël pour mettre Arafat au rancart. Ce qui n'empêche pas les Israéliens de s'en méfier pour avoir orchestré de nombreuses attaques meurtrières contre des colons de Gaza. Les administrations américaines le fréquentent depuis longtemps. Négociateur expérimenté, il est de toutes les conférences internationales depuis 1991. Il est à couteaux tirés avec Jibril Rajoub — chef de la sécurité en Cisjordanie, un autre présidentiable considéré comme un modéré — pour le contrôle des services de sécurité dans les territoires.

À l'opposé de Dahlan, il y a Marwan Barghouti, 43 ans, baptisé le «Napoléon du Fatah» par la presse arabe: à cause de sa petite taille mais aussi pour son énergie et son charisme. Beaucoup plus populaire que Dahlan, un récent sondage le sacre personnalité palestinienne la plus en vue après le cheikh Ahmad Yassine, fondateur du mouvement terroriste Hamas, et M. Arafat. C'est un dur qui répète qu'Israël ne connaît d'autre langage que la force. Emprisonné en Israël depuis le 15 avril, il est un leader principal de la révolte palestinienne et s'est fait, depuis huit ans, l'un des sceptiques les plus importants face à la conduite des négociations de paix par M. Arafat. Dans une société peu ouverte à la critique, souligne un portrait publié par le quotidien britannique The Guardian, il a ouvertement dénoncé la corruption au sein de l'Autorité palestinienne.

N'en déplaise au premier ministre israélien Ariel Sharon, qui voudrait peut-être voir dans ces élections le moyen de se débarrasser de Yasser Arafat par des moyens politiques, l'hypothétique disparition du raïs palestinien ne provoquerait probablement pas de grande rupture avec le passé, ni rupture de la prééminence de l'OLP et du Fatah, sa composante centrale.

Autant de conjectures qui risquent du reste de demeurer encore un bon moment dans le champ du théorique. D'abord parce que, déclarait hier un diplomate à l'AFP, la tenue d'élections en janvier est «totalement impensable» si la réoccupation de la Cisjordanie par l'armée israélienne se poursuit. Ensuite parce que «la situation sur le terrain rend totalement illusoire» les prétentions de réformes visant à rendre plus indépendant l'appareil judiciaire et à disloquer le pouvoir concentré entre les mains d'Arafat — qui cumule les trois fonctions stratégiques que sont les présidences du Fatah, de l'OLP et de l'Autorité. Enfin parce que la société palestinienne étant segmentée à l'extrême, il serait impossible pour l'un ou l'autre des candidats de l'emporter sans coalition. Pour des gens comme Hanane Achraoui, membre du Parlement palestinien, l'appel américain à l'éviction d'Arafat ne fait en réalité que renforcer Yasser Arafat — même si, en général, le peuple palestinien est excédé par son régime corrompu.






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